SCÈNE PREMIÈRE
(Un peu en retrait de la grand^ route départementale , la maison du maire ai^ec une galerie de bois qui supporte une treille mûre. Rose, rhéritière, laisse le jupon quelle amidonnait pour courir vite recevoir à la porte Jean quelle a reconnu.
Dans sa hâte, elle foule, à Ventrée du corridor, la patte d'une poule qui fuit en exécutant une voltige ridicule, se cognant aux murs et faisant entendre un caquettement précipité.)
JEAN
Monsieur le maire, s'il vous plaît, mademoiselle?
ROSE
Il n'est pas là pour l'instant, monsieur.
JEAN
Mademoiselle, voudrez-vous lui dire que le sergent Cahutte, du troisième colonial — c'est moi-même ! — est venu lui présenter ses respects.
Votre serviteur, mademoiselle.
LE xMABIAGE FORTUNE 93
ROSE
0 Jean ! Que vous me parlez avec cérémonie !
Vous avez l'air de m' avoir oubliée à présent que vous portez sur le cœur cette médaille militaire.
JEAN
Je n'oublie personne, mademoiselle ; mais je ne peux conséquemment me familiariser avec la fille du maire, moi un tout petit soldat.
ROSE
Un tout petit soldat ! Jean? Nous avons lu dans le journal tous ces ordres du jour qui m'ont fait pleurer, Jean, parce que j'étais orgueilleuse d'avoir été à l'école avec vous. Appelez-moi Rose.
JEAN
Jamais de la vie, mademoiselle.
ROSE
Que vous êtes ingrat ! Du moins entrez un moment vous rafraîchir. Papa m'en voudrait s'il savait que vous êtes venu et que vous n'avez rien voulu accepter.
JEAN
Votre serviteur, mademoiselle. Je vous estime trop pour vous faire attraper, rapport à un verre que vous avez la politesse de m'offrir.
ROSE
Entrez dans la salle à manger.
Voici une bouteille de vin de Grillon.
Mais, bien que je ne sois pas une faible personne, je n'arrive pas à la déboucher.
JEAN
Laissez-moi faire, mademoiselle. C'est moins tenace que la dent d'un Boche.
Voici.
ROSE
Comme vous vous êtes battu, Jean ! Un jour l'instituteur est accouru, tenant la Liberté, Il a dit à papa en la lui montrant : Jean Cahutte, c'est un lion. Et moi je me suis tue, après avoir lu, mais mon cœur le pensait tout bas bien fort.
JEAN
A votre bonne santé, mademoiselle !
LE MAKIAGË FORTUNE 95
ROSE
0 Jean ! Comme vous êtes musqué ! Vous n'êtes point resté ainsi que les gens sans manières d'ici. Il n'y a qu'à vous regarder prendre votre verre entre deux doigts délicats,
JEAN
Merci, mademoiselle. Vous me jugez trop favorablement.
Pas du tout, Jean. Et puis laissez-moi vous complimenter encore. Au lieu de porter la moustache en brosse, comme presque tous les autres poilus, vous en relevez les bouts, ce qui est bien plus seyant avec vos cheveux noirs qui frisent.
JEAN
Bref, mademoiselle Rose, c'est une déclaration?
ROSE
Mais oui !
JEAN
N'abusez point d'un pauvre lanturelu qui n'est pas de votre condition, et qui n'atteint pas à la hauteur de vos jolies bottines.
ROSE
Ne les regardez pas. J'ai de grands pieds.
JEAN
Vous êtes une belle personne, mademoiselle Rose. Mais il ne faut pas vous moquer de moi. Je pourrais bien peut-être en souffrir dans mon for intérieur.
ROSE
Je suis sérieuse, Jean. Regarde-moi.
JEAN
Je vous regarde avec agrément.
Tout droit?
JEAN
Tout droit !
ROSE
Eh bien ! oui, Jean ! Si tu veux bien demander ma main à mon père, moi je veux.