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CHAPITRE XXIII

Heureux ceux qui marchent immaculés dans la voiedescommandements, disait David. Ilslendent vers Dieu, qui est leur fin dernière, sans s'attacher aux créatures plus qu'à Dieu. La loi divine n'est faite que pour les empêcher de donner leur cœur à ce qui passe. Gardant donc leur âme libre des affections terrestres, ils s'élancent vers le Bien de tous les biens, vers le Bien éternel. Ils foulent aux pieds les plaisirs et les intérêts du temps, qui ne les charment point, ils supportent en paix, par l'espérance du bonheur futur, les douleurs de la vie. Leur santé n'est point usée par l'abus des plaisirs; leur réputation n'est point compromise par le vice ; les épreuves de ce monde les affectent moins, leur existence est plus paisible; le remords ne les tourmente point; et le Dieu qu'ils servent, souvent, leur épargne les châtiments dont il s'arme dès ce monde contre ceux qui transgressent sa loi. C'est à la mort surtout qu'ils verront la différence qu'il y a entre le juste et l'injuste. Car il est écrit que celui qui craint Dieu se trouvera bien à ses derniers moments.

Mais malheur à ceux qui, volontairement, transgressent la loi de Dieu ou celle de l'Eglise, en matière grave, par exemple par le blasphème, la profanation du dimanche, les pensées pleinement volontaires contre la sainte vertu! Cette transgression est ce qu'on appelle le péché mortel. Le péché mortel, c'est la révolte d'un néant rebelle contre l'autorité divine. Dieu commande et le ciel obéit, et toute la terre et chacun des êtres sans raison suivent la loi que Dieu leur a tracée. Le

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pécheur, ce ver de terre, en présence de celui qui le tient suspendu sur l'abîme du néant, ose dire comme Satan : Je ne vous servirai pas! Et le même pécheur se fait esclave des créatures et des passions, auxquelles il donne l'empire qu'il refuse au Créateur. Les perfections de Dieu ne sont rien pour lui. Il prend une balance en main, il pèse Dieu avec ses amabilités suprêmes d'un côté, et de l'autre un honteux plaisir; et dans sa folie, il trouve que ce plaisir infâme vaut plus que son Dieu. Il recherche ce plaisir, cet intérêt d'un instant, et foule aux pieds l'amitié de son Créateur.

Et pourtant, que ne lui doit-il pas? L'air qu'il respire, le pain qu'il mange, les vêtements dont il se couvre, la vie dont il jouit, il tient tout de Dieu. En ingrat, il oublie tous ces bienfaits. Il perd de vue la passion de Notre-Seigneur, mort, pour le sauver, le ciel qu'il lui prépare, et, ne se contentant pas de l'oublier, il l'offense; il ne se sert même des dons de Dieu que pour l'outrager: il emploie ses yeux à des regards coupables, ses mains à de honteuses actions, son intelligence à des pensées mauvaises, son cœur à des affections criminelles. Quelle noirceur!

Philippe, roi de Macédoine, était assis sur son tribunal, quand un homme lui demanda justice contre un des officiers de l'armée qui avait brûlé sa cabane et s'était emparé de son patrimoine, ajoutant que cependant, un jour où cet officier avait fait naufrage, il l'avait sauvé de la mort et l'avait recueilli dans cette même cabane. Les témoins attestèrent la vérité de cette plainte. Alors le roi, indigné, déclare infâme cet officier coupable et lui fait graver sur le front le mot ingrat. Le pécheur ne mérile-t-il pas un plus terrible châtiment ?

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Aussi Dieu ne peut le laisser impuni. Pourquoi les calamités de tout genre que subit pendant sa longue existence le peuple juif? Tobie nous l'apprend. Cest, dit-il, parce que nous n avons pas obéi. Pourquoi les guerres, les pestes, les famines, les tremblements de terre, les inondations, les épidémies qui s'attachent aux animaux ou aux récoltes? La Vierge nous l'a dit sur la montagne de la Salette : c'est parce que nous ne voulons pas nous soumettre à la loi de son Fils. Dans les familles, ne trouve-t-on pas souvent les ravages du péché : des fortunes, des santés ruinées par le libertinage, la joie bannie du foyer par l'inconduite d'un père ou d'une femme coupable, ou d'enfants corrompus, un nom illustre ou honorable traîné dans la boue par un Ois indigne de le porter, et quelquefois, des morts horribles, punissant le mal ou le prévenant.

Le grand missionnaire de l'Italie, saint Léonard, rapporte que, dans la ville de Florence, un jeune libertin se rendait dans une maison pour y voir celle qu'il aimait. Il frappe à la porte, on ouvre; il demande à lui parler. « Elle est sortie, répond-on, mais elle ne tardera pas de rentrer. —J'attendrai, dit-il. « Mais Dieu n'attend pas, la mort non plus. Il tombe sur-le-champ et il expire. Celle qu'il voulait voir rentre quelques instants après et ne trouve qu'un cadavre.

Et quand même Dieu épargnerait à celui qui l'offense tout châtiment temporel, le pécheur n'en est pas moins puni cruellement; car le malheur ramène à Dieu, et faire le mal et être heureux selon le monde, c'est la condition la plus redoutable de cette terre.

