CHAPITRE XIX
Après avoir, par le cinquième commandement, protégé la vie humaine contre la violence, la loi divine protège le mariage chrétien, source di cette vie, contre l'adultère et contre le vice, par le sixième commandement. Et pour porter le remède à la racine du mal, 'e neuvième commandemeni défend à l'homme même les pensées et les désir? coupables, tant il est vrai que si cette loi sain
était bien gardée, elle ferait de l'homme un ange, par la pratique de la vertu de chasteté, vertu sublime, qui élève l'homme au-dessus des fanges d'ici-bas, qui le rend capable de connaître Dieu dès ce monde et de le voir en l'autre, qui lui apporte les plus douces consolations de la terre, lui épargne les remords les plus cruels, le revêt, même aux yeux des hommes, de la gloire la plus pure.
Saint Grégoire de Nazianze, jeune encore, fut favorisé d'une vision céleste, dont il nous a laissé en vers grecs l'élégant récit. Deux jeunes vierges, qui paraissaient être du même âge, se montrèrent à lui pendant son sommeil. Toutes deux étaient d'une beauté ravissante; la modestie rehaussait la noble et éclatante simplicité de leurs vêtements. Elles tenaient les yeux baissés vers la terre. Le voile qui couvrait leur visage laissait entrevoir la rougeur répandue sur leurs joues par une virginale pudeur. A cette vue, le saint jeune homme, rempli de joie et encourage par la bonté affectueuse que ces deux vierges lui témoignent, ose leur demander leur nom. L'une d'elles répond : « Je suis la Virginité. » L'autre, à son tour, dit : « Je suis la Continence. » Puis, toutes deux à la fois : « Nous sommes, disent-elles, les compagnes de Jésus-Christ et les amies fidèles de ceux qui renoncent aux plaisirs des sens pour mener une vie céleste. » A ces mots, elles s'envolent vers les cieux. Le jeune homme les suit du regard jusqu'à ce qu'elles aient disparu.
Cette vision laissa dans son âme un grand amour de la pureté; cet amour fut comme une étincelle dont la chaleur, se développant, embrasa son âme tout entière, selon la comparaison dont il se sert lui-même. Rien depuis ne put éteindre cette flamme céleste. Les désordres d'Athènes,
OÙ il fit ses éludes en compagnie du grand saint Basile, le trouvèrent armé contre toute séduction. Parlant de lui-même et de son illustre ami, saint Grégoire a pu dire : « Nous eûmes le bonheur d'éprouver, dans cette ville corrompue, quelque chose de pareil à ce que les'poètes disent d'un fleuve qui conserve la douceur de ses eaux au milieu de l'amertume de celles de l'Océan. Nous n'avions, à Athènes, aucun commerce avec les méchants; nous n'y connaissions que deux chemins, celui de l'église et celui des écoles. »
Oh! quelle est belle la génération chaste ^ environnée de gloire! s'écrie le Saint-Esprit; elle est en honneur devant Dieu et devant les liommes. Il y a près de 4000 ans qu'on célèbre la vertu du patriarche Joseph, et on la célébrera jusqu'à la fin des siècles. La femme de Putiphar, chef des armées du roi d'Egypte, conçut pour lui une infâme passion. Il était jeune encore et d'une grande beauté. Eprise de ses charmes, cette misérable l'invitait au crime toutes les fois qu'elle le rencontrait. Joseph lui répondait toujours : « Mon maître m'a donné toute sa confiance, et a tout remis entre mes mains, excepté vous, qui êtes son épouse. Gomment donc puisje faire un tel crime, et pécher en présence dei mon Dieu? » Un jour, le pressant plus vivement d'acquiescer à ses coupables désirs, cette femme le retint par son manteau : mais Joseph lui laissa son manteau entre les mains et s'enfuit. Gette malheureuse, aussi vindicative qu'impudique, '. offensée de ce refus, calomnia Joseph, qui fut mis en prison; mais cet injuste châtiment fut, dans les desseins de Dieu, le principe de la gloire du saint patriarche, qui ne quitta sa prison que pour devenir le favori du roi.
