DU PÉCHÉ
Parce que d'autres vont dans les mêmes occasions et n'y font point de mal, ce n'est pas une raison d'y aller soi-même, si on y trouve un vrai péril. Voici un homme d'une santé robuste qui fait une course matinale par le froid, course qui n'est nullement nécessaire. Il revient, il n'en a que meilleur appétit et il n'en retire que de nouvelles forces. Mais voici un autre homme d'une santé délicate, menacé d'une phtisie; il fait la même course' sans raison, prévoyant qu'une maladie de poitrine se déclarera à la suite; il est homicide de lui-même. 11 en est de même du tempérament spirituel.
Quand même on serait avancé dans la vie, on n'en serait pas pour cela dispensé de fuir le danger. On n'en aurait, au contraire, que plus de raisons de se préparer à paraître devant Dieu. La vieillesse n'est pas impeccable. Salomon, sage dans sa jeunesse, se pervertit dans sa vieillesse.
Mais voici le raisonnement fatal qui mène en enfer un très grand nombre d'âmes : J'irai encore dans ces occasions, se dit-on, mais nous veillerons sur nous, et nous ne tomberons plus. C'était le langage de saint Pierre,et, peu après l'avoir tenu, il reniait lâchement son Maître à la voix d'une servante. Voilà le sort qui attend quiconque fait ce malheureux calcul. Les saints étaient plus forts que nous, à qiy une triste expérience a révélé notre faiblesse, et ils tremblaient. Saint Jérôme fuyait au fond des déserts, saint Benoît avait éteint le feu de la tentation en se roulant dans des épines, saint Pierre Damien et saint Bernard en se plongeant dans un étang gl'i'^c, et ils craignaient. C'est pour cela qu'ils ont évité les chutes.
Les saints qui n'ont pas craint le danger sont tombés eux-mêmes misérablement. Saint Grégoire raconte que, en A^frique, un homme d'un courage
et d'une foi admirables, fut saisi par les Vandales, qui le condamnèrent à avoir la langue coupée s'il ne renonçait pas à publier la divinité de Jésus- Christ. Il n'y renonça pas et on lui arracha la langue. Mais Dieu, récompensant la constance de son serviteur, permit qu'après ce supplice il parlât encore avec une admirable éloquence. Eh bien ! ce martyr, cet homme admirable s'engagea dans une occasion et il tomba et devint muet ; on en chercha la cause et on la découvrit. Celui qui était un objet d'admiration pour tous devint pour tous un objet de mépris. Où sont les miracles que nous avons faits? Flattons-nous après cela d'aller avec les mêmes compagnies mauvaises et de ne pas retomber. Saint Bernard nous dit qu'il est plus facile de ressusciter un mort que de ne pas retomber dans l'occasion prochaine.
Mais Dieu m'aidera par sa grâce et, dans l'occasion, je serai fidèle. — Comment compter que Dieu fera une grâce miraculeuse à celui qui fait si peu de cas de sa grâce qu'il la joue pour une bagatelle, pour un passe-temps, pour avoir le plaisir de folâtrer avec des compagnies légères? Celui qui se jetterait dans un brasier en comptant que l'assistance divine le préserverait des flammes tenterait Dieu, et Dieu le laisserait rôtir ; il laissera périr celui qui s'expose au danger. Que faire donc? Il faut fuir les occasions dont no;is allons parler. C'est là le secret du salut. Si les hommes, dit saint Liguori, avaient soin d'éviter les occasions, la plupart des péchés seraient évités.
DES SOCIÉTÉS DANGEREUSES 249