CHAPITRE V
Que nous devions aimer Dieu à cause de ses bienfaits, à cause de la vie, des biens temporels, des biens spirituels qu'il nous prodigue, c'est ce que comprend tout homme qui a du cœur. Les païens qui dressèrent des autels en l'honneur de tous les vices, n'osèrent pas le faire pour l'ingratitude, tant elle est odieuse à tous. A ceux qui n'aiment pas Dieu à cause do ses bienfaits, on pourrait dire avec Job : Interrogez donc les animaux et ils vous instruiront ! car les animaux euxmêmes savent se montrerreconnaissants. Le saint abbé Gérasime, se promenant un jour sur les bords du Jourdain, vit venir à lui un lion qui, paraissant souffrir horriblement, lui présentait la patte. Gérasime s'assied, prend la patte de l'animal et y voit un abcès formé par l'éclat d'un roseau ; il ouvre l'abcès, le panse, et le lion soulagé s'attache au saint abbé et l'accompagne partout, ne cessant de lui donner des marques de sa
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reconnaissance. Quand le saint homme fut mort, le lion ne cessa de rugir de regret jusqu'au jour où il expira sur le tombeau de son bienfaiteur. 0 homme, les animaux oublient facilement, et cependant le chien se souvient d'un morceau de pain noir, dur et moisi, qu'on lui a jeté, et toi, qui te souviens de tant de choses, tu oublies non seulement la viande qui entoure l'os que tu jettes aux chiens; mais même les plus riches bienfaits de Dieu I
Madame Louise de France, fille de Louis XV, à quatre ans, disait à sa gouvernante, M""* de Soutlanges : « Vous savez que j'aime bien le bon Dieu et que tous les jours je lui donne mon cœur, mais qu'est-ce qu'il me donnera à son tour? » M""® de Soutlanges lui expliqua que tous les biens venaient de lui; alors l'enfant, à chaque nouveau plaisir, demandait si c'était le bon Dieu qui le lui procurait, et son cœur débordait de reconnaissance.
Toutefois, celui qui n'aime Dieu qu'à cause de ce qu'il en a reçu, ou de ce qu'il en attend, tout en accomplissant un acte bon, n'a pas encore la charité ou l'amour parfait de Dieu; il s'aime plutôt lui-même qu'il n'aime Dieu ; son amour n'est pas désintéressé. Il est nécessaire que, tout en conservant au cœur la reconnaissance envers Dieu, le désir de trouver sa béatitude en Dieu, il s'élève à un degré de plus, et qu'il en vienne à aimer Dieu lui-même, Dieu qui est le bien suprême, la perfection infinie, et à l'aimer précisément à cause de ses perfections.
La raison et la parole de Dieu nous disent que Dieu, qui donne à toute créature tout ce qu'elle a de beau et de bien, est lui-même tout bien, toute perfection, toute amabilité. Il est la grandeur, la sainteté, la beauté, la science, la justice infinies
Puis donc que nous sommes ainsi faits, que nous aimons naturellement ce qui est beau, bon, parfait, aimable, ne devons-nous pas nous sentir entraînés, si nous avons du cœur, à aimer Dieu plus que tout le reste? Et pouvons-nous avoir de la peine à lui dire, si peu que nous le connaissions : Mon Dieu, qui êtes infiniment aimable, je vous aime plus que toute créature.
Y a-t-il beaucoup d'efforts à faire, pour aimer Dieu plus que la paille et le foin? Or, tout être, autre que Dieu, n'a à côté de lui pas plus de valeur que le brin d'herbe; et celui qui ne préfère pas Dieu à tout, qui aime quelque chose plus que lui, ou autant que lui, ou contre lui, lui fait une cruelle offense, car il met Dieu en comparaison avec le néant de la créature, et il aime ce néant autant ou plus que Dieu.
