CHAPITRE XXIV
PÉCHÉS CAPITAUX
On appelle de ce nom les sept vices auxquels la nature humaine est sujette, et qui sont les chefs où la source de tous nos autres péchés. Il faut tarir ces sources, si nous voulons ne plus offenser Dieu.> Pas une de ces tendances mauvaises qui n'ait conduit en enfer des milliers d'âmes qui neles on! pas combattues. Elles nous perdront nousmêmes, si nous ne les extirpons. Une terre qui n'est travaillée que superficiellement garde tous
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les germes des mauvaises plantes qui étouffent le bon grain. Ainsi en est-il de la terre de notre cœur, si nous ne la minons profondén^.ent pour arracher la racine du mal.
Le premier péché capital, c'est Vorgueil, ou l'amour désordonné de nous-mêmes. II constitue une faute grave, s'il va jusqu'à nous porter à désobéir gravement à nos supérieurs, à mépriser
Le pharisien s'en alla condamné et Je publicain justiQé.
gravement le prochain, à ambitionner des charges que nous sommes incapables de remplir sans préjudice sérieux pour autrui, à nous vanter des fautes que nous avons commises. Quelle folie que l'orgueil 1 Qu'avons-nous que nous n'ayons reçu, et si nous avons tout reçu, pourquoi nous en glorifier? A Dieu seul V honneur et la gloire. Si nous tournons ses dons à notre propre profit, il ïiiOUS les retire. Dieu résiste fiux superbes et donne
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sa grâce aux humbles. Et Dieu, se retirant, de Torgueilleux, celui-ci s'en va à des abîmes qui rhumilient et le rendent odieux aux hommes euxmêmes. Ne laissez jainais Vorgueil dominer dans votre cœur, car en lui a pris sa source toute perdition, disait le saint homme Tobie à son fils. L'orgueil, en effet, est le père de la présomption, de l'hypocrisie, de l'opiniâtreté, de l'ingratitude, du respect humain, de l'endurcissement, de la vanité.
Ce dernier défaut est surtout le propre de la femme et de la jeune fille. Il naît presque avec le sexe, dit saint François de Sales. C'est ce misérable défaut qui absorbe des heures dont on pourrait faire un si saint usage, si on les consacrait à la prière ; il épuise les ressources dont les œuvres saintes ont un si grand besoin et étouffe tous les sentiments élevés. Une âme remplie de préoccupations vaines n'a plus rien de noble.
Le soin de plaire aux hommes fait qu'elle ne plaît pas à Dieu, qui n'a pour agréable que la modestie et la simplicité. Quand on cherche à plaire aux hommes, on ne réussit qu'à plaire aux libertins: on se crée, par conséquent, les périls les plus redoutables pour la vertu. Les gens sensés méprisent la vanité; il n'y a rien, en effet, de si commun et si vulgaire; la vanité court les rues de toutes nos villes et jusqu'aux sentiers de nos montagnes. La modestie et la simplicité sont rares, et par là même précieuses et estimées de tous.
Parlant de la jeune Démétriade, qu'il appelle la première dans le monde romain, saint Jérôme dit d'elle qu'elle détestait les ornements dont elle était obligée de se parer, en sorte qu'elle pouvait dire à Dieu dans sa prière, avec la reine Esther: Seigneur j vous savez que je méprise le diadème
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gui orne mon front, et que je le dédaigne comme des haillons souillés. On disait à la louange de la jeune baronne de Chantai, au commencement de son mariage, qu'il n'y avait rien de jeune en elle que le visage.
La gourmandise, c'est l'appétit déréglé de la nourriture et de la boisson. On doit manger pour vivre et non vivre pour manger. Malheur à ceux qui se font un dieu de leur ventre, selon l'énergique expression de saint Paul. On est surtout sérieusement coupable si les excès dans les repas nuisent gravement à la santé, ou rendent incapable de remplir ses devoirs d'état, ou de payer ses dettes. Hélas! que de ruines préparent aux familles les excès de table!
