‹ Le Livre des 400 auteursChapitre 12 sur 41 · LE VIN BLANC DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LE VIN BLANC DE BORDEAUX

Des lieux où le Ciron en serpentant bouillonne Et vient mêler son onde aux Ilots de la Garonne, On voit se dessiner, en groupes gracieux, Les monts où s'élabore un nectar précieux.

A droite on aperçoit la sinueuse chaîne Bordant, comme un feston, le fleuve d'Aquitaine; A gauche, des coteaux qui, bornant l'horizon, Paraissent dérouler des tapis de gazon.

De gothiques châteaux , élevés sur leur crête, Au loin de leur pignon montrent le sombre faîte.

Que leur nom soit modeste ou leur blason altier, Chacun d'eux est fameux dans l'univers entier. Qu'ici le voyageur en passant se prosterne, Car ces coteaux sont ceux de Bonnne et de Sau terne. Sauterne! à ce seul nom le gourmet enflammé Sent déjà son palais de parfum enjbaumé. Là, dans un humble cep, la puissante nature Cache de ses esprits^l'essence la plus pure,

La distille aux rayons d'un soleil glorieux , Et , par mille détours , divins , mystérieux , Conduit dans nos celliers cette source bénie Où l'homme va puiser la force , le génie. Un essaim de follets enfermés dans ce sol , Chaque automne , en riant , de là prennent leur vol , Et, nourris dans son sein, d'une flamme féconde Vont porter le bonlieur, la joie autour du monde.

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Salut , ô monts sacrés qui de vos flancs divins Faites jaillir le suc du plus noble des vins !

Quelques buveurs sans goût, race dégénérée,

Voudraient en vain flétrir sa vertu vénérée.

Que l'être délicat , sans vie et sans chaleur ,

Pi'éfère du Médoc la vermeille couleur ,

Et s'humecte à son gré de sa douce ambroisie ;

Il faut de la tisane à la pâle étisie :

Mais celui qui , doué d'une mâle vigueur ,

De son robuste sein a banni la langueur ,

S'il craint de voir faiblir sa force et son courage

Doit d'un vin trop léger s'interdire l'usage.

Non que j'abaisse ici les grands crus de Pauillar ,

Ceux de Saint-Julien , de JMargaux , Cantenac :

Je sais apprécier leur sève parfumée ,

Et m'incline devant leur juste renommée.

Mais possèdent-ils donc cet arôme flatteur ,

Cette onctueuse chair , ce ton réparateur ,

Ce sucre alcoolisé que le vin blanc recèle !

C'est un parfum plus doux que la rose nouvelle .

Un reflet plus brillant qu'un rayon du soleil...

0 vin de nos coteaux , tu n'as pas ton pareil.

Voyez dans le cristal de la coupe cintrée

Cette blanche couleur légèrement dorée :

A cet aspect charmant notre œil est enchanté ,

Le nerf de l'odorat frémit de volupté.

Mais de notre palais les sensuelles voies

A l'instant vont s'ouvrir à d'indicibles joies.

Quand la vive liqueur , pénétrant notre sein ,

Des esprits endormis va ranimer l'essaim :

De l'antique IMemnon c'est la froide merveille j

Qu'un seul rayon du jour de sa torpeur réveille.

Tous ces petits esprits, à cet heureux signal,

Étendent mollement leurs membres de cristal ,

GuvTent leurs yeux riants, et d'un élan rapide

Se jettent dans les flots de la liqueur limpide.

A de joyeux ébats ils se livrent sans frein ,

Plongent , dansent en ronde en chantant un refrain ;

Ils agitent le bout de leurs petites ailes ,

D'où tombent des rubis aux vives étincelles ,

Et leur froupe folâtre augmente à chaque instant ;

Le bruit, léger d'abord , devient plus éclatant.

A leurs chants , à leiurs cris s'épanouit notre âmt }

€es millions d'esprils nous brûlent de leur tlaniniéi Se rapprochant alors de la Divinité , L'homme sent l'infini , sent l'immortalité , Il se pâme d'extase aux vives harmonies Que produisent les jeux de ces petits génies j Et le vulgaire, alors, ignorant et brutal , Dira : « Ce drôle est ivre ! » Anathème banal. C'est ne pas discerner le vin pur de la lie , L'ivresse du transport , l'esprit de la folie.

Ne vois-tu pas notre œil , brillant comme l'éclair , Qui vient de s'allumer à l'alcool , à l'éther ,

Et ne comprends-tu pas cette extase profonde

Qui nous transporte loin des misères du monde !

Cette ivresse n'est pas ce délire infernal

Qui rend l'homme semblable au pins vil animal :

C'est une ivresse sainte ^ un sublime délire,

Et , parmi tous les vins , notre vin seul l'inspire :

Comme une panacée aux maux de notre corps ,

Il ranime sa force , on trempe les ressorts ,

De l'homme vigoureux entretient l'énergie

Et du vieillard caduc combat la léthargie.

Que dis-je ! plus actif que tous les talismans ,

Ce philtre généreux dompte les éléments ;

A défaut de soleil , son ardeur nous protège

Et nous aide à braver les frimas et la neige.

Si , malgré les horreurs d'un éternel hiver

Qui suspend dans son cours et l'Elbe et le Weser ,

Nous avons vu jadis briller en Germanie ,

Sous tant d'aspects divers , le prisme du génie ,

C'est que , libre d'entrave et d'impôts odieux ,

Le vin inspirateur circulait en ces lieux.

Maintenant que le Fisc, harpie inévitable ,

Étend ses doigts crochus jusque sur notre table ;

Que nos voisins , prives des douceurs du nectar ,

Boivent avec dégoût quelque produit bâtard ,

Des Hayden , des j\îozart on n'entend plus la lyre .

Et le feu créateur avec Weber expire ;

Si quelque esprit follet , météore furtif ,

Jette à travers le ciel un éclat fugitif,

Plus d'astre éblouissant dont la vive lumière

Répande sa clarté sur la nature entière.

Les Muses d'autrefois , hélas ! ont disparu

Depuis qu'on les réduit au petit vin du cru.

P. BÏARNEZ.

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