Aussi, Notre-Seigneur, répondant au pharisien qui lui demandait quel est le premier et le plus grand des commandements, lui répondit: Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces. C'est là le premier et le plus grand des commandements ; le second lui est semblable : Vous aimerez le prochain comme vous-même. Le prochain, en effet, c'est-à dire tout homme capable déposséder Dieu, est l'image de Dieu; et l'image de Dieu, qui est dans la créature intelligente, mérite notre amour. C'est donc Dieu que nous devons aimer dans le prochain. Il n'y a donc pas deux charités, mais une seule, qui a toujours Dieu pour objet, et qui a toujours pour motif les perfections de Dieu en lui-même, ou reluisant dans son image, qui est l'âme intelligente.
Sans la charité habituelle qui accompagne toujours dans l'âme l'état de grâce, il n'y a point de salut.
Point de salut non plus pour celui qui, étant en état de péché mortel et ne pouvant recevoir les sacrements, ne produit pas un acte de charité ou de contrition parfaite. Tous donc doivent savoir les motifs de cette vertu et en produire les actes ; les parents doivent en instruire leurs enfants, aussi bien que des motifs et des actes de foi et d'espérance, et cela, dès que les enfants sont à même de les produire, et, par conséquent, dès quïls donnent des lueurs d'intelligence. La même obligation est imposée à tous les pasteurs des âmes. On trouvera à la fin du volume les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition. Tout chrétien est obligé, sous peine de faute grave, de faire des actes d'amour de Dieu, et cela de temps en temps dans la vie, et même, d'après un grand nombre de théologiens, tous les mois.
Mais cette obligation peut s'accomplir de diverses manières. C'est un acte d'amour parfait de se réjouir des perfections de Dieu, ou de désirer que Dieu soit connu et aimé, ou de travailler à la gloire de Dieu en soi-même par la fidélité à ses commandements, ou dans les autres en cherchant à les porter à être fidèles à Dieu. C'est encore un acte d'amour parfait de Dieu de s'attrister de le voir offenser ou de se repentir de ses fautes, pour l'amour de lui.
Toute faute grave ruine la charité dans une âme. Celui donc qui aime Dieu sincèrement observe tous les commandements; et les âmes qui veulent donner à Dieu une plus grande marque d'amour ne se contentent pas d'accomplir les préceptes, elles s'efforcent encore d'observer les conseils, surtout ceux de pauvreté, de chasteté parfaite et d'obéissance, dont nous parlerons plus loin.
On pèche encore contre la charité en aimant une créature plus que Dieu, en étant disposé à
offenser Dieu plutôt que de renoncer à cette créature. Le crime le plus abominable de tous, c'est la haine de Dieu, qui est le Souverain Bien. Le démon devrait seul être capable d'une telle noirceur. C'est aussi une faute de nous dégoûter d'aimer Dieu, à cause de la difficulté qu'on éprouve à garder son amitié.
a J'ai vu beaucoup d'hommes dans ma vie, disait le curé d'Ars. J'en ai trouvé un grand nombre qui se repentaient de n'avoir pas aimé ni servi Dieu ; mais jamais je n'ai rencontré personne qui se repentît de l'avoir aimé. » Saint Augustin disait : « Vous nous avez faits pour vous. Seigneur; et notre cœur est dans l'inquiétude tant qu'il ne repose pas en vous. » Et se souvenant des jours de sa jeunesse où il avait offensé Dieu, le saint docteur s'écriait : « 0 Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, pourquoi vous ai-je si tard connue et si tard aimée? »
Terminons ce chapitre en remarquant que les vertus de foi, d'espérance, de charité, nous font participer à la vie divine, et que l'exercice fréquent des actes de ces vertus élève l'àme et la rend surnaturelle. Rien n'est donc meilleur que de répéter ces actes fréquemment, surtout celui d'amour de Dieu, comme l'ont fait les saints. Saint François d'Assise redisait sans cesse : « Mon Dieu et montent, » avec un visage tout enflammé d'amour. C'est la répétition de ces actes qui fai^ les saints; et cette répétition même rend la sainteté facile. Un apprenti, qui saisit pour la première fois l'instrument de son travail, sait à peine le tenir ; mais, à force de s'en servir, il devient adroit à le manier et i^ le fait sans effort. Ainsi en est-il des vertus. D'abord, on en produit les actes avec effort; mais, en les répétant souvent et de tout cœur, on se les rend familières et faciles.