SE FAIRE PAYER
Se faire payer d'un débiteur en jouant quitte ou double, c'est-à-dire en tentant les chances hasardeuses de la procédure , en appelant à ses frais l'arsenal de la Thémis consulaire, c'est l'A B C du recouvrement et le chemin vulgaire où le créancier de bon sens se hasarde rarement ; il sait ce que coulent les frais de route.
Mais conquérir un solde par la force persuasive, sans appel à l'huissier , sans mise en scène du par corps , sans recours à la sellette consulaire, c'est une victoire qu'il n'est donné qu'au créancier d'élite de remporter.
Les débiteurs sont comme les malades : il faut les traiter suivant leur tempérament; tout le secret de la cure et du remboursement est là.
Il y a des créanciers assez mal avisés pour contester au débiteur le droit de boire du Champagne ou de se prélasser dans une stalle à l'Opéra sous prétexte que l'argent dont il paye la carte ou son coupon |)ourrai( être transformé en à-compte.
C'est une prétention hors de nature que de vouloir sevrer de plaisir l'homme qui précisément a emprunté pour grossir la somme de joies qu'il a hâte de dépenser.
Si vous torturez sa vie joyeuse, elle lui deviendra plus chère, et vous reculez le moment où il y renoncera ; je l'ai dit dans un vaudeville par la jolie bouche de madame Doche :
Toujours un goût qu'on veut contraindre.
Comme rîimour qu'on veut éteindre.
Grandit alors qu'U est martyr.
Le créancier d'un viveur n'a donc rien de mieux à faire que de le laisser vivre, et de guetter une de ces levées de table où l'âme est portée aux élans de générosité, où l'argent brûle la poche du dissipateur, et où il éprouve le besoin de jeter son lest métallique au profit du premier venu... Alors que le créancier se présente adroitement, presque incognito, comme si la rencontre venait du hasard; il recevra immédiatement son payement ou une fraction, tout en assurant qu'il ne venait pas pour cela; el une fois nanti , il aura le droit de dire :
— Monsieur, ça ne pressait pas; formule obligée de tous les créanciers très-pressés.
Le créancier tapageur vit dans un ordre d'idées qui souvent lui est funeste. Sa lutte obstinée contre les cordons de sonnette est sans résultat , quand il a affaire à un débiteur bon logicien , qui appuie ainsi son refus :
Je ne puis vous payer sous la triple prévention d'injustice , de lâcheté et de bêtise :
D'injustice, parce que je vous accorderais ce que je ne donne pas aux créanciers patients et résignés ;
De lâcheté , parce que j'aurais l'air d'avoir payé à la peur;
De bêtise, parce que, le lendemain , tout le monde usurperait 1« droit i» casser ma sonnette.^
Le créancier se relire plus ou moins persuadé. Si l'argument nejpro-
duit pas l'effet voulu, le corps de garde voisin appuie la déinonstralioii; et, par une application à rebours du texte légal, le débiteur fait mettre le créancier en cage, et, le soir, la famille du captif tombe aux pieds du débiteur, qui apostille un recours en grâce par-devant le commissaire, afin que le créancier tapageur n'aille pas coucher sur l'édredon de la salle Saint-Martin.
Quelquefois , cependant, on doit à la vérité de dire que le créancier tapageur a remporté la victoire.
Un tailleur allemand aperçoit un jour un de ses débiteurs qui déjeune dans un des cafés du boulevard; il entre, se place à la table voisine, et , après avoir regardé plusieurs fois son client, il dit :
— Gand on toit de l'arcbent à son dailleur, on le baye. Ce qui peut se traduire à peu près ainsi :
« Quand on doit de l'argent à son tailleur, on le paye. »
Le débiteur jugea cà propos de laisser tomber la mauvaise humeur du créancier, et il garda le silence.
Le tailleur recommença sa phrase favorite , haussant chaque fois davantage l'intonation.
A la cinquième apostrophe du créancier, un consommateur, moins patient que le débiteur, se lève , s'avance vers l'Allemand , et imitant son accent , dit :
— Gompien vous esd-il tû , mon ger ?
Traduction du texte : « Combien vous est-il dû , mon cher? »
— Deux bille vrans {lisez : deux mille francs).
— Tenez, les voilà, dit le consommateur, en ouvrant son portefeuille : «t laissez monsieur déjeuner en repos.
Le débiteur s'était levé «t voulait empêcher l'exticulion de l'offr».
— Monsieur, dit l'obligeant hal)itué , vous ne me devez même pas de remercîment. J'exècre le jargon allemand ; il me porte aux nerfs comme un orgue de Barbarie, et je suis trop lieureux de m'en être débarrassé pour une bagatelle.