Mais la chasteté, cette vertu si ravissante, est
en même temps nécessaire, car rien de souillé nentrera dans le ciel. Sans doute la chasteté des ^poux, dont nous avons déjà indiqué les devoirs au chapitre xv, n'est pas la même que celle de ceux qui ne sont pas engagés dans le mariage; mais il n'est aucun état où il soit permis à l'homme de vivre contre la raison et contre la foi. Il est donc de la plus haute importance que les époux se fassent instruire par leur confesseur de leurs obligations et ies observent religieusement.
On pèche contre la vertu de pureté par pensée. La pensée, ce n'est point une action honteuse, commise secrètement, comme le pensent quelques personnes peu- instruites. La pensée n'est que dans l'esprit. C'est la représentation d'une chose déshonnête et coupable. Toutefois, si on ne remarque pas cette représentation, lors même qu'on s'y arrête un instant, il n'y a pas encore là de faute.
C'est donc bien à tort que certaines âmes trop craintives se fatiguent d'imaginations involontaires : non seulement elles n'y offensent pas le bon Dieu, mais la peine qu'elles en éprouvent peut devenir un moyen d'acquérir de grands mérites.
Toutefois, remarquer ce qu'il y a de mauvais dans cette idée, et après, s'y complaire volontairement, voilà le péché, qui peut être grave lors même que la complaisance ne durerait pas, si elle est pleinement volontaire. Il ne peut être permis d'aimer le mal.
Le désir ajoute à la pensée la volonté de faire le mal auquel on pense. Le désir est donc plus grave que la pensée; et s'il suffit en confession de dire qu'on a pensé à des choses déshonnêtes, sans expliquer les circonstances de ces pensées,
il ne suffit pas de dire en général qu'on a eu de mauvais désirs, il faut dire, de plus, quelle espèce de mal on a désiré. Le péché q-ie l'on commet en désirant voler n'est pas le même que celui dont on se rend coupable en désirant tuer quelqu'un. Le désir d'un regard contre la pureté diffère donc du désir d'une action coupable. Quand on se réjouit du mal que l'on a fait, on doit aussi s'accuser de quel mal on s'est réjoui.
Regarder une chose mauvaise sans advertance, ou sans s'y complaire, ce n'est point un péché; la regarder par curiosité sans danger de s'y complaire, c'est une faute légère : mais s'arrêter à ce regard avec une complaisance impure, c'est une faute grave. On n'est pas obligé, toutefois, de dire ce que l'on a vu. Il suffit de dire le nombre de fois qu'on a commis ce mauvais regard. Les lectures mauvaises sont aussi un péché contre la sainte vertu.
Les paroles gravement déshonnêtes, si elles sont accompagnées de mauvaises pensées volontaires, ou proférées devant des personnes qui en seront scandalisées, sont aussi des fautes graves. Il en est de même des mauvaises chansons et des lettres capables d'exciter au mal.
Se complaire avec passion à entendre ces paroles, ou ces chansons, ou à lire ces lettres obscènes, c'est une faute grave. Donner ou recevoir des cadeaux de personnes suspectes, c'est au moins une imprudence. Les parents et les maîtres qui laissent s'établir dans leurs maisons des veillées, des réunions mondaines, dont des discours mauvais ou des chants licencieux font tout le plaisir, auront un terrible comptée rendre à Dieu. Il en est de même de ceux qui favorisent les danses scandaleuses, qui permettent à leurs enfants ou à leurs serviteurs d'aller aux théâtres.
de fréquenter des compagnies suspectes, et de s'entretenir familièrement avec des personnes de différent sexe.
On pèche encore contre la sainte vertu par action, et, dans ce cas, il faut nécessairement dire en confession si ces actions ont été commises lorsqu'on était seul, ou si elles ont été faites avec d'autres. Et dans ce dernier cas, on doit accuser si les personnes avec qui on les a commises, étaient de même sexe, ou de sexe différent, si elles étaient parentes, si elles étaient consacrées à Dieu par le vœu de chasteté ou engagées dans le mariage.
