D UNE
MAUVAISE ÉDUCATIOIV,
Monsieur et madame Chamausset, riches négociants de la rue des Jeûneurs, possédaient un fils unique, Prosper-Isidore Chamausset, qui donnait, au dire de ses parents, les plus belles espérances.
Et, en effet, il ne donnait guère que cela.
Aveuglé par la faiblesse de sa bonne mère, qui formulait en sa présence, à tout venant, un éloge pompeux des excellentes dispositions qu'elle croyait voir en lui , il ne faisait aucun effort pour corriger sa paresse naturelle, bien convaincu qu'un peu d'application lui suffirait plus tai-d pour réparer en peu d'instants le temps perdu, et passer à l'état de l'écolier phénomène à montrer sous verre dans les pensionnats à réclam es.
Comme si le temps perdu pouvait se réparer !
Sous l'influence de cette funeste illusion, il atteignit sa dixième année sans avoir dépassé, malgré les leçons d'un professeur distingué, les limites de l'mstruction primaire.
Ce qui ne l'empêchait pas de poser en bel esprit et d'émettre sur toute chose son opinion , souvent fort saugrenue.
Monsieur et madame Chamausset avaient la bonté de s'émerveiller de cet aplomb superlatif, dont le ridicule éclatait à tous les yeux; et, dans leur ambitieuse tendresse, ils envisageaient monsieur leur fils comme un phénomène en herbe qui poussait au profit de la galerie des hommes célèbres voués par la justice de leurs contemporains à l'admiration de la postérité.
Cependant, ces bons parents finirent par comprendre la nécessité de cultiver en serre chaude cette jeune plante si précieuse dont la température trop tiède du foyer domestique arrêtait le développement.
Le moment était venu de faire choix d'un pensionnat.
Après bien des réflexions et des hésitations , il fut régolu qu'on donnerait la préférence à l'institution Cabassol , l'une des plus renommées de la capitale.
Le jour de la rentrée des classes , monsieur et madame Chamausset s'acheminèrent tristement vers le pensionnat où devait s'accomplir leur douloureux sacrifice.
Les commis et la demoiselle de comptoir du magasin, pour complaire à la faiblesse de leurs patrons, les accompagnaient,
Lœil hiorne et la télé baissée,
Senibluiit f^e (onformer à feiir irisle pensée;
mais très -charmés , au ioud, de ^e voir débarrasses d'un enfant mutin et insolent qui avait la sotte prétention de tout faire plier sous lui.
Isidore marchait gravement, donnant la m.ain au premier commis et paraissant ne prcMer qu'une attention fort médiocre à l'affliction de ses parents,
La pension avait pour lui cet attrait de la nouveauté qui séduit aussj bien les grands enfants que ceux de l'âge de notre jeune homm?.
Arrivé à la porte de l'établissement, il embrasjia, pour la forme, avec son insouciance accoutumée, les gens de sa suite, et, guidé par un domestique en livrée qui attendait sur le seuil, il pénétra avec son père et sa mèie dans l'établissement.
f.a vue de M. Cabassol émut un peu l'intrépide Isidore, qui n'était pas habiliié à un visage aussi sévère, à un froncement de sourcils aussi imposant.
11 y avait loin, en effet, de cette sinistre attitude au sourire comphusant éternellement stéréotypé sur les lèvres de ses parents.
ÎM. Cabassol était un ancien ofticior de la grande «rmée, un vù^icc de la vieille, comme il se plaisait lui-même à le dire. 11 avait conservé de son ancienne profession une rudesse qu'il s'efforçait en vain de dissimuler, et une habitude du commandement qui impose l'obéissance passive. ISul n'était plus capable que lui de mettre au pas les élèves les plus récalcitrants comme s'ils eussent été des soldats de bois.
