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CHAPITRE XVI

LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN, CE QU'eLLE ORDONNE

Cette vertu n'est autre que la charité envers Dieu. Celui qui aime Dieu souverainement l'aime non seulement en lui-même, mais encore dans son image, qui est l'âme de son prochain, destinée à posséder Dieu dans le ciel. Nous ne devons la piété filiale qu'à l'égard de la patrie et de nos parents; mais la charité; nous la devons absolument à tous les hommes excepté aux damnés. Nous devons dire ce que cette vertu nous ordonne et ce qu'elle nous défend.

D'abord la charité nous commande de faire intérieurement des actes d'amour du prochain, même de nos ennemis. Rien n'est du reste plus facile; car, comme dit saint Jérôme, on peut dire qu'on ne peut pas jeûner; mais qui oserait dire : Je ne puis aimer? Il suffit pour aimer d'avoir un cœur. Mais, dira-t-on, cette personne est si pénible, elle m'en a tant fait. Il ne s'agit pas d'aimer ses défauts ni le mal qu'elle vous a fait, vous pouvez même détester tout cela sans péché, pourvu que vous

aimiez son âme, l'image de Dieu. Et si vous ne Taimiez pas, vous seriez convaincu de ne pas aimer Dieu, car c'est Dieu que vous devez aimer en elle et non ses qualités. N'aimer que les qualités de quelqu'un, et le bien qu'il nous fait, ce n'est pas la charité chrétienne, pas plus que la haine que l'on aurait pour le prochain à cause de ses défauts. Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, dit Notre-Seigneur, quelle récompense aurez-vous ? Est-ce que les païens eux-mêmes nen font pas autant ?

On pèche donc en gardant dans son cœur de la haine contre les autres, en leur souhaitant du mai volontairement par imprécation, ou de toute autre manière, en se réjouissant des malheurs qui leur arrivent, à moins qu'on ne le fasse dans l'espoir que le malheur ramènera le prochain à Dieu. Se souhaiter la mort à soi-même, par impatience, c'est une faute légère; mais si par désespoir on désirait se donner la mort, ou se retrancher un membre, ce serait une faute grave.

Ce n'est pas assez d'aimer son prochain intérieurement, il faut de plus lui donner des marques extérieures de charité. On ne doit jamais exclure personne, pas même ses ennemis, des marques ordinaires de bienveillance en usage dans le pays où l'on se trouve. On ne doit refuser à personne un service nécessaire. Sans doute, on n'est pas tenu ordinairement d'avoir pour ses ennemis les attentions particulières que l'on a pour ses amis; mais est-ce trop de faire pour eux ce que l'on fait pour un inconnu ou un étranger?

Quand on a offensé quelqu'un, on est tenu de lui faire oublier cette offense, par des excuses, ou par quelques avances ; et celui qui a été offensé pécherait s'il repoussait ces avances.

On dit : Je ne puis pardonner, on m'a fait trop

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de tort. Que veut-on dire par là? Peut-être ne veut-on pas faire grâce au prochain du domm.\fïo qu'il a causé, ni du bien qu'il a ravi; ri:ais rien n'y oblige ; on a même les tribunaux pour faire valoir ses droits et on peut y recourir s'il es impossible de s'entendre à l'amiable. Toutefois, qu'on se défie de la chicane; on y perd souvenson temps, son argent et son âme; et le meilleur, dans une contestation, c'est de s'en rapporter .;• l'arbitrage de deuxou de quatre amis consciencieux qu'on charge de trancher l'affaire et dont on accepte la décision. Mais enfin, les procès injustes sont seuls coupables, les procès justes sont permis. Pardonner, ce n'est pas donner. Pardonner, c'est ne pas vouloir du mal ; et voilà qu'on peut si bien faire, qu'il n'en coûte pas un cheveu. ni un centime; bien plus, si on ne pardonne pa^. on se rend malheureux; celui qui hait son prochain intérieurement ne nuit qu'à soi-même, et la rancune fait le tourment des âmes.

