‹ Le livre de Saint JosephChapitre 6 sur 23 · ARNAUD · texte numérisé non relu

ARNAUD

et, derrière les carreaux, une tête aux cheveux entièrement blancs.

Là, vivait, installé depuis quelques années avec sa femme et ses six enfants, dont Taîné avait quatorze ans, le marquis d'Arnos, alors cinquantenaire.

Tout en lui persistait de sa distinction et de sa délicatesse premières, et ceux-là se trompaient qui mettaient sur le compte d'une déchéance morale, due aux traverses de l'émigration, ce qu'ils appelaient avec dédain une « mésalliance ».

Mais moi, descendant de David, et charpentier de Nazareth, je savais quelle dignité présidait à cette vie, et que l'honneur du pain quotidien avait seul allumé ce foyer.

Ce pain, il n'était point toujours assuré pour la semaine suivante, les clients d'Arnaud n'étaient point nombreux.

Souvent j'assistais en esprit au repas familial de l'horloger. Le père, la mère et quatre petits étaient à table. Les conversations entre mari et femme n'avaient rien qui rappelât les duos de jadis au clavecin entre le marquis d'Arnos et Bertrande de Jurques. Mais le cœur de mon disciple brûlait de recon-

naissance envers Dieu à chaque bouchée que lui et les siens portaient aux lèvres, et la banalité même des paroles avait le sens de la grandeur.

Jamais Arnaud d*Arnos ne portait ses pas du côté du château où ses aïeux, Bertrande et lui-même, ce soir nous ont reçus.

Mais, quelque temps avant la mort qui le prit en sa soixante-dixième année, il voulut accomplir seul ce saint pèlerinage. Il était affaibli, ses affaires périclitaient, la faim qui n'est pas un personnage légendaire frappait souvent chez lui. Il revit, pour la première fois depuis un demi-siècle, les mêmes ténèbres admirables que les ormeaux royaux tendaient tout à l'heure sur nous.

Et il arriva devant la majestueuse porte d'entrée. Et il déchiffra la devise :

Nul pauçre qu'Amas n accueille.

Il comprenait qu'il réalisait lui-même le vœu de ses pères. Il était enfin chez lui.

0 saint Joseph^ combien de païens mêmes ont béni V existence, quî ne possédaient ^quune écuelle pour manger leur maigre pitance et qui se serç>aient du creux de la main pour puiser Veau!

Et moi y tel qu^un philosophe antique écrivant reloge de la paui>reté sur une table d^or, je louerais ce que je naime point, je glorifierais ce que je n accepte que par contrainte!

Des fils et des filles de princes sont descendus jusque dans les catacombes, s'y sont nourris de pain dur pour Vamour de i>otre divin Fils qui prit part à votre frugalité de Nazareth,'

Ah! Je ne vous ai pas accueilli dans mon âme avec une assez grande charité, Père des nécessiteux! Je ne saurais rn asseoir quen murmurant à la table de V artisan qui se prive, me coucher dans le lit défait du pèlerin.

Heureux vos vrais disciples qui, dans Vhumble auberge, se privent d'une part de leur nourriture pour la donner en souriant à leurs petits!

A ceux-là qui ne demandent pas autre chose appartiendra le Royaume,

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