LÉNORE
— la casaque du cavalier, morceau par morceau, — est tombée en lambeaux pourris; — en un crâne sans cheveux ni tresse, — en un crâne nu s'est changée sa tête ; — son corps n'est plus qu'un squelette — avec le sablier et la faux.
Le cheval se cabre, hennit furieusement — et jette des étincelles ; — puis soudain, sous elle, — il s'affaisse, disparaît. — Des clameurs, des hurlements dans l'air... — Du fond des tombes sortent les trépassés. — Le cœur de Lénore, frissonnant de peur,
— se tord entre la vie et la mort.
Et voici. que dansent au clair de lune — les fantômes dans une ronde — tourbillonnant autour d'elle, — et qu'ils hurlent ce refrain: — « Patience, patience! même quand le cœur se brise, — ne te querelle pas avec Dieu qui est au ciel. — Tu as perdu ton corps, — que Dieu ait pitié de ton âme ! »
Burger.
Cette ballade célèbre est fondée sur une légende commune à la plupart des peuples européens. Elle existait déjà, quoique beaucoup moins développée, parmi les chants populaires de l'Allemagne, avec la même Lénore, avec ces mots si connus : les morts vont vite. Mais la Lénore primitive refuse de suivre le spectre de son fiancé. Cette course vertigineuse, ce glas funèbre, ces cris déchirants, ce pêle-mêle lugubre, ces onomatopées et ces répétitions voulues, la catastrophe de la fin et la leçon morale, tout cela appartient à Burger. Ce petit chef-d'œuvre a été traduit dans toutes les langues.
Au même temps où Burger donnait cette ballade, Herder, dans ses Voix des peuples, traduisait une ballade écossaise sur le même sujet (Percy, d'après Allan
Ramsay, vol. III, b. 2). Les héros se nomment William et Margaret, et les incidents se ressemblent un peu, mais l'effet produit est loin d'être le même. Une autre ballade écossaise, William? s Ghost, rappelle celle dePercypar les premières stances; la fin en est fort différente et assez dramatique. La ballade anglaise de Sir Roland rappelle aussi certains détails de Lénore.
Celle-ci a été imitée par W. Scott dans son William and Helen.
Herculano, l'historien national du Portugal, romancier et poète à ses heures, a traduit la Lénore en forme de romance, tandis que le poète italien Berchet la traduisait en prose et justifiait son choix de la prose par une étude fort intéressante et très finement écrite.
Le poète polonais Mickiewîcz , dans la Fuite (Uciezcka), a traité ce thème à son tour. Il déclare en avoir emprunté les détails à une chanson qu'il aurait entendue en Lithuanie ; cependant beaucoup de ses détails sont de son. invention, et tous ne sont pas heureux.
Le poète russe Joukowsky a fait de la Lénore de Bùrger une imitation célèbre sous le titre de Loudmila, Il a aussi traduit librement le Roi des Aunes de Goethe, les ballades de Schiller et quelques autres.
Parmi les nombreuses traductions françaises, je citerai l'imitation en vers de M. de Labédollierre, qui rend assez bien la physionomie de l'original.
En Danemark, les héros de cette légende se nomment Aagé et El se. On les retrouve en Grèce, sous les noms de Constantin et â'Aritt. Là, ce n'est plus un amoureux, mais un frère mort, qui ramène sa sœur auprès de sa mère, en accomplissement d'une promesse. Dans un chant populaire de la Bretagne (Ar breur mager), la belle Gwennola est emportée aussi par le spectre de son frère de lait, qui est en même temps son fiancé.
Qui chevauche si tard par la nuit et le vent? — C'est le père avec son fils ; — il tient l'enfant dans ses bras, — il le presse sur lui, il le réchauffe.