Nous ne lirons aucune induction de ce fait; nous ne le proposons pas comme moyen efficace de recouvrement. Le créancier qui tenterait cette voie chercherait peut-être longtemps avant de trouver une antipathie si prononcée contre l'accent teulonique.
Le créancier qui a la prétention de recouvrer ses fonds doit avoir le pied du cerf, l'œil de la mouche , l'ouïe de la carpe non frite... S'il n'est pas phrénologue , il faut qu'il soit au moins lavatérien , et qu'il puisse dire , en voyant une figure :
— Voilà une tête qui appartient à un homme qui va chercher des fonds...
Alors c'est aux jambes à suivre le débiteur, et quand elles l'ont cerné dans l'embrasure d'une porte enchère de banquier, la bouche alors fait son office.
Si le créancier a l'oreille au guet, souvent il profitera de bonnes aubaines.
Exeniple : Le lendemain d'un jour d'échéance où il avait oublié de payer à présentation un effet de 400 francs, le jeune baron de C... avait invité quelques amis à dîner au Rocher-de-Cancale.
Après boire, il entr'ouvre la porte, demande à haute voix la carte, et jette vingt U^uis sur la table.
La voix de l'Amphitryon pénètre dans un salon voisin oîi le banquier M... dine avi. c sa famille; il a entendu le son de l'or, il a reconnu le roi du festin.
Le banquiei M... est précisément porteur du billet non payé la veille; il l'a par hasard sur lui. Une inspiration lui vient : il se lève de table, ôte
bes liiiieltes , conjure son épouse de passer ses doigts dans sa cheveluie , afin de la faire crêper et arrondir en spirale comme le tube capillaire des garçons-modèles. Il consulte la glace en se dandinant, en agitant sa serviette. Il transforme son accent , ordinairement bref, en une voix nasillarde. Il crie : Voilà, messieurs... voillà... voilllà... voilUlàl...
Il s'élance dans le salon ; le baron de C... remet le montant de la carte.
Le banquier s'esquive , et , un moment après, le véritable garçon rapporte, de la part d'un monsieur qui vient de sortir, un chiffon de papier que l'amphitryon reconnaît pour son billet de la veille, mais il est surorné d'un acquit.
Ce trait doit faire prendre patience à tous ceux qui ont des recouvrements à faire.
Il était encore bien conseillé du ciel, le père Bernard, dont le nom est resté célèbre dans les annales de la petite bourse.
Le [ière Bernard avait passé les deux tiers de sa vie à prêter, et le dernier tiers il s'occupa de recouvrer.
Père Bernard avait renoncé aux moyens de rigueur: il ne menaçait jamais, il priait toujours ; c'était la larme à l'œil qu'il redemandait ses capitaux... il abordait un débiteur comme un autre eût abordé un créancier.
— Mon ami, disait-il, vous avez bon cœur, je viens vous demander un service... donnez-moi un peu d'argent.
~ Comment donc, monsieur Bernard, mais ce ne serait qu'une restitution.
— Je veux oublier que vous êtes mon débiteur , à condition que vous ne l'oublierez pas... Je ne suis pas heureux, mon ami.
Et M. Bernard vous réf^ilait une Odyssée de malheurs sans nombre qui avaient assailli sa famille et lui-même.
Quand M. Bernard trouvait un client rebelle, il intéressait à sa préfendue infortune les voisins, les domestiques, la portière, le commission-
naire ; et le soir , quand le débiteur rentrait, la portière disait en regardant le locataire avec émotion :
— M. Bernard est venu !... il n'est pas heureux, ce pauvre M. Bernard !
La femme de ménage ajoutait :
— Mon Dieu ! comme il est respectable, ce brave M. Bernard... Il est venu hier... 11 a dit qu'il serait bien content si monsieur pouvait penser à lui, et lui remettre la moindre des choses.
Quand le débiteur donnait une lettre au commissionnaire, celui-ci s'informait si elle était pour M. Bernard , et il disait :
— C'est la crème des braves hommes , que ce père Bernard. Il est venu hier... il est vraiment bien à plaindre.
Le pauvre capitaliste est mort en laissant vingt-cinq mille livres de rentes ; mais avant de rendre ses comptes au ciel , le père Bernard a eu l'adresse de régler les siens avec toute la terre ; il avait appliqué aux recouvrements l'aphorisme du fabuliste :
Plus fait douceur que violejace i
Maurice Alhoy.
Vue d'une table de café chantant aux Champs-Elysées.