‹ Le Livre des 400 auteursChapitre 23 sur 41 · L'ETE A PARIS · texte numérisé non relu

L'ETE A PARIS

Heureux ceux qui peuvent se livrer aux plaisirs de la villégiature I — Heureux ceux qui habitent les frais cottages des départements où le zéphyr classique n'est point un inconnu! — Ceux-là ignorent à combien de supplices sont condamnés ces malheureux privés d'ombrages et de vents coulis qu'on nomme les Parisiens.

Le plus grand ennemi de Paris, c'est le soleil ; — il brûle le bitume; — il transperce l'ombrelle la plus valeureuse ; — il dessèche la Seine et le canal de l'Ourcq. — A quoi sert le soleil à Paris pendant l'été — là — je vous le demande? — A faire cuire sans eau des œufs à la coque, — à rendre millionnaires les entrepreneurs de bains froids, où à faire partir à midi plus ou moins précis le canon du Palais ci-devant Royal, auquel les employés du ministère règlent leurs montres le dimanche.

Tant [est-il que l'été, à Paris, }>eut être considéré comme une cuisine

humaine. — Cela est si vrai, que c'est à qui inventera un ventilateur, un rafraîchissement , un antispasmodique contre la canicule.

On a inventé, il y a peu de mois, le mac-adam, c'est-à-dire un système de pavage qui se réduit à ne pas paver du tout. — Le boulevard est aujourd'hui macadamisé, au grand désespoir des chaussures élégantes. Ah ! si les escarpins , les botlii'kes coquettes et les souliers vernis avaient le droit de protester ! ils iraient tous, sans manquer aux formes, exhaler les douleurs de leurs âmes aux pieds de l'autorité.

Encore l'été n'est qu'un avant- goût des désagréments de la nouvelle voie... publique dans laquelle s'est engagé le gouvernement. — Vienne l'hiver, et la poussière se fera mare ; — la boue obstruera la chaussée ; la pluie rendra liquide ce monde d'atomes qui aveugle les passants, et les voitures elles-mêmes menacent d'être submergées par cet essai . objet de si nombreuses critiques.

Que faire, bon Dieu! que faire pour braver la poussière et la chaleui à Paris? Boire frais, dirait Carême ou Berchoux. — Boire frais! Grave problème à résoudre , quand la Seine bout depuis huit jours , quand la glace est absente , non-seulement aux montagnes de Norwége , mais bien encore à Tortoni, qui en prête à la mer Glaciale quand elle en manque. — Ni les carafes de grès , ni les caves profondes, ni les soins de la mai-

iresse de maison, n'y' font rien, dant Télé : on y boit tiède.

-A Paris, on ne boit'jamais frais'pen-

II est pourtant impossible de rester quatre mois dans son logis enfermé, au système cellulaire. — Que fera-t-on? Quels plaisirs à la neige pourra-t-on se donner? — Regardons bien les placards aux mille couleurs, où théâtres , bals , concerts, etc. , annoncent leurs merveilles à l'aide d'un timbre à dix centimes par affiche, et cherchons quelque honnête récréation que l'on puisse se donner sans avoir chaud.

Sera-ce l'Hippodrome'/ C'est une vaste arène en plein vent, mais aussi souvent en plein soleil. Dix mille âmes dans un même lieu , dans les chaleurs d'août — quelle moiteur cela fait remonter au visage. — D'ailleurs ce pauvre toréador n'inspire qu'un léger intérêt; — on ne pense qu'au taureau qui se démène, et on va répétant : — Combien cette bête doit avoir chaud !

Une dame de mes amies m'a parlé des concerts chantants des Champs- Elysées : — moyennant une bouteille de bière de 50 centimes, toutes les classes de la société peuvent entendre chanter le grand opéra, l'opéra-comique et le vaudeville ; — plus, des chansonnettes et des scènes variées par des artistes en plein vent , qui ne se préoccupent jamais des défauts d'acoustique. — Cette sorte de musique, ainsi prise avec un croquet ou un échaudé raccorni par la saison , a quelque chose de sauvage et de cannibalesque. — On dirait parfois le chant du scalp. —

D'ailleurs les Grisi et les Lind de l'endroit se trouvent souvent incommodées pendant leur cavatine, de telle façon qu'elles sortent emportées dans leur gloire, comme dit sir Thomas Moore parlant d'un général anglais.

Les enfaffts seuls peuvent braver l'été à Paris; — pour eux

L'été n'a point de feux , l'hiver n'a point de glace;

pour eux viennent les fêtes foraines de la banlieue où se dévore le pain d'épices de Reims et le sucre de pommes de Rouen. — C'est la saison bénie qui remplace la monotone lanterne magique et les arides jeux de patience par ce drame admirable joué depuis des siècles , qui n'a pas d'auteurs connus, dont les acteurs n'ont pas 50,000 écus d'appointements, et qui se nomme Polichinelle au théâtre de Guignol.