Tout péché mortel, même une pensée volontaire et gravement coupable, sépare l'âme de Dieu. C'est certain; la lumière ne peut s'allier aux

ténèbres. Dès que la nuit envahit la terre, le soleil ^ disparaît. Quand la nuit du péché mortel a envahi une âme vicieuse, Dieu a fui. La sainteté infinie ne peut habiter avec ce qui est souillé. Un péché fait perdre Dieu.

Néron avait perdu au jeu une somme énorme. Pour lui faire sentir cette perte, Agrippine, sa mère, fit étaler sur une grande table une somme pareille; l'empereur l'apercevant : « Quelle est donc, dit-il, cette masse d'argent? — Mon fils,' c'est la somme que vous venez de perdre. » Ah ! si le pécheur pouvait voir ce qu'il a perdu.

Raisonnons, sinon avec la foi, du moins avec l'intelligence la plus vulgaire : n'est-ce pas clair que le Dieu qui a tout fait, qui nous donne tout, vaut plus que toutes ses œuvres? Le perdre, c'est donc perdre plus que les biens, plus que la vie, plus que tout ce qui existe. Si on se console de cette perte parce qu'on a ses greniers et sa bourse remplis, parce qu'on conserve l'estime de ses semblables, on est comparable à cette pauvre petite fille qui a perdu son père. N'ayant pas la raison, elle est contente de sa mort, parce qu'on lui a acheté une robe neuve, pour lui faire porter le deuil. Elle la montre en souriant de joie « Voyez, dit-elle, la mort de mon papa m'a valu cette robe; » et ceux qui l'entendent pleurent. Pauvre enfant !

C'est l'histoire de celui qui perd Dieu et qui est fier de ses richesses, de ses plaisirs, de la considération dont il jouit. C'est l'histoire de cette fille, de cette femme qui ont de beaux ornements et en qui un péché mortel a ruiné la grâce de Dieu. Ah! leur malheur demande des larmes, car; c'est une véritable mort. Le corps, quand l'âm l'a quitté n'est pas détruit, mais ce n'est plu qu'un cadavre ; l'ânic, quand Dieu qui était sa vi

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s'est retiré d'elle, n'est qu'un cadavre spirituel. Elle a perdu tous ses mérites passés, elle est impuissante à faire des œuvres dignes du ciel, comme un arbre dont le tronc vermoulu ne peut produire de fruits. La mort des pécheurs est la pire de toutes. Si un homme reste dans cet état, il risque d'être abandonné de Dieu ; non pas que Dieu doive lui refuser les grâces absolument nécessaires, mais les grâces efficaces de conversion, il ne les accorde pas ordinairement à ceux qui l'outragent avec obstination. De là, l'aveuglement de l'esprit, l'endurcissement du cœur, qui fait qu'on ne sent plus rien; de là, l'impénitence et la damnation éternelle. Le P. Joseph Anchiéta, missionnaire du Brésil, au xvi® siècle, vit un jour sortir de la ville un homme couvert d'un manteau et marchant à pas précipités. Il allait tuer son ennemi. « Où allez-vous, malheureux? lui dit-il.

— Mon Père, répondit-il, je vais me promener.

— Non, mon ami, vous allez vous jeter en enfer, comme le témoigne le poignard que vous cachez. » Ah ! à combien de gens pourrait-on dire : Vous allez en enfer, si on savait les désirs qui les poussent.

Qu'il avait raison, saint Benoît-Joseph Labre, cet illustre pèlerin que l'Eglise honore aujourd'hui ! En traversant une ville, sa besace sur le dos, couvert de haillons, il rencontre deux hommes, qui paraissaient des heureux du siècle. Ceux-ci, le regardant, moitié par compassion, moitié par dédain peut-être, lui dirent : « Pauvre malheureux! » Benoît Labre se retourne : « Mes amis, leur dit-il avec un visage tout céleste, vous vous trompez; il in! y a de nialheureux que ceux qui offensent Dieu. » Un paysan du village d'Engelmosde, près de Munster, visitait son champ, qu'avait dévasté la grêle. « Je prends bien part

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à ce malheur, lui dit un de ses voisins. — Oh I répondit le paysan en agitant sa fête couverte de cheveux blancs, ce n"est pas un malheur, le péché seul est un malheur. » Quelle parole! Que les parents la répètent à leurs enfants, les maîtres à leurs serviteurs. Que tous la gravent dans leur esprit; que ceux qui sont en état de péché en sortent sans retard par la contrition et la pénitence.

Le péché véniel, les légers mensonges, les manquements à la charité, qui ne nuisent que légèrement au prochain, offensent aussi le bon Dieu, bien qu'ils ne fassent pas perdre sa grâce; mais il faut éviter avec le plus grand soin de les commettre volontairement, car ils affaiblissent l'âme et la mènent au péché mortel. Une légère gouttière, si on n'y remédie pas, peut amener la ruine d'une grande maison.

Une reine de France, Marie-Thérèse, était inconsolable après une petite faute : « Ce n'est qu'une faute légère, lui dit-on pour la rassurer. » Elle répondit : « Si légère soit-elle, du moment qu'elle offense Dieu, elle est mortelle pour mon cœur. »

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