Adélaïde, fille du roi de Bourgogne, avait épousé Lothaire, roi d'Italie, qui fut mis à mort par Bérenger ; ce dernier, maître d'Adélaïde, voulut lui faire épouser son fils. La reine ayant repoussé cette proposition avec horreur, fut jetée en prison et confiée à la garde de Villa, femme de bérenger. Cette malheureuse ayant conçu le projet de faire attenter à la pudeur de sa captive, Adélaïde er. fut avertie et réussit à s'évader. Elle alla se réfi:gier auprès de son oncle Olhon, qui lui ùt épou ser son fils Othon le Grand. Celui-ci vainquit Bérenger et ayant fait captive sa femme, l'ignoble Yilla, il l'amena à Adélaïde, qui devait décider du sort de la captive. Yilla dit à Adélaïde dans h^on désespoir : « Je n'ai fait qu'une faute dans ma vie, c'est de ne vous avoir pas fait mettre à mort, quand vous étiez en ma puissance. — Et moi, reprit avec

douceur Adélaïde, je veux du moins faire une belle action dans ma vie, c'est de vous accorder la liberté. Retournez auprès de votre mari, et apprenez-lui à cesser d'être ingrat, afin qu'il cesse d'être malheureux. »

Le général Damesne, tué en 1848 par la balle d'un insurgé, dit, avant de mourir, à la Sœur de Charité qui lui prodiguait ses soins : « Ma Sœur, il

Le mauvais riùne, qui avait rebuté Lazare, fut enseveli en enfer.

faut que vous me rendiez un service. Voilà cinq francs, veuillez, je vous prie, faire dire deux messes, l'une pour celui qui m'a assassiné, et l'autre pour moi. »

L'aumône est une des œuvres de charité les plus recommandées dans nos Saints Livres. Le cœur dur se trouvera mal à la fin de la vie, dit le Saint-Esprit; et l'aumône purifie du péché. Donc, si vous avez beaucoup, donnez beaucoup j si voui

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avez peu, donnez peu; mais donnez de bon cœur. Ce sont les paroles mêmes qu'adressait à son fils le patriarche Tobie. Qu'il serait bien de donner toujours quelque chose à un mendiant qui demande! Si on ne le peut pas absolument, du moins, qu'au lieu de le rebuter, on lui dise, avec ses sincères regrets de ne pouvoir l'assister, quelques paroles aimables.

Entre les aumônes, en est-il de plus agréables à Dieu que celles qu'on s'impose pour les œuvres de la Propagation de la Foi, delà Sainte-Enfance, de Saint-François de Sales et des Ecoles apostoliques? L'OEuvre de la Propagation de la Foi a envoyé, en moins d'un siècle, des milliers de missionnaires par toute la terre et a converti des millions d'infidèles. L'OEuvre de la Sainte-Enfance achète et élève pour Dieu les enfants que ses parents barbares abandonnent. Celle de Saint-François de Sales travaille par tous les moyens à maintenir la foi en France. Les Ecoles apostoliques adoptent des enfants pauvres et en font des missionnaires. Qui ne peut, pour des œuvres si importantes, prélever chaque semaine quelques centimes sur la vanité et sur l'amour de ses aises ?

Qu'on ne craigne pas de s'appauvrir. Celui-là prête à Dieu à gros intérêts, qui sait donner aux pauvres. Donnez, et il vous sera donné, a dit Notre-Seigneur. Le père de saint Charles Borromée faisait tant d'aumônes que ses amis lui faisaient observer qu'il faisait tort à ses enfants. « Point du tout, dit-il, si je prends soin des pauvres, mes enfants trouveront partout un Père miséricordieux, qui veillera à tous leurs besoins. » Et, en effet, tous ses enfants occupèrent les dignités les plus élevées. Le prince Cosme de Médicis faisait des aumônes extraordinaires. L'intendant de ses revenus s'en alarma et lui

i'ecomiDanda de les diminuer. « J'ai, dit-il, un ijrand livre, sur lequel j'inscris tout ce que je reçois de Dieu et tout ce que je lui rends. Je suis toujours en arrière; quand j'aurai équilibré mGn'Compteaveclui,jediminueraimesaumônes. »

Outre l'aumône corporelle, il y a l'aumône spirituelle, encore plus agréable à Dieu. Consoler .es affligés, visiter les malades, les préparer à recevoir les sacrements, écarter d'eux ceux qui les en détourneraient, avertir de bonne heure le prêtre de leur état, afin qu'ils ne soient pas surpris par la mort, donner de bons conseils à l'enfance, à la jeunesse qui s'égare, les détourner des occasions dangereuses, reprendre avec douceur ceux qui offensent Dieu, quand on espère qu'ils profiteront de la correction, faire agir auprès d'eux oeuxqui ont sur eux quelque influence, les parents, :es maîtres, les amis, instruire les ignorants, apprendre le catéchisme à un enfant qui ne •'apprend pas à l'école, à un ignorant qui l'a oublié, le lire à un vieillard qui ne sait pas lire lai-même, supporter patiemment les défauts de ceux avec qui l'on vit, prier pour les pécheurs, pc ir les âmes du Purgatoire ; ce sont tout autant d'œuvres de charité qui feraient de la terre un nouveau paradis.

Pourquoi faut-il qu'il y ait des cœurs si indifïéenîs pour le salut de leurs frères? Que chacun .'asse comme il l'entend, dit-on. C'est presque le mot de Caïn répondant à Dieu qui lui demandait ce quélait devenu son frère: « Suis-je son gardien? » dit-il. H)t Dieu lui répondit : « La voix du sang de 'on frère crie vers moi. » Les âmes qui se perdent • Tient aussi plus éloquemmentque le sang d'Abel contre ceux qui ne les retirent pas du mal, quand ils le devraient et le pourraient facilement. Un enfant mort sans le baptême, par la négligence

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des parents, un malade qu'on laisserait mourir sans sacrements, ne se dresseront-ils pas au tribunal de Dieu contre ceux dont la négligence les aura perdus pour toujours? Est-ce aimer son prochain que de croire avoir tout fait quand on lui a donné un morceau de pain, si on le laisse par sa faute dans la disgrâce de Dieu et dans le péché?

Si Mardochée, en entendant comploter la mort du roi, s'était tu, il eût été coupable de la mort d'Assuérus. — Le bon larron, du haut de la croix, ne garda pas le silence, en entendant son compagnon blasphémer. — Sainte Zite, voyant qu'un domestique de la maison où elle servait perdait les autres par des propos contre la pudeur, en avertit la maîtresse en lui disant que, si elle ne le renvoyait pas, elle serait obligée de la quitter. La maîtresse aima mieux renvoyer un libertin que de perdre cette sainte fille; et dès lors, les autres serviteurs devinrent de fervents chrétiens.

Ah ! la charité n'est pas oisive : ou elle n'est pas dans le cœur, ou elle opère de grandes choses. N'a-t-on pas vu d'humbles filles être les apôtres de tout un royaume? Témoin cettei' esclave chrétienne qui convertit le roi et la reine d'Ibérie, et leur persuada de faire venir des missionnaires, qui implantèrent la foi et l'amour de Jésus-Christ, dans tout le royaume. Témoin encore saint Paul de la Croix, qui, étant jeune et vivant encore dans le monde, avait fait cesser, parmi la jeunesse de son pays natal, les fréquentations dangereuses, les paroles et les chants obscènes.

Et ne voit-on pas de nos jours, dans les plus humbles conditions, des âmes qui ont la charité, exercer autour d'elles une influence de salut qui s'éten^ non seulement dans une famille, mais dans un bourg. On les voit se faire zélatrices des

œuvres saintes, répandre les bons livres, veiller au chevet des malades, en un mot, se dévouer pour entraver le mal et propager le bien. Puissent ces âmes devenir plus nombreuses !

Observons toutefois que le zèle doit être doux, prudent et discret. Il faut savoir ne parler qu'à propos, ne pas donner un conseil, surtout ne pas adresser un reproche, si on prévoit qu'ils seront mal reçus.

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