L'ivresse est grave si elle va jusqu'à faire perdre la raison ou expose à des colères graves, à des blasphèmes, à des fautes contre la sainte vertu. Les péchés qu'on a prévu qu'on commettrait pendant l'ivresse volontaire sont coupables dans leur cause. C'est une faute d'exciter les autres à boire à l'excès et de leur offrir, sans raison grave, du vin, dont ils doivent abuser. L'ivresse étouffe la raison et ne laisse plus à l'homme que les instincts de la brute. C'est la ruine de la fortune et de la santé, le désespoir de la famille, l'opprobre de la société, la perte de l'âme.
Au temps de saint Augustin, il y avait à Hippone un jeune homme adonné au vin, nommé Cyrille. Rien ne pouvait l'arracher aux cabarets ni à ses compagnons de débauche. Un jour, rentré dans sa maison, il en vint, dans sa rage, a. assassiner son père, à tuer une de ses sœurs, et à occasionner la mort dune autre. Saint Augustin, apprenant la nouvelle de tant de crimes à la fois, convoque le peuple à l'église. Il parle avec des sanglots de ce qui vient d'arriver; et
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tout le peuple verse des larmes à la vue de tant de ruines amoncelées par l'ivresse. En 1Ô50, un vigneron alsacien, nommé Adam Steckmann, revenait ivre du cabaret. Sa femme était absente. Son petit garçon lui demande du pain et sa petite fille lui présente un couteau, il s'en sert pour tuer ses deux enfants. Un troisième, qui était au berceau, pousse des cris lamentables, le malheureux l'arrache au berceau et le jette contre le mur, l'enfant retombe mort. Sa femme rentre et, au spectacle des cadavres de ses trois enfants, elle tombe morte, frappée d'apoplexie. Le misérable père finit, bientôt après, sa vie de la main du bourreau. C'est donc un devoir grave d'éviter les occasions prochaines de s'enivrer, les compagnies, les maisons où l'on est exposé à le faire. Espérer qu'on se corrigera sans éviter ces compagnies et ces maisons, c'est confirmer une fois de plus le proverbe : Qui a bu, boira. Gambronne, un officier du premier empire, fut plus sage. Ayant failli être condamné à mort à la suite des excès de boisson, il jura, pour obtenir sa grâce, de ne plus boire de vin; il tint parole et devint un héros. Pourquoi ne ferions-nous pas comme lui, si nous étions sujets au même défaut. Si le vin nous donnait la mort, en boirions-nons? Il donne la mort à notre âme. Donnerions-nous notre maison pour avoir le plaisir de boire ? Et nous sacrifions le paradis !
Un chrétien devrait prendre pour règle de ne jamais boire hors des repas, de se priver de l'usage des liqueurs et de ne jamais user de vin pur sans nécessité.
La luxure, c'est la recherche des plaisirs coupables des sens. Nous en avons assez parlé à la page 196.
V avarice est l'attachement désordonné aux
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biens de la terre. Ce vice devient grave quand il pousse à commettre des injustices et à rebuter toujours tous les pauvres sans leur faire aucune aumône, bien qu'on puisse très facilement la faire et qu'on le doive. Pourquoi tenir tant à ces biens que les voleurs peuvent nous ravir, que la rouille dévore, qu'on acquiert avec tant de peine, qu'on conserve avec tant de soucis et que l'on quittera si tôt sans en rien emporter? Insensé, dit le Sei-
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Insensé, cette nuit, on vous dernsLudera. votre âme, et à qui sera ce que vous aurez amassé ?
gneur, cette nuit même, on vous demandera votre âme, et ce que vous avez amassé, à qui cela profitera-t'il ?
