T. A MECHE QUI FUME ENGOUE
mauvaise chaîne de montre passée à sa veste grossière, une tache ronde, humide, sombre, apparaissait. Monté sur la charpente extérieure de la maison que l'on achevait de construire, il avait perdu l'équilibre, et, tombant d'une fenêtre du grenier, il avait rencontré par malheur, au milieu du portail, la pointe d'un pieu fiché dans une charrette de fourrage. Était-il maintenant évanoui ou mort?
— C'est moi le patron. Je vous rapporte votre fils, dit saint Joseph.
A ces mots simplement prononcés, le père de l'enfant s'agenouilla, puis appuya les lèvres sur la veste humide de sang. Il se taisait. Il restait là comme une bête inerte.
Enfin il fit un mouvement, et je vis qu'il prenait entre ses bras le cadavre dont il couvrait la face de baisers.
Il y eut un long silence, que rompit seul Joseph par ces mots :
— La descente de croix !
Vous Vavez contemplée, {>ous, Joseph, cette mèche qui hésitait dans la nuit lorsque votre
lampe, emplie par la Vierge sage, s^épuisait sur votre travail. Il semblait parfois que la flamme en vacillât jusqu^à s^éteindre. Mais, pieux ouvrier, votre cœur l'attisait si je peux dire, et, au moment que les ténèbres allaient triompher, soudain une large lumière se faisait dans r atelier.
Rares sont les taudis, où, quand le soir tombe, ne brille quelque étincelle. Et, souvent, le chasseur qui rentre dans la nuit ne devine la lisière de la forêt que grâce à ce filet d'or et de rose qui annonce une humble vie~ cachée sous le chaume et V argile.
De même cet homme, en qui on pense ne rien trouver que noirceur et ruine, soudain laisse filtrer de son cœur un rayon d'amour.
Si nous accordions au cœur en apparence le plus sombre quelques minutes de patience et de bonté; si nous savions le toucher avec ce souffle qui n^ éteint point, mais qui ranime, quelle lumière ne verrions-nous succéder à la fumée?
L'ombre la plus épaisse où vous vous teniez, Charpentier, ne cachait-elle point la Lumière du monde. ^
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ÎX L'EXISTENCE EMBARRASSÉE
Ayant eu certains sujets d'ennui que d'autres comme moi ont connus, et que l'on appelle « embarras », comparé ma vie d'il y a quelques années, libre, délicate, luxueuse même, avec celle d'aujourd'hui chargée, soucieuse, et d'où j'ai dû bannir ces raffinements qui, dans l'existence d'un poète, deviennent presque des nécessités, je m'imprégnai plus profondément que de coutume de l'encens de ces paroles du psaume :
...Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me trouhles-tu?
...Espère en Dieu : car je Le louerai encore^ Lui le salut de ma face!
Et je demeurai, pendant la messe, dans un état flottant d'amertume, de résignation et d'espérance.
Hélas ! Que je me rendais compte de ce
que je suis un piètre chrétien et que me coûte, même dans mon cher et nombreux foyer, le moindre sacrifice !
C'est pourquoi je ne me décidai point, revenu chez moi, à attendre mon courrier, à prendre la plume, à travailler enfin. Mais, pour fuir mes ennuis, je jetai mon fusil, ma gourde et mon carnier sur l'épaule, je sifflai mon chien et je sortis pour la journée.
Mon humeur n'était pas telle, certes, qu'elle dût me rapprocher de mon saint, mais si angélique est sa patience, il a tant de bonne grâce, que je l'ai vu intervenir dans mes moments les plus ingrats : alors, sans doute, que j'en avais davantage besoin.
Il est certain qu'à mesure que je gagnais la solitude, l'air se faisait plus léger où je respirais ce parfum de lys qui m'annonce la visite de saint Joseph. Cependant j'errai, durant des heures, à travers champs, sans que je l'aperçusse. Au crépuscule seulement, tandis que le ciel d'été s'allumait, je le reconnus. Il me rejoignit, et, sans presser le pas autrement que je ne le faisais, tant la douceur du soir engageait à la rêverie, il m^ dit :
— J'ai connu tes soucis et je les veux alléger, non point tant par le poids que je leur enlèverai qu'en exposant, devant ton âme, la vie d'un homme qui en supporta de bien pires, mais qui les tourna en bénédictions.
Nous étions engagés dans l'avenue du château d'Arnos, dont les ormeaux faisaient audessus de nos têtes deux rives noires à la nacre du mourant azur.
— Tu connais, poursuivit mon compagnon, les nobles mots gravés depuis plus de trois siècles au fronton de la porte principale.
Et il me montrait, rendue illisible par la nuit tombante et les intempéries, la fameuse devise que je traduis ici du béarnais :
Nul pauvre quArnos n^ accueille.
