CHAPITRE XXI
vous NE FEREZ POINT DE FAUX TÉMOIGNAGE
Ayant condamné les œuvres contre la justice, dans le cinquième, le sixième et le septième commandements, la loi divine défend, par le huitième commandement, ce qui peut nuire au prochain par parole. Nous devons au prochain la vérité et le respect de sa réputation et de son honneur.
C'est le mensonge qui blesse la vérité. Mentir, ne serait-ce que par plaisanterie ou pour rendre service aux autres ou à soi-même, c'est une faute légère, car la parole nous a été donnée pour manifester nos pensées, et non pour les trahir. Mais mentir pour nuire à autrui, c'est la calomnie. Et si par elle on enlève au prochain sa réputation, si on lui fait perdre un emploi, on est tenu à désavouer ce que l'on a avancé de faux et à réparer tous les dommages causasi.'En justice, on doit
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dire toute la vérité : sans cela les coupables ne seraient jamais punis; mais affirmer par serment des mensonges, c'est le faux témoignage, qui, s'il fait condamner un innocent, entraîne après lui l'obligation de la restitution. L'empereur Maximien envoya des soldats pour se saisir de saint Anthime, évêque de Nicomédie. Les soldats entrèrent par hasard dans la maison de l'évêquo sans le connaître et lui demandèrent à manger. Celui-ci les traita de son mieux. A la fin, les soldats lui demandèrent où ils pourraient trouver l'évêque Anthime. « C'est moi, répondit le Saint. — Nous ne voulons pas vous prendre, reprirentils, étonnés; nous dirons que nous ne vous avons pas trouvé. — Non, mes amis, dit le Saint, je ne permettrai pas que vous mentiez, j'aime mieux mourir. » Et il les suivit auprès de l'empereur.
La flatterie est une sorte de mensonge où l'on exagère les qualités d'autrui, afin de s'assurer sa faveur. C'est le propre d'une âme basse; et ils sont bien aveugles ceux qui croient aux flatteries.
Alexandre le Grand passait un fleuve dans une barque avec Aristobule. Celui-ci lisait, durant la traversée, l'histoire du conquérant, qu'il avait écrite et mêlée d'éloges d'une flatterie outrée. Alexandre prit le livre et le jeta dans le fleuve, en disant à l'auteur qu'il mériterait le même sort, car il était plus coupable que ses écrits.
S'il n'est jamais permis de trahir la vérité, il est permis quelquefois, pour des raisons légitimes, de la cacher par prudence, par ce que l'on appelle des restrictions mentales. Un confesseur est interrogé sur les péchés de son pénitent; il répond : « Je ne sais rien », bien qu'il sache tout; c'est une restriction mentale non seulement permise, mais absolument obligatoire. 11 est permis ï f\n domestique de dire que son maître n'y 9^
pas, quand il refuse de recevoir des visites. Ces sortes de réponses ne trompent pas ceux qui coimaissent les usages; et s'il arrive que quelqu'un s'y trompe, il n'est pas défendu, pour une raison légitime, de permettre sa méprise.
Fuyant la colère d'Henri II, roi d'Angleterre, saint Thomas de Gantorbéry, exténué de fatigue, l'ut hissé sur un cheval qui n'avaitni selle ni bride, et pendant qu'il chevauchait ainsi, deux hommes armés, s'approchant de lui, lui demandèrent s'il n'était pas l'archevêque de Gantorbéry : « Eh î mes amis, dit-il, voyez et jugez vous-mêmes si c'est là l'équipage d'un archevêque. »
Il est des cas où révéler la vérité serait une faute grave. Faire connaître à plusieurs sans raison légitime un secret important, si celte révélation contriste gravement celui qui l'a confié ou porte préjudice à quelqu'un, c'est une faute grave. Il n'est pas permis non plus de chercher à découvrir les secrets des autres. G'est une faute par conséquent d'écouter indiscrètement une conversation secrète, de lire sans raison grave une lettre adressée à d'autres sur qui on n'a pas droit de surveillance.
La discrétion est une grande et rare vertu.
Socrate parlait fort peu. Un indiscret lui ayant demandé un jour si ce n'était pas par ignorance qu'il gardait le silence : « Un ignorant, réponditil, ne sait pas se taire. »
Zenon, se trouvant un jour en compagnie d'un jeune homme qui parlait beaucoup, lui dit : « Sachez que si nous avons deux oreilles et seulement une bouche, c'est afin que nous écoutions deux fois plus que nous ne parlons. »
Pythagore condamnait pendant cinq ans ses disciples au silence, afin qu'ils apprissent à parler à propos. « G'est être sage, disait-il, que
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de savoir se taire. La loquacité, c'est le signe de la folie. »
La réputation est un bien plus grand que la fortune ; et le Saint-Esprit lui-même nous commande d'en avoir soin. Ce commandement défend de l'attaquer intérieurement par le soupçon ou le jugement téméraire. Soupçonner ou juger quelqu'un coupable d'après des indices suffisants, ce n'est pas un péché; mais il peut y avoir même faute mortelle à soupçonner ou, à plus forte raison, à juger un homme d une grande vertu coupable de quelque grand crime. On est donc obligé d'étouffer ces jugements et ces soupçons, qui, dès qu'ils sont combattus, cessent d'être volontaires et par conséquent ne sont plus des fautes. Ne jugez pas, a dit Notre-Seigneur, si vous ne voulez pas être jugés vous-mêmes.