Un malheureux ayant mis le feu à la grange du saint abbé Etienne, on vint lui en donner la nouvelle en disant : « Hélas ! malheur à vous, tout votre blé est brûlé. » Le saint, sans s'émouvoir, répondit : « Ahl bien plutôt malheur à celui qui ;^ a mis le feu. »
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La paresse est le dégoût volontaire que l'on a de garder Tamitié de Dieu à cause des efforts qu'il faut faire pour la conserver ; et, entendue dans ce sens, c'est une faute grave. On entend aussi, par ce mot : paresse^ la négligence à remplir ses devoirs; et si, par suite de ce vice, on néglige des devoirs graves, on est mortellement coupable. Le travail honnête et actif est un grand moyen de salut, et la paresse est la mère de beaucoup de vices. Ceux qui furent saints dans le travail, périrent dans le repos. V homme est né pour le travail, comme l'oiseau pour voler, dit le Saint- Esprit.
Chacun doit donc s'occuper activement, quelle que soit sa condition; si l'on n'a pas besoin de travailler pour soi, on peut toujours travailler pour les pauvres, ou pour les œuvres saintes. C'est un devoir pour les parents de créer à leurs enfants des occupations utiles, s'ils veulent ne pas les voir se perdre. Comment ne pas plaindre ces hommes qui passent le temps si précieux et si court de la vie, destiné à nous mériter l'éternité, dans des occupations frivoles et quelquefois dans des jeux où ils risquent leur fortune et l'avenir de leurs enfants. Les jeux de hasard ont été, de tout temps, regardés comme le fléau des nations civilisées. On a toujours voué aux mépris ceux qui s'en font une occupation assidue. Les païens euxmêmes avaient compris les périls de l'oisiveté, et Pisistrate, roi d'Athènes, ordonnait de réunir sur la place publique de la ville tous les oisifs, de leur donner des bêtes de somme et des semences, s'ils en manquaient, afin qu'ils pussent cultiver la terre; et il les préservait ainsi du vol et du brigandage.
L'mvie est la tristesse que nous concevons du bien du prochain, en considérant que ce bien éiève
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au-dessus de nous celui qui en jouit. S'attrister par envie d'un bien grave du prochain, se réjouir de ses malheurs graves, c'est un péché mortel. Nous devons aimer nos frères comme nous-méme et demander pour eux, comme pour nous, toutes sortes de biens. Si on s'attriste d'être privé d'un bien, mais non de ce qu'un autre le possède, c'est une émulation qui est permise.
La colère est le désir désordonné de la vengeance. Désirer que l€s coupables soient punis, par amour de la justice, ou afin qu'ils se corrigent, c'est légitime; mais si on cherche à se venger d'un innocent ou à punir un coupable plus qu'il ne mérite, ou à satisfaire sa malveillance, ou si on éclate en blasphèmes, en injures graves contre autrui, se livrant à des excès extravagants, c'est un désordre. L'empereur Valentinien, recevant en audience les ambassadeurs des Quades qui étaient grossiers et mal vêtus, et croyant qu'on les avait envoyés ainsi pour l'insulter, leur parla avec tant d'emportement, qu'il se rompit une veine et mourut quelques heures après.
Il ne servirait de rien de signaler les vices, si on n'en indiquait les remèdes. En voici les plus efficaces : la fréquentation des sacrements, la prière, la méditation des fins dernières de l'homme et des maux que chaque vice enfante, le souvenir fréquent des exemples de Notre-Seigneur et des saints, le soin de produire souvent des actes de la vertu contraire à ses tendances mauvaises, l'examen, le soir, sur les fautes commises, en s'imposant pour chacune une pénitence, comme de réciter un acte de contrition ou de donner un sou en aumône pour chacune.
Voilà qui suffirait pour extirper nos défauts et rendre notre vie heureuse en même temps que sainte. En effet, ne nous y trompons pas, nos
passions, si nous ne savons les vaincre, sont la source de tous nos maux; elles déchirent notre cœur et le désolent; c'est la plus honteuse des servitudes que d'en être esclave ; et plus on les satisfait, plus elles deviennent exigentes; nous iVaurons donc de repos qu'en les combattant jusqu'à la fin.