Isidore comprit aussitôt qu'uni^ nouvelle vie allait commencer pour lui bien ditférenîe de celle qu'il avait menée jusqu'alors. Sa langue resta clouée à son palais; mais sa mine piteuse semblait dire, comme je ne sais plus quel personnage àv comédie : « Je voudrais bien m'en aller! »
Monsieur et madame Chamausset éprou\aient une impression à peu près semblable à celle de leur cher fils , mais ils se sentaient presque aussi intimidés que lui par l'aspect du maitre.
M. Cabassol parut comprendre le peu de succès que produisait son terrible/ac/ei-, car il s'efforça soudain d'en adoucir les aspérités. Puis il
— iO —
(iiit une sourdine à son organe naturellement un peu rauque pour démontrer que son langage n'était pas, comme dit la Fontaine :
Semblable à son plumage.
«Vous me voyez fort honoré, Monsieur et Madame, dit il, de la confiance que vous voulez bien me témoigner. « Les deux époux inclinèrent la tête en signe d'assentiment. « Je crois avoir, reprit-il , quelques droits à cette confiance.
— Sans aucun doute, risqua M. Ghamausset.
— Assurément, balbutia la dame. »
Isidore ne disait rien, mais il ne partageait pas la sécurité que témoignaient ses parents.
« J'ose croire que ma pension est, sous tous les rapports, l'une des meilleures de la capitale.
— Vous pouvez dire la meilleure. Monsieur, interrompit M. Ghamausset , qui par cette flatterie voulait concilier à son fils les bonnes grâces du maître.
— La meilleure, soit; j'avouerai franchement que ma conviction à cet égard serait identique à la vôtre si j'étais personnellement désintéressé dans la question. Ma maison est une académie...
— Oh ! Monsieur, vous êtes connu , dit encore M. Ghamausset. - En effet , mon établissement est un de ceux qui ont produit le
plus d'élèves distingués. Les annales du concours général en font foi. J'en suis à mon troisième prix d'honneur, et.... j'entrevois, dans l'avenir, le quatrième , » ajouta-t-il avec une intention fine en couvant d'un regard bénin le jeune Isidore, qui se rongeait les ongles.
« Ne rougissez pas, mon ami, avec du travail, do la persévérance, on arrive à tout :
Macte animo , generose puer, sic itur ad ustraf »
L'effet de cette citation fut perdu pour les trois auditeurs : M. Chamausset avait depuis longtemps perdu son latin, Isidore ne le comprenait pas encore, et madame Chamausset, comme bien vous pensez, ne l'avait jamais su.
Ce qui n'empêcha pas le docte citateur de reprendre après une légère pause :
Tu guoque, tu Marcellus erisî
Et vous aussi , vous aurez le prix d'honneur. « Tu le vois, mon fils, dit la mère, M. Gabassol te promet le prix d'honneur — en latin, — si tu veux bien travailler.
— Oui, maman, répondit machinalement Isidore, que cette brillante perspective ne rassurait qu'à demi contre les menaces du présent. »
Les pressentiments de l'enfant gâté ne le trompaient pasj mais il était trop tard.
Monsieur et madame Chamausset , éblouis par la prédiction de l'homme compétent qui , du premier coup d'œil , avait su discerner les éminentes facultés de leur fils, traitèrent avec lui, sans aucun débat, la question d'intérêt, nul sacrifice ne leur paraissant trop lourd pour préparer les brillantes destinées promises au cher Isidore.
On pleura beaucoup de part et d'autre, l'attendrissement des parenis ayant gagné le fils par suite de l'ettet peu consolant qu'avait produit sur lui M. Cabassolj puis on s'embrassa, on s'embrassa encore en poussant de gros soupirs , et cette scène poignante se termina par une douloureuse séparation , dénoùment prévu et inévitable.
La sortie des époux Chamausset mit un terme à la contrainte que M. Cabassol s'était imposée. Son sourire de commande s'effaça soudain pour faire place au froncement de sourcils qui avait eu naguère si peu de succès.