Commettre le péché avec une personne engagée dans le mariage, c'est un crime qui blesse à la fois la justice et la chasteté. Par suite de ce crime, si on est sûr d'avoir imposé à un père de famille la charge d'élever un enfant qui n'est pas le sien, on est tenu à la restitution. On doit également restituer aux frères la portion d'héritage, dont les aurait privés un enfant né de l'adultère. Il est nécessaire aussi d'expliquer si on a usé de violence dans ces sortes de péché.
Si les personnes avec qui on commet le mal vivaient dans la maison que l'on habite, qu'on ait soin de faire connaître cette circonstance à soc confesseur, afin qu'il puisse indiquer un remède efficace à un si grand danger.
C'est surtout quand il s'agit des fautes contre la pureté qu'il faut se défier du démon. Cet ennemi de nos âmes, avant ces fautes, cherche à les présenter comme de peu d'importance; et après qu'il a réussi à les faire commettre, il en exagère à l'imagination la gravité, afin de fermer la bouche lorsqu'il s'agit de les accuser en confession. La confession est pourtant le seul remède à un tel vice, et c'est surtout en cette matière
qu'il faut éviter de garder aucun doute sur la conscience. On comprend que nous ne puissions pas entrer ici dans tous les détails même nécessaires ; mais que personne ne garde à ce sujet des inquiétudes. Rien n'expose au grand malheur d'une confession sacrilège comme les péchés qui blessent la chasteté. Quand on ne sait pas comment expliquer certains péchés, rien n'est plus simple que de prier le confesseur d'en faciliter l'aveu.
Pourquoi faut-il que de belles âmes, filles du Dieu trois fois saint, sœurs des anges, faites pour aimer ce qui est pur et grand, destinées à posséder Dieu un jour, se fassent les esclaves de l'impureté? Ce vice profane tout en l'homme; il traîne dans la boue l'image de Dieu; il dégrade un corps qui est le temple du Saint-Esprit; il empoisonne l'âme par les remords qui le suivent de près. Ce plaisir, qui se présentait avec la douceur du miel, devient amer comme le poison, dès qu'on s'y est livré. Le pauvre prodigue mourait de faim à la suite des pourceaux dont il partageait la nourriture. C'est l'image d'une âme qui n'a d'autre pâture que celle des plaisirs des sens. Gomment la satisfaction des brutes pourrait-elle la rassasier ?
L'intelligence s'obscurcit par la fumée des mauvaises, passions. Plus d'idées élevées etgénéreuses dans l'âme du voluptueux, plus de pudeur. Il ne goûte pas les vérités de la foi, il ne comprend ni l'horreur de son état, ni les abîmes où il roule. 11 en viendra demain à perdre la foi. C'est le vice qui a fait tous les impies. Le cœur livré à la passion n'a plus d'affection noble; il a banni l'amour de Dieu et du bien ; il devient dur à l'égard de ceux de sa famille ; il prend en dégoût toutes les choses saintes, la prière et les sacrements. Ah! s'il ne s'arrête sur cette pente, il ne peut aboutir qu'à
rimpénilence finale en passant par la dégrada lion et le malheur.
Le vice, en effet, est un gouffre qui engloutit tout dès ce monde : santé, réputation, fortune. Il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. G^est ce vice qui attire, du reste, sur l'homme les plus grands châtiments; c'est pour en purifier la terre que Dieu la submergea dans les eaux du déluge, et qu'il fit descendre sur Sodome une pluie de soufre et de feu; et ce feu n'est que l'image de celui qui, par ses ardeurs dévorantes, fera expier aux réprouvés leurs criminels plaisirs. Si ces lignes tombaient sous les yeux d'un des malheureux esclaves du vice, nous le conjurerions, par pitié pour son àme, de sortir de ce triste état, de fuir les mauvaises occasions, dont nous parlerons au chapitre xxv, et de trouver dans la prière, et surtout dans la fréquentation des sacrements, la force de vivre chaste. La chasteté est possible à tous avec la grâce de Dieu ; elle est même facile; cartoutes les consolationsdela terre sontpourelle.