« Mon fils, que caches-tu ton visage? as-tu peur? »
- t Père, ne vois-tu pas le roi des aunes? — le roi des aunes- avec sa couronne et son manteau flottant? » — « Mon fils, c'est une traînée de brouillard. »
« Viens, cher enfant, viens avec moi! — Ensemble nous jouerons de jolis jeux; — mainte fleur diaprée croît sur mon rivage ; — ma mère a mainte robe d'or. »
« Mon père, mon père, n'entends-tu pas encore
— ce que le roi des aunes me promet tout bas? » — « Sois en paix, reste en paix, mon enfant : — dans les feuilles sèches murmure le vent. »
c Veux-tu, gentil enfant, venir avec moi? — Mes filles te serviront joyeusement : — mes filles conduisent les danses nocturnes; — elles danseront et te berceront en chantant. »
a Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là, — dans ce coin sombre, les filles du roi des aunes ? »
— « Mon fils, mon fils, je le vois bien, — ce sont les vieux saules qui semblent ainsi grisâtres. »
t Je t'aime, ton gracieux visage me charme, — et. si tu ne cèdes, j'userai de la force. » — « Mon père,
mon père, voilà qu'il me saisit; — le roi des aunes m'a fait mal. »
Le père frémit : il pousse son cheval. — Il serre dans ses bras l'enfant haletant; — il arrive au logis avec effort, avec peine... — Dans ses bras l'enfant était mort.
Gœthe.
Le Roi des Aunes (Erlkœnig) est peut-être la plus connue des ballades allemandes, et pourtant les érudits ne sont pas d'accord sur le personnage ainsi dénommé. Herder avait fait connaître par ses Voix des peuples une ballade danoise intitulée : La fille de V Erlkœnig. Gœthe a pris à son tour ce nom & Erlkœnig sans s'inquiéter si le danois Ellerlzonge signifiait roi des aunes ou plutôt roi des Elfes, comme l'auraient voulu certains critiques. J'ai cru devoir conserver, quoique probablement fautive, car la mythologie Scandinave ne mentionne ni roi des Elfes ni roi des aunes, la traduction connue en France de ce nom.
Les Alfes ou Elfes sont des divinités inférieures de la mythologie Scandinave. Les anciens Scandinaves désignaient aussi par ce nom leurs voisins les Finnois, qui possédaient, croyaient-ils, des connaissances magiques et Fart mystérieux de la fabrication des métaux. Les Elfes se divisent en Elfes blancs (Liosâlfar) et en Elfes noirs (Dœckâlfar). « La gent des Liosâlfar, dit Snorri dans son Edda, habite en Alfeim; sous terre demeurent les Dœckâlfar. Ils diffèrent les uns des autres d'aspect et de puissance : les Liosâlfar sont brillants comme le soleil, les Dœckâlfar plus noirs que la poix. Les Liosâlfar résident au troisième ciel. » Les légendes populaires en ont fait des sylphes, des follets, des lutins, des gnomes. Ils dansent la
nuit au clair de lune sur les prairies , fréquentent les creux de rocher et les bois, travaillent les métaux, gardent des trésors. Ils ne sont pas méchants, mais d'une susceptibilité facile à froisser. Ils rendent volontiers de bons offices aux hommes et leur jouent parfois de malins tours : un des plus fréquents est l'enlèvement des enfants , auxquels ils substituent leur propre progéniture.
Il fut un roi de Thulé, — fidèle jusqu'à la tombe. — à qui son amante en mourant — avait donnéune coupe d'or.
Rien ne lui semblait plus précieux ; — il la vidait à chaque festin , — et ses yeux se fondaient en larmes — toutes les fois qu'il y buvait.
Et, quand il se sentit mourir, — il compta les villes de son royaume — et donna tout à son héritier, — ne se réservant que la coupe.
Il s'assit au banquet royal, — les chevaliers rangés autour de lui, — dans la haute salle des ancêtres, — à son château près de la mer.
Puis, debout, le vieux buveur — vida la dernière flamme de vie — et jeta la coupe sacrée — en bas. dans les flots.
Il la regarda tournoyer, s'emplir — et s'enfoncer dans la mer. — Ses yeux se fermèrent ; — ■ d'autn. breuvage il ne but jamais.
Gœthl.
Gœthe a intercalé le Roi de Thulé dans son Faust. Cette jolie ballade a partagé la popularité du drame tant en Allemagne qu'à l'étranger.
Pline et Virgile mentionnent une île de Thulé. située aux extrémités du monde connu des anciens. Dans cette île fabuleuse, on a cru reconnaître l'Islande, ce qui est peu vraisemblable.