LE DÉBITER ET LE CRÉANCIER
LA PKUMIERE AFFAIRE.
Au départ de la vie de jeune homme, quand un matin, au réveil, on se trouve tête à tête avec le déficit au budget mensuel, que la bourse n'a plus sa douce voix métallique, et que le tiroir du secrétaire ne renferme que les lettres plus ou moins pastorales de la famille, à qui demander appui?
Que de débutants dans l'emploi d'enfant prodigue regrettent alors la fiction des bonnes fyes qui, à la voi.\ du pauvre, apparaissent sous la figure d'un petit oiseau bleu prolecteur, sous la forme d'une fleur d'églantier, dont le calice se transformait en corne d'abondance !
De nos jours, la Providence a détrôné les fées, les djins j elle a le mo-
nopole des talismans ; c'est à elle qu'il faut en appeler *ux heures de tristesse et de disette.
Au novice qui rêve un premier emprunt , elle apparaît sous la forme oblongue d'une feuille de papier timbré, ou sous les traits plus matériels d'un enchanteur que les procureurs du roi s'obstinent à qualifier du nom d'usurier; ce magistrat tient à la main une légende : mot sacramentel plus puissant que tous les termes cabalistiques, plus fécond que toutes les pratiques de l'alchimie.
— Jeune homme, dit l'enchanteur, que vous faut-il?
— De l'argent.
— Je vous donnerai de l'or, pourvu que vous payiez le change.
— Je payerai tout ce que vous voudrez. Que faut-il faire?
.' — Prendre votre plume pour écrire un mot. . . un seul mot.
— Accepté !
— C'est précisément ce mot-là que je vous demande ; il s'agit de cette formule mise ici en travers, c'est plus orthodoxe.
«—A présent, dit l'enchanteur, q'i'à partir de ce moment nous appellerons le capitaliste ; à présent je vais marier mon style au^vôtre.
Et il ajoute ces formules barbares, qui ne peuvent être traduites que par les Cliampollions de la Bourse.
// vous plaira payer par cette seule de change y et à mon ordre, la
somme de , quevous avez reçue f et que je passerai sans autre avis
de votre serviteur.
— Quel grimoire ! dit le jeune homme.
Et il tend son chapeau, et les pièces d'or tombent dans son feutre avec la profusion du métal qui s'échappe du balancier du monnayeur.
— Jeune homme, dit le prêteur, dans quatre-vingt-dix jours vous me reverrez; et si vous ne faites pas honneur au pacte du remboursement, j'aurai acquis le droit de vous mettre en cage.
— Connu.
— Adieu , jeune homme ; quand vous aurez besoin d'argent ,
Appelez-moi , je reviendrai ;
comme dit la romance que chante ma fille, sur un piano à queue d'Érard, que je vous vendrai à crédit quand vous voudrez.
— Tout de suite.
— Jeune homme, nous mordons trop vite aux propositions; payons d'abord le premier effet, et après, votre crédit n'aura plus de bornes.
A peine le prêteur est-il hors la porte, que l'emprunteur tombe en extase devant ses capitaux. C'est presque un rêve que cette fortune subite ; il la palpe, il la fait sonner, la roule sur elle-même, puis il la morcelle, la fractionne, la divise : de l'or dans ses tiroirs, de l'or dans ses poches de droite et de gauche, de l'or dans sa bourse, et, par esprit de prévoyance, quelques pièces sont jetées au hasard, et sans être comptées, dans les cendres du foyer.
Un jour le dissipateur sera heureux de les retrouver, il se fera un passe-temps de leur recherche, une espérance, puis une joie de leur découverte.
Quand le Pactole de l'emprunt s'est écoulé dans les divers canaux que le jeune homme vient de lui ouvrir, il donne un souvenir de reconnaissance à la magie du mot Accepté,
^11 comprend tout ce que cette formule laconique donne de poésie à 'existence et de valeur à l'espèce humaine.
Ce fut une grande pensée que celle d'avoir monnayé le corps de l'homme, et d'avoir pour ainsi dire mobilisé ses membres. Avoir un corps à mettre en gage, c'est avoir des lingots à mettre à la fonte.
Les nègres sont vraiment bien étonnants de ne pas voulou' rester marchandise! C'est qu'ils ne comprennent pas bien la question : M. Granier de Cassagnac les convertira.
Je n'ai pas le moindre patrimoine à concéder, pas de rentes à déléguer, pas une motte do terre à hypothéquer, je demande de l'argent!
On répond : — Mettez votre corps en nantissement.
Je réponds : — Accepté! et je signe... Et tous les biens de la terre, toutes les joies de la vie roulent sur moi comme l'avalanche. Oh I vive la traite des corps !... vivent les législateurs qui ont inventé la lettre de chano^e ! ils ont rétabli la balance du droit naturel, ils ont trouvé la solution du fameux problème de l'égalité absolue.
On a pétitionné beaucoup contre cet ordre de choses. Folie iXette opposition ne peut venir que de Satan , à qui le prêteur fait concurrence. Le diable craint pour son commerce ; on a bien moins d'occasions de lui vendre son âme, depuis qu'on peut vendre ailleurs son corps.
Bt le jeune homme qui a devant lui quatre-vingt-dix belles nuits à
— loi —
franchir avant d'arriver au terme de l'échéance, pousse un cii de joie, et , faisant de la formule du pacte commercial son mot d'ordre favoi i , son cri de ralliement, il répond à toutes les séductions de la vie, à tous les appels, aux fêtes, à l'orgie...
— Accepté!