Isidore n'avait pas besoin de cet avertissement muet pour comprendre qu'il relevait désormais d'une volonté autre que la sienne , et que le temps des caprices impérieux et des exigences ridicules» était passé. Il lui fallait devenir lauréat malgré lui.
L'épreuve assez cruelle, en eftét, à laquelle il était soumis, pouvait porter ses fruits. Mais, en subissant un joug qu'il ne dépendait pas de lui de briser, il ne songea qu'à se soustraire aux châtiments, et ne demanda nullement au travail la science qui lui manquait.
A quoi bon ! ses parents ne lui avaient-ils pas donné cent fois à en tendre qu'il avait la science infuse?
C'était en vain que, dans les compositions hebdomadaires, il se voyait placé le plus souvent au dernier rang, par ordre de mérite. La confiance de ses parents n était-elle pas une garantie plus certaine que le jugement malveillant peut-être de professeurs d'une impartialité suspecte ?
Cependant, la lin de l'année scolaire arriva.
Le jour de la distriljution des prix, la famille Chamausset assistait à la cérémonie. L'embarras et la confusion d'Isidore étaient extrêmes. Quelle figure ferait-il en rentrant les mains vides au sein de sa famille, lui le petit phénix, le prodige tant vanté, tandis que le plus grand nombre de ses condisciples remporteraient chez eux des prix et des coure tme s !
Aussi , se crut-il le jouet d'un songe quand il entendit proclamer son nom, et il fallut un second appel pour le faire revenir de sa stupeur. Poussé par ses camarades, qui échangeaient, en le regardant, des sourires pleins d'ironie, il franchit avec hésitation les marches de l'estrade pt se trouva en face de M. Cabassol, qui lui tendait une couronne.
Mais quelle couronne , grand Dieu !
La vivacité de son émotion l'avait empêché d'entendre quel était je ifix réservé à son mérite, C'éÎHit le prix de gymnastique,
Quelle affreuse dégiii^oiade pour un ajiioui-propre aussi ambitieux que celui d'Isidore!
M. Cabassol avait pensé avec raison que le funeste aveuglement des parents et le sot orgueil du fils avaient besoin d'une sévère leçon; et, au risque de perdre un élève, il s'était fait un malin plaisir d'exposer le présomptueux écolier aux railleries d'une nombreuse assemblée.
Les époux Chamausset eurent le bon esprit de profiter de la leçon. Us commencèrent à comprendre qu'il n'est si bonne terre qui puisse se passer de culture, et ils prêchèrent le travail à leur fils avec une constance qui finit par obtenir un demi-succès.
Isidore, en effet, n'était pas dépourvu d'intelligence, et, bien dirigé, il pouvait rivaliser avec ses condisciples les plus heureusement doués.
Il se piqua d'honneur, et le succès répondit assez promptement à ses efforts, moins promptement pourtant qu'il ne l'avait espéré.
La fable du Lièvre et de la Tortue n'a pas cessé d'être Une vérité. Qui marche toujours, même lentement, arrive plus vite au but que celui qui court quelquefois.
Il avait tant de chemin à faire pour rejoindre ceux qui l'avaient laissé derrière eux !
Soutenu, faut-il le dire, par son orgueil beaucoup plus que par l'amour du travail , il regagna peu à peu du terrain et fut de force, au bout de quelques années , à lutter contre ses condisciples les plus favorisés.
Peu s'en fallut que la prédiction, fort risquée, de M. Cabassol ne se réalisât.
Une ample et glorieuse moisson de livres et de couronnes récompensa la persévérance d'Isidore à la fin de sa carrière scolaii'e.
Le loi orgueil du lils el des paienls, assoiijn un iiioiueiil, se réveilla plus vivaee que jamais en présence de tant de succès.
Des amis sincères engageaient vivement M. et Mme Cliamausset à initier tout prosaïquement leur illustre lils au commerce qui jusqu'alors leur avait si bien réussi.
Mais ces sages conseils étaient repoussés avec dédain , nous pourrions presque dire avec indignation. Qui? lui, Isidore, simple commerçant? Un jeune homme doué de facultés aussi exceptionnelles ! Un savant aussi éclairé , qui pouvait se présenter partout la tête haute avec la certitude de n'être déplacé nulle part! Devenir écrevisse et bonnet de colon!...
Isidore n'était que trop disposé à partager cette sotte confiance de ses parents. Aussi fit-il son entrée dans le monde avec une outrecuidante fatuité qu'un mérite réel n'eût pas même suffi à faire pardonner.
Et pourtant, qu'est-ce que la science d'un échappé de collège, tant couronné soit- il, comparée à la simple expérience de l'homme du bon sens le plus vulgaire?
On lui avait dit qu'il était propre à tout. Le pauvre garçon, avec un peu de modestie, n'aurait pas tardé à comprendre qu'en réalité il n'était propre à »"ien.
— cependant qu'il faisait à ses dépens cette cruelle expérience , ses parents , compromis dans plusieurs sinistres commerciaux , parvenaient à peine à sauver du naufrage quelques faibles débris de leur fortune.
— Isidore, réduit à ses propres ressources , comprit enfin combien avait été aveugle la confiance de ses parents.
Le peu de science qu'il avait si chèrement acquise était un instrument stérile. Le grec et le latin, accessoires d'ailleurs fort importants d'une bonne éducation, ne font vivre, il faut bien le dire, que ceux qui les enseignent. Cette fâcheuse conviction s'ancrait chaque jour davantage dans l'esprit d'Isidore.
Il faisait maigre chère.
La sagesse lui conseillait de prendre un parti sérieux, de s'appliquer à se créer laborieusement des ressources prochaines en embrassant une profession plus ou moins humble, mais d'un rapport certain.
Mais bientôt son incurable orgueil reprenait le dessus. On lui avait dit dans son enfance qu'il était un grand homme, et, malgré l'évidence, il s'obstinait à être un grand homme.
En temps de guerre, on grandit par l'épée. En temps de paix, la plume est l'arme la plus puissante, — quand on sait la manier.
Je serai homme de lettres, pensa Isidore.
Être homme de lettres, n'est-ce pas le rêve des neuf dixièmes de ces jeunes gens qui sortent du collège bourrés de grec et de latin pour tout bagage !
La profession d'iiomme de lettres n'est pas sujette à patente : il suffit, pour l'exercer bien ou mal, d'être nanti d'une plume et d'une main de papier.
Le mobilier industriel d'un homme de lettres peut s'acquérir à la rigueur avec moins de vingt-cinq centimes.
Isidore fut homme de lettres. Ses moyens le lui permettaient, — ses moyens pécuniaires veux-je dire. Car, en fait de moyens intellectuels , il avait tout ce qu'il faut pour faire un censeur. .
Mais,.
Non licet omnibus adiré Corinthum,
comme eût dit M. Cabassol.
Les gens de lettres ne sont pas tous, vous m'en croirez facilement sur parole, gens doues d'un mérite transcendant. Oui, à côté de ceux qui creusent plus ou moins profondément leur sillon dans ce champ ingrat, combien d'autres qui s'épuisent en efforts superflus !
Isidore fut de ces derniers.
Et pourtant, il fallait vivre.
Les journaux politiques avaient refusé ses élucubrations ambitieuses, par lesquelles il s'était flatté, lui, jeune homme ignorant et inexpérimenté, de régenter le monde.
Les journaux littéraires avaient repoussé ses inspirations comme entachées de bouffissures qui n'en dissimulaient pas suffisamment le vide.
Isidore, descendu de ces hauteurs au dernier degré de l'échelle littéraire, est devenu un nouvelliste marron. Il est à l'affût de tous les acci-
dents, de tous les crimes propres à défrayer la curiosité publique. En d autres termes, il fait la chasse aux canards pour le compte des journaux qui veulent bien l'honorer de leur confiance.