SOUVENIR DU CHATEAU DE VINGY EN SUISSE, PENDANT L'ÉMIGRATION
( Fragment des Confidences.
Toutes les communications avec la France s'étaient fermées à cause de la guerre. Je ne savais pas si j'y rentrerais jamais. J'étais fermement résolu à ne jamais y entrer pour subir l'oppression de pensée et l'asphyxie politique dans lesquelles je me sentais étouffer par la brutalité de l'empire. Je vivais de rien. Cependant mon voyage en Suisse avait un peu allégé le poids de ma ceinture de cuir, qui ne contenait que vingt-cinq louis à mon départ de France. Je songeais sérieusement au parti que je pouvais tirer de ma jeunesse et de mes éludes si je renonçais à mon pays. Je m'arrêtai à l'idée d'entrer pour quelque temps comme maître de langue ou comme instituteur dans une famille russe, de passer ensuite en Crimée, en Circassie, et de là en Perse, pour y chercher le climat d'Orient , sa poésie , ses combats , ses aventures et ses fortunes merveilleuses, que l'imagination de vingt ans entrevoit toujours dans le mystère et dans le lointain. Ce fut sous l'em-
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pire de ces impressions que j'écrivis celte romance . qui n'a jamais été insérée dans mes œuvres :
Pourquoi me fuir, passagère hirondelle* Viens reposer ton aile auprès de moi.
Pourquoi me fuir? c'est un cœur qui t'appelle. Ne suis-je pas voyafieur comme toi ?
Dans ce désert le destin nous rassemble. Va, ne crains pas d'y nicher près de moi. Si tu gémis, nous gémirons ensemble.
Ne suis-je pas isolé comme toi ?
Peut-être, hélas! du toit^qui t'a vu naître. Un sort cruel te chasse ainsi que moi ; Viens t' abriter au mur de ma fenêtre.
Ne suis-je pas exilé comme toi ?
As-tu besoin de laine pour la couche De tes petits frissonnant près de moi ? .1 chaufferai leur duA^et sous ma bouciie. N'ai-je pas vu ma mère comme toi?
Vois-tu là-bas, sur la rive de France.
Ce seuil aimé , qui s'est ouvert pour moi ? Va 1 portes-y le rameau d'espérance.
Ne suis-je pas son oiseau comme toi ?
Ne me plains pas ! Ah ! si la tyrannie De mon pays ferme le seuil pour moi .
Pour retrouver la lilierté bannie.
N'avons-nous pas noiro ciel comme loi ?
J'adressai cette romance, par le batelier, à mademoiselle de Vincy. Ce fut mon adieu à mes hôtes.
Noble et hospitalière famille ! Le souvenir de ses bontés ne m'a jamais quitté depuis. J'ai toujours regretté de n'avoir pu lui rendre , dans la personne de quelques-uns de ses membres, ce que j'en ai reçu de services, d'abondance de cœur et de fraternité! Le père et la mère sont morts avant que la fortune soit revenue consoler et relever leur maison. Maintenant elle est redevenue , dit-on , riche et prospère. Que Dieu bénisse dans les enfants la mémoire de la mère et du père !
Je n'ai jamais repassé sur la route de Genève à Lausanne sans lever les yeux sur le château de Vincy et sans recueillir nria pensée dans un souvenir et dans un regret. Il fut pendant quelques semaines , pour
moi, comme une maison paternelle. Quelque chose du sentiment qu'on porte au toit de sa famille s'y attache pour mon cœur. De toutes les plantes dont on pare aujourd'hui les jardins et le seuil de ce château, la plus vivace et la plus durable, c'est la reconnaissance du poëte pour le seuil de l'hospitalité.
lA MYTHOLOGIE ET rÉVANGIlE.
Le poète, autrefois courtisan des déesses, Allait se mettre aux pieds de ces enchanteresses. Leur ambroisie était son pain et son trésor. Son inspiration, toujours mythologique, Goutte à goutte tombait dans une strophe antique Ainsi que le nectar dans une coupe d'or.
Flore lui présentait sa brillante corbeille, Puis il causait avec Hébé, blonde et vermeille. Touriste de l'Olympe, il parcourait les cieux ; Il chantait tour à tour et la Vénus impure , Et Bacchus le buveur, et le larron Mercure^ Ces vices immortels qu'on appelait des dieux 1
Au milieu des chrétiens, la muse encore païeim» Se baptisa longtemps dans l'eau de l'Hippocrèna Vers l'Olympe toujours reprenant son élan , Le poète trouvait le Calvaire âpre et triste. Des dieux du paganisme il fut l'évangéiiste : Évangile profane écrit comme un roman i
Mais enfin il comprit la prière et l'extase. Dans une académie il enferma Pégase.
l.a poésie alors eut des hymnes chrétien» :
Dieu comme aux séraphins lui mit de blanche» «ilei,
Pour se mêler au ciel à ses anges fidcks,
Pour se mêler sot terre à ses anges gardiens.
Dieu lui dit : « Va, ma Klle; éclaire, épure, enflamma. Et que tes vers pieux, illuminant chaque àme, Pour lÀ conduire au ciel soient des degrés de feu. Souviens-toi de ton but, ô sœur de la Prière; Sois pour l'homme incertain le chemin de lumière. L'échelle de Jacob qui le mène à son Dieu. »
An AÏS SÉGALAS
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