Je sus que la domesticité même d'Arnos ne mentait point à cette inscription, lorsque je vis s'avancer vers Joseph, dont l'aspect marquait l'indigence, un garde qui lui rendit les hommages, l'invitant à entrer avec moi. Ayant confié mon fusil et mon chien à ce serviteur, je suivis le saint, à qui l'habitation paraissait familière, et nous pénétrâmes dans le salon de cérémonie que peuplaient seule-
82 LE LIVRE DE SAIiM JOSEPH
ment d'admirables portraits, dont la fraîcheur, sous l'éclat des lampes apprêtées, me fit comprendre que j'étais transporté à la veille de la Révolution.
Ce fut comme un songe délicieux que saint Joseph m'inspira. Une dame qui trônait au-dessus de l'imposante cheminée me sembla descendre de son cadre, puis, après elle, toute cette belle compagnie attifée, emplumée, fleurie, évoquant un jardin aux tulipes bigarrées et un champ de froment constellé de bluets, de centaurées et de coquelicots. Tous et toutes s'agenouillèrent aux pieds du saint qui les bénit en me disant :
— Ils sont fidèles à leur devise jusque dans la mort. Certains furent légers, qui expient encore, mais ils seront bientôt délivrés parce qu'ils portent, vivante dans leurs âmes, la charitable parole qu'ils ont gravée dans Ja pierre.
Bientôt, et aussi facilement que je les en avais vus descendre, ils réintégrèrent leurs cadres, à l'exception de deux êtres qui pouvaient marquer elle seize ans, et lui vingt. Leur élégance était extrême. Toutes les délica-
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tesses, toutes les recherches semblaient s'être donné rendez-vous sur eux, et Ton devinait que chambrières et valets avaient rivalisé de savoir-faire pour parer leurs jeunes maîtres.
— Ils sont fiancés Tun à l'autre, me dit saint Joseph.
Lui, est Arnaud d'Arnos. Elle, Bertrande de Jurques. Leurs âmes jeunes et pures brillent davantage que leurs costumes. S'ils s'attardent ainsi en ma présence, c'est leur extrême amour qui en est cause, et leurs anges, sachant combien nombreuses et variées sont leurs aumônes, les conseillent pour qu'ils en fassent à chacun selon son désir.
Une brise qui passa par la fenêtre éteignit les flambeaux. La lune régna seule. Et les deux ombres ravissantes, l'une accompagnant l'autre au clavecin, firent entendre un doux cantique à la louange de la pauvreté que la Sainte-Famille endura. Et cette louange était d'autant plus touchante qu'elle émanait de deux cœurs à qui Dieu avait conféré, avec la noblesse, des trésors de charité.
Nul paiwre <ju Arnos it acvuelUc.
Jamais la digne maison ne s'était ouverte devant une si royale pauvreté, ni n'avait si bien placé son offrande.
Quand les fiancés musiciens s'en furent allés rejoindre leur lignée dans la clarté finissante :
— Je veux, me dit saint Joseph, t'apprendre de quelle manière une âme vraiment chrétienne, fût-elle née dans le luxe, eût-elle goûté tous les raffinements d'ici-bas, sait accepter avec résignation cette gêne que Dieu peut lui envoyer, et contre laquelle tu t'élèves avec tant d'ingratitude pour le Ciel,
Sache donc qu'Arnaud d'Arnos fut séparé de Bertrande de Jurques par la Terreur, sans qu'ils se fussent épousés. Elle fut guillotinée à Bayonne, et il parvint à s'enfuir sans avoir pu la sauver. Le château d'Arnos, avant que de tomber entre les mains de ses propriétaires actuels, fut saisi par la Nation, et Arnaud s'en trouva dépouillé ainsi que de tous ses autres biens.
Il lui fallut, quand il revint d'exil, continuer de travailler pour se nourrir, et accepter beaucoup d'humiliations dans le pays même où, tout jeune, il avait agi en maître
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et seigneur, avec les avantages que tu as vus.
Mais je m'étais promis de le prendre pour disciple parce qu'il avait, en cette lointaine soirée que j'ai fait revivre tout à l'heure à tes yeux, gagné mon cœur de père et d'époux, en honorant, de concert avec sa fiancée, le dénûment des miens.
Arnaud d'Arnos pouvait me suivre jusqu'au désert où le blé manque. Et c'est pourquoi je l'amenai avec moi dans ces voies spirituelles qui te sont inconnues.
Il épousa, dans son âge mûr, lui qui avait connu la flatterie d'être agréé de la fiancée la plus titrée et la plus belle, une fille du commun, honnête mais sans charme, et il l'aima devant Dieu. Il s'était uni à elle parce que l'infortune, ayant fait de lui un pauvre artisan, les difficultés matérielles, dont les vaniteux et les heureux de ce monde font bon marché, l'y engagèrent.
Vers mil huit cent dix-neuf, tu eusses remarqué, dans la petite ville voisine de ce château qui le vit naître, son étroite boutique d'horloger dont l'enseigne ne portait que son prénom :