Les messieurs ont à Paris, pendant l'été, la ressource de l'eau courante. — Belle ressource, en effet! — Les bains Deligny, qui sont le nec-plus-ultrà du genre, contiennent parfois quatre mille personnes, entassées les unes sur les autres. — Là, tous les rangs se confondent : — le notaire est éclaboussé par son clerc, — le soldat fait la planche sur son officier, — l'agent de police pique une tête auprès du filou qu'il arrêtera plus lard quand il voudra pêcher en eau trouble, D'ailleurS; avec un

pêu de bonn« volonté, tel qui n'a pu se noyer l'hiver en patinant peut se faire répêcher l'été par les sauveteurs de rétablissemdht.

On peut remplacer tous les bains de la Seine par des bains à domicile ; — mais, à Paris, c'est une affaire d'État : — les baignoires sont hors de prix ;

— les garçons de bain , ces Tritons de la civilisation , sont sur les dents ;

— il vous faudra vous inscrire quarante-huit heures d'avance, comme pour parler à la Chambre pour ou contre une loi. — Ce que vous avez à faire, si vous voulez éluder la tyrannie des bains sur place, c'est de vous baigner à l'eau de pompe; seulement craignez que votre concierge n'écrive à Rome pour faire excommunier vos domestiques s'ils laissent tomber, par accident , quelques gouttes d'eau dans les escaliers.

Comment , me dira un défenseur de la vie parisienne , vous parlez de la capitale pendant l'été , mais y songez-vous ? — N'avez-vous point entendu parler de ses plus attrayantes séductions ? N'avez-vous jamais vu ses bals champêtres? Il y a le château d'Asnières, que le Régent donna à madame de Parabère , sans se douter que cent ans plus tard le peuple y mangerait des matelotes. — Il y a le Château- Rouge, qui, malgré son nom , fait aussi bien polker les réactionnaires que les démocrates exclusifs. — Il y a le Château-des-F leurs , dans lequel on chante et on redowe; et puis encore Mabille, le Chalet, Tivoli y Rambouillet, autre

— dl2 —

palais royal devenu guinguette; Saint-Ouen, Versailles, Saint-Cloud, que sais-je! toutes les séductions de la banlieue.

Mon cher contradicteur, pour moi tous vos buis d'été se résument en ceci ; desjampions et des ifs. Or, le lampion , qu'il soit politique ou

littéraire, philosophique ou chorégraphique, le lampion n'est pas précisément ce que j'aime. —Bien que l'illuminateur Bied, dont M. le baron Taylor a fait un artiste , l'appelle une fleur lumineuse , je trouve qu'il n'en sent pas moins la graisse et la mèche mal éteinte. — Il ne sent pas meilleur que le gaz , il sent autrement ; en second lieu , il brûle les feuilles vertes des arbres centenaires, il fait tache au milieu de cette admirable naUire du bon Dic^u, à laquelle il ne faut, pour la rendre sublime, que les étoiles de la nuit, lampions éternels dont le Seigneur dirige à son gré les flammes bienfaisantes.

Otez les lampions aux fêtes champêtres, que reste-t-il? — Des danses suspectes qui attirent l'ire de messieurs les sergents de ville, des toilettes

criardes , une foule emuiyte, île la poussière et de mauvais dîners.

Mabquise db vieux bois.

Pans. - rvp<i:;rJl,bîe de Kirmill Uldol l.crri . r.ir Ja<ut. jt'.

LE DEDANS EXPLIQUÉ PAR lE DEHORS.

Lecteurs, ne vous effrayez pas : je ne veux pas vous faire une dissertation sur l'art physiognomonique; je me propose tout simplement de vous indiquer quelques-unes des remarques sur lesquelles les caricaturistes ont coutume d'opérer. Vous y trouverez des observations connues ; quelques-unes vous amuseront peut-être ; d'autres vous paraîtront futiles, incomplètes ou fausses. Les voici telles quelles.

— iU — DANS LA RUE.

L'homme qui pense à l'avenir regarde en haut,

— celui qui songe au passé regarde en bas , — s'il regarde devant lui il est occupé du présent, — il ne pense à rien S'il regarde à droite et à gauche; — mais s'il regarde fréquemment debrièt-e lui, il pefise certainement à ses créanciers

L'homme qui va doucement réfléchit j ftiêditfe ou calcule; — celui qui projette unie affaire va très-Vite; — celui qui codt'l rêve im succès d'argent, d'amour ou de vanité.

Une toilette simple, un peu négligée, mais propre, une démarche ni trop vive ni tif>p lehtè, titté tournure sans mollesse ni roideur, «rinoncent l'homme sérieux, raisonnable et bon.

L'homme qui trotte à petits pas , cligne des yeux , porte le visage en avant et remue les épaules, est bavard, pointilleux, chicaneur.

L'homme tiré à quatre épingles, qui passe la main sur son chapeau, époussette son pantalon avec son mouchoir de poche , frotte le devant de son habit avec sa manche , est un esprit minutieux , susceptible et pointu.

Celui qui porte des chaînes d'or visibles à l'œil nu, des camées, des bagues, des breloques , est un rustre enrichi, un escamoteur, un marchand de vulnéraire ou un prince italien.

Page 1