On blesse la réputation du prochain par la médisance, qui consiste, non à lui prêter des torts qu'il n'a pas, ce que ifait la calomnie , mais à faire connaître ses défauts, ses crimes secrets en son absence sans raison légitime. Raconter des crimes publics, ce n'est pas la médisance proprement dite; révéler les défauts d'autrui, non point dans l'intention de lui nuire, mais pour que ses maîtres ou ses parents le corrigent, non seulement ce n'est pas une faute, mais c'est un acte de charité. On peut aussi sans péché se consoler soi-même, en racontant ses peines et les mauvais procédés d'autrui à une personne amie ou parente. Mais révéler sans raison des crimes secrets, si par là on nuit gravement à la réputation du prochain si on lui fait perdre un emploi, c'est une faute grave. Si même, par plusieurs petites médisances, faites contre la même personne qui a un grand besoin de sa réputation pour faire le bien, on parvient à lui nuire gravement, on se rend gra-
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veinent coupable; et dans ce cas on est tenu à réparer la réputation et le dommage fait à autrui.
Ceux qui, en entendant médire, se réjouissent du tort que la médisance fait au prochain, sont aussi gravement coupables. Ceux qui, par leurs questions, ou d'une autre manière, excitent à la médisance, pèchent comme le médisant luimême, et sont tenus, à son défaut, à la réparation et à la restitution des dommages.
Toutefois, quand on a médit, on ne peut pas se rétracter comme quand on a calomnié. Dire que ce que l'on a publié du prochain n'était pas vrai, si c'était vrai, en réalité, ce serait un mensonge; mais on peut dire qu'on s'est trompé, dit saint Liguori; c'est, en effet, se tromper que de commettre le péché. On peut aussi louer et honorer la personne dont on a médit, afin de rétablir sa réputation.
M""^ Louise de France, fille de Louis XV, qui se fit plus tard Carmélite, étant encore dans le monde, ne pouvait souffrir qu'on parlât au désavantage du prochain. Si elle entendait quelque propos de ce genre, elle se faisait une loi de ne pas le répéter et détournait la conversation. C'est en effet ce que l'on doit faire en pareil cas.
Quand Thomas Morus entendait médire, il passait aussitôt à une autre convers&ition et disait, par exemple ; « Que chacun dise ce qu'il voudra, mais voici une belle maison, et ceJdi qui l'a construite était un excellent architecte. »
Saint Augustin avait fait écrire lans sa salle à manger des vers latins, dont voici le sens :
Loin d'ici, médisants.
Dont la langue coupable Déchire l'hoQûeur des abseiits.
On ne permet à cette table Que des entretiens innocents.
Quelques-uns allaient s'oublier pourtant et médire du prochain, le saint docteur leur dit : « Ou effaçons cette devise, ou levons-nous de table. »
Le 10 avril 1857, dans le département du Nord, mourut, à Tâge de 110 ans, la veuve Moutiers, qui emporta les regrets de tous ceux qui la connaissaient, parce qu'elle n'avait jamais dit ni laissé dire devant elle du mal de personne. Elle avait gardé jusqu'à cet âge toutes ses dents. C'est une récompense, disait-on. Elle a gardé toutes ses dents parce qu'elle n'a jamais mordu personne.
Bien que l'homme soit maître de sa réputation, il n'est jamais permis de se calomnier soi-même; et un père, un supérieur, pécheraient en sacrifiant une réputation dont ils ont besoin pour leurs enfants ou pour garder l'estime de leurs inférieurs. Ceux qui, par des rapports vrais ou faux, divisent les amis, sont encore plus coupables que les médisants; car l'amitié est encore un plus grand bien que la réputation.
L'honneur est le témoignage d'estime que l'on doit à son prochain en sa présence. Quand on offense quelqu'un en face, soit par paroles, en lui reprochant ses crimes, ses défauts, en lui lançant des imprécations, soit par des rires offensants, des moqueries ou par des signes de mépris, soit en omettant les témoignages de respect dus à un supérieur, si l'offense est de nature à faire une peine grave au prochain, elle constitue une faute grave. Celui qui s'en rend coupable est tenu de réparer l'honneur d'autrui qu'il a lésé. Cette réparation se fait en donnant des marques de respect à ceux qu'on a offensés, en leur faisant des excuses, ou en leur en faisant faire par d'autres.
Sachons toutefois supporter les injures d'une manière chrétienne. Le P. Fernandez, compagnon de saint François-Xavier, prêchait à Amanguchi, dans le Japon. Au milieu de son sermon, un homme de la lie du peuple s'approche de lui, comme pour lui dire quelque chose, et lui lance à la face un hideux crachat. Le prédicateur, sans s'émouvoir, s'essuie le visage et continue son discours comme si rien ne fût arrivé de fâcheux. Cette patience frappa tellement les infidèles que, malgré tous les efforts de l'enfer, les conversions furent très nombreuses.
C'est assez sur la loi de Dieu, assez pour l'instruction de nos lecteurs, assez pour leur faire comprendre combien cette loi est admirable. Quel bonheur si tous l'observaient! Quelle société que celle où ce code divin serait la règle respectée de tous! Ceux qui observent les commandements pratiquent toutes les vertus; et la vertu surnaturelle est le seul ami qui nous accompagne au tribunal de Dieu ; nos richesses ne nous suivent même pas jusqu'au tombeau, on se garderait bien de les ensevelir avec nous; nos parents et nos amis de la terre nous accompagnent, il est vrai, jusqu'à la tombe; mais là ils nous laissent pour aller se réjouir avec nos richesses qu'ils se partagent. Seule, la vertu surnaturelle nous suit aux pieds du juste Juge pour nous faire ouvrir le ciel.
Le philosophe Bias, envoyant son lils en Egypte, celui-ci lui demanda ce quil pourrait lui rapporter qui lui fit plaisir. Son père répondit : « Tâchez d'acquérir ce trésor que le vieillard mourant peut emporter avec lui, c'est-à-dire la vertu. »
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