LA CLOCHE QUI MARCHE
Il était un enfant qui ne voulait jamais — à l'église se laisser conduire, — et, le dimanche, trouvait toujours moyen — de prendre le chemin des champs.
La mère disait : « La cloche tinte, — c'est un ordre qu'elle te donne, — -et, si tu ne veux pas te soumettre, — elle viendra te chercher. »
L'enfant a pensé : « La cloche est pendue — làhaut, au-dessus de l'église. » — Puis il a pris le chemin des champs, — comme s'il se sauvait de l'école.
« La cloche, la cloche ne tinte plus, — ma mère a voulu plaisanter. » — Mais là, derrière, quel prodige! — la cloche arrive branlante.
Elle avance si vite, qu'on le croirait à peine; — le pauvre enfant plein d'effroi — va, court, commedans un rêve; — la cloche est près de le recouvrir.
Mais il prend le bon chemin : — leste et rapide. — il s'élance par les prés, les champs, les bois, — vers l'église, dans la chapelle.
Et chaque dimanche et jour de fête — il se rappelle l'aventure — et se rend au premier coup de la cloche, — sans attendre qu'elle l'invite en personne.
Gœthe.
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LE FIDELE ECKART
nous battra jusqu'au sang! » — a Aucunement, tout va bien, tout est pour le mieux; — écoutez seulement, sans rien dire, comme des petits rats.
Et celui qui vous conseille et vous recommande cela — est celui qui joue volontiers avec les petits enfants, — le bon, le fidèle Eckart. — On vous en a bien souvent conté sur ce merveilleux personnage ; — les preuves seules faisaient défaut : — vous en aurez en main de bien précieuses. »
Ils arrivent à la maison et placent la cruche — bien convenablement chacun devant un des parents — et attendent les gronderies et les coups. — Mais voici qu'on goûte : « Excellente bière ! » — Or. à la ronde trois et quatre fois, — et les cruches ne se vident toujours pas.
Le prodige continue jusqu'au lendemain mat:::. — et quiconque peut demander demande : — u Qu' estil donc arrivé aux cruches? » — Les petits rats sourient et se réjouissent sans mot dire : — puis ils bégayent, balbutient et finissent par jaser. — Aussitôt les cruches sont vides.
Enfants, lorsque d'un air loyal — un père, un maître, un vieillard vous parle, — écoutez-le et obéissez-lui ponctuellement. — Quand bien m votre petite langue vous démangerait, — babiller nuit, mieux vaut se taire : — les cruches alors ne désemplissent pas de bière.
Gœthe.
« Le fidèle Eckart avertit tout le monde, » dit un proverbe allemand. C'est un peu tout ce qu'on sait
de positif sur lui, quoiqu'il joue un rôle dans mainte légende. La personnalité des fées dont il est ici question, et que Gœthe nomme Hulden, est encore plus indécise. Elles appartiennent à la mythologie Scandinave : leur nom vient de hœljd, secret, caché. Ce sont des Elfes féminins, des femmes -cygnes, jeunes ou vieilles à volonté. Une certaine Huld ou Holda. reine des gnomes, est citée comme magicienne dans YYtigUuga-Saga. Ici, elles sont plusieurs; mais beaucoup de légendes allemandes ne connaissent qu'une Dame Holla ou Hollen, domiciliée, avec sa suite, au Venusberg. C'est ce nom de Dame Holla ou Huld a qu'on trouve dans Prastorius et dans la chronique de Thuringe de Falkenstein, auxquels Gœthe a emprunté le sujet de sa ballade. Comme les Elfes, Dame Holla est tour à tour bienfaisante et malfaisante; elle récompense les gens honnêtes et laborieux; elle taquine les jeunes filles paresseuses, les enfants méchants, les ménagères négligentes.
Qui osera, chevalier ou écuyer, — plonger dans ce gouffre? — J'y jette une coupe d'or; — le sombre abîme l'a déjà engloutie. — Que celui qui pourra me la rapporter — la garde : elle est à lui. »
Ainsi parle le roi, et il jette du haut — du rocher escarpé et à pic, — ■ qui se dresse au-dessus de la mer immense, — la coupe dans le tourbillonnement de Charybde. — « Où est l'audacieux, je le demande encore, — qui plongera dans cet abîme? »
Et les chevaliers, les écuyers, autour de lui, — écoutent et gardent le silence, — les yeux abaissés sur la mer agitée ; — nul ne tente de gagner la coupe. — Et le roi, pour la troisième fois, demande : — « N'est-il personne qui ose plonger?.. »
Tout reste muet comme auparavant, — quand un page, doux et fier, — sort du groupe effrayé des écuyers. — Il jette loin de lui sa ceinture et son manteau. — Hommes et femmes en cercle — regardent, étonnés, le noble jeune homme.
Il s'avance au bord du rocher — et contemple le gouffre : — les eaux qu'il a englouties, — Charybde les vomit maintenant en mugissant ; — avec le fracas du tonnerre, — elles bondissent écumantes du fond ténébreux.
C'est un ondoiement, un bouillonnement, un crépitement, un grésillement — comme d'eau se mêlant
au feu ; — jusqu'au ciel s'élance le jet fumant ; — la vague infatigable couvre la vague — sans jamais se tarir, s'épuiser; — on dirait que la mer veut enfanter une autre mer.
Pourtant à la fin l'effervescence se calme, — et, noir dans l'écume blanche, — se creuse un trou béant, — sans fond, comme s'il pénétrait en enfer:
— et l'on voit les ondes impétueuses — s'engouffrer en tournoyant dans cet entonnoir.
Alors vivement, avant le retour du ressac, — le jeune homme se recommande à Dieu, — et... Un cri d'horreur s'échappe de toutes les poitrines. — Le tourbillon l'a déjà entraîné, — et mystérieusement sur l'audacieux nageur — s'est refermé le gouffre : on ne le voit plus.
Le calme se fait sur l'abîme liquide, — mais ses profondeurs grondent sourdement. — Sur toutes les bouches volent ces mots émus : — « Magnanime jeune homme, adieu! » — De plus en plus étouffés se font les grondements. — Les secondes d'attente s'écoulent pleines d'anxiété et d'effroi.
Quand tu jetterais là ta couronne elle-même — et dirais : « Qui me la rendra — la portera et sera roi... »
— je n'envierais pas la magnifique récompense : — ce que recèlent ces profondeurs mugissantes, — nulle âme vivante ne peut le raconter.
Plus d'un navire, saisi par le tourbillon, — s'est enfoncé soudain dans ces abîmes, — et cette tombe, qui dévore tout, — n'a vomi que des débris de carène et de mâts... — ■ Mais, comme la rumeur de [plus en plus distincte de la tempête, — le bruit se rapproche et monte.
C'est un ondoiement, un bouillonnement, un crépitement, un grésillement, — comme d'eau se mêlant au feu; — jusqu'au ciel s'élance un jet fumant; — et le flot sans cesse couvre le flot ; — et comme avec un grondement de tonnerre lointain — une masse mugissante jaillit du fond sombre.
Mais voyez! de ce fond sombre et mouvant — s'élèvent, blancs comme neige, — un bras, un beau cou nu ; — un homme nage vigoureusement, précipitamment : — c'est lui ! en l'air, de sa main gauche,
— il agite la coupe, avec un geste de triomphe.
Il respire à longs traits, avec effort, — et salue la lumière du ciel. — Les fronts s'éclaircissent, on se crie l'un à l'autre : — « Il vit ! le voici ! il n'y a pas péri! — De cette tombe, de ce gouffre d'eaux tourbillonnantes, — le brave a sauvé son âme vivante. »
Il aborde, les spectateurs émus l'entourent. — Il tombe aux pieds du roi — et lui présente la coupe à genoux. — Sur un signe de son père, la charmante fille du roi — la lui remplit de vin étincelant. — Le jeune homme se tourne alors vers le prince :
a Vive le roi! Heureux — qui respire ici dans la lumière dorée ! — Là, en-bas, est un inonde effrayant.
— Que l'homme ne tente pas les dieux — et nedemande jamais, jamais, à voir — ce qu'ils ont par bonté caché dans la nuit et l'horreur.
« J'étais entraîné avec la rapidité de la foudre, — quand d'un trou de roc jaillissent — à mon encontre les flots d'un courant impétueux ; — la violence irrésistible de ce contre-courant m'emporte, — et, tournant comme une toupie dans une rotation vertigineuse, — je roule sans pouvoir m'arrêter.
« Dieu que j'invoque alors me montre, — au plus terrible de mon angoisse, — une pointe de rocher qui s'élève du fond; — je la saisis vivