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CHAPITRE XX

DE l'oRAISON

La prière où le cœur n'a aucune part n'est point une prière, mais une vaine formule. Le cœur doit donc toujours accompagner les lèvres; mais quand le cœur agit sans que les lèvres remuent, on fait ce qu'on appelle l'oraison mentale, ou la méditation. Un homme qui ne pense, qui ne réfléchit à rien, n'est pas un homme; un homme qui pense et réfléchit, mais jamais aux choses du salut et aux vérités de la foi, est-il chrétien? Gomment pratiquera-t-il la foi, l'espérance, l'amour de Dieu? Gomment établira-t-il solidement les vertus dans son esprit? Gomment se sauvera-t-il, par conséquent? Il est vrai qu'on peut réfléchir en entendant les sermons, en faisant de saintes lectures; mais si l'on ne fait rien de tout cela, le salut est très difficile; et sainte Thérèse dit que, dans ces conditions, on n'a pas besoin de démons pour être entraîné au mal : on se précipite soi-même en enfer; et le Saint-Esprit dit que la te?re est dans la désolation, paîxe que personne ne réfléchit.

Paroles remarquables et qui, jamais peut-être, ne se sont vérifiées plus à la lettre que de nos jours. De notre temps, en effet, les hommes sont absorbés plus que jamais par les intérêts périssables, par le tourbillon du monde, par l'entraînement des choses sensibles, et le gr^nd mal

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vient de ce qu'ils ne réfléctiissent pas. Si l'on prend les unes après les autres toutes les catégories de pécheurs et qu'on se demande pourquoi ils blasphèment, profanent le dimanche, vivent esclaves de honteuses passions, etc., on sera obligé de convenir que tous sont dans cet état parce qu'ils ne réfléchissent pas. Les âmes tièdes ne le sont que par le manque de conviction religieuse, et, par conséquent, par défaut de méditation. Les saints sont ceux qui méditent, et leur sainteté est en proportion de leur esprit d'oraison. Souvenez-vous de vos fins dernières, et jamais vous ne pécherez, dit le Saint-Esprit.

C'est donc bien à tort qu'on croit la méditation réservée aux prêtres et aux religieux; elle est utile, importante même, pour quiconque veut se sauver en évitant le péché. M""* de Chantai travaillait avec un zèle infatigable à former ses enfants à la piété. Aussi, Marie-Aimée, l'aînée de ses filles, à un âge où les autres "enfants ne sont capables que de petits jeux innocents et de pensées puériles, était susceptible des plus hautes réflexions. L'oraison commença à être son exercice ordinaire; et c'était merveille de voir tous les jours cette petite fille dans la chapelle de sa mère, à genoux comme un petit ange, sans mouvoir autre chose que ses lèvres, pour prononcer ses prières vocales, et, les ayant achevées, faire un gros quart d'heure d'oraison mentale, sur le point que sa bonne mère et directrice lui avait déterminé. Trouvera-t-on que c'est trop pour une enfant appelée à la vie du monde? Ce n'est point ce qu'en pensait saint François de Sales, cet homme cependant si peu suspect d'exagération et de sévérité, qui disait à M""^ de Chantai : « Quant à notre Marie-Aimée, d'autant qu'elle veut demeurer dans la tourmente du monde, il

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faut sans doute avoir un soin cent fois plus grand de l'assurer en la vraie vertu et piété. »

Je n'ai pas le temps, dit-on encore. — Nous avons le temps de dormir, de prolonger nos repas, de médire, de faire le mal. Point pour Dieu? Le moyen de ne pas perdre de temps, c'est de faire oraison. Par là, on se tient en grâce avec Dieu et tout est méritoire; on s'applique à ses devoirs d'état plus consciencieusement. Si un pauvre nous voyait jeter des pièces d'or à la rivière, il ne serait pas bien indiscret en nous en demandant une; nous perdons tant d'heures chaque jour qu'on peut nous en demander pour Dieu la moitié, le quart d'une.

Je ne suis pas assez instruit pour faire oraison. - Un bon frère des déserts d'Orient, en faisant sa cuisine, pleurait sans cesse; et quand on lui] en demandait la raison, il disait qu'à la vue de] son feu, il pensait à celui de l'enfer, et au malheur de ceux qui y brûlent. Fr. Gilles étaii fort simple ; il portait envie à saint Bonaventure,] qui était un grand docteur : ce bon Frère pensail que Bonaventure, étant très savant, pouvait aimer le bon Dieu plus que lui. Saint Bonaven-j ture l'en détrompa ; et Fr. Gilles, tout heureux,] de crier à une femme qui passait : « Bonni femme, réjouissez-vous, vous pouvez aimei autant le bon Dieu que Fr. Bonaventure, quil est un grand savant. » Que d'humbles âmes sont] d'une union à Dieu que nous admirons!...

Je suis toujours distrait dans l'oraison. — Cesj distractions sont-elles volontaires, chassons-les. i Viennent-elles malgré nous, elles n'empêchent] pas une sainte et fructueuse oraison, selon l'enseignement de saint Thomas et de sainti Liguori. Ne nous en troublons donc point etj ramenons-nous doucement à Dieu.

C'est trop aride de méditer. — Ce dégoût que nous éprouvons vient souvent de ce que nous n'aimons pas assez le bon Dieu. Comment? on trouve du plaisir à la chasse, à la pèche, à admirer les montagnes, les palais des villes, à parler dans l'ombre avec une personne amie, lors même qu'on ne la voit pas; et on n'en trouverait point à s'occuper de son salut, à contempler les grands mystères de la foi, à s'entretenir avec Dieu? Si ce dégoût est une épreuve, n'en soyons que plus fidèles à l'oraison. Jésus, au tabernacle, a besoin de chandeliers et de statues qui parent son autel ; et saint François de Sales nous apprend que les confitures sèches sont les meilleures, et que le pain dur est plus nourrissant que le lait.

Je ne sais comment m'y prendre pour méditer. — Nous savons tous méditer sur nos affaires temporelles, pourquoi ne le saurions-nous point sur les affaires du salut? Du reste, nous donnons dans l'appendice, à la fin du volume, les diverses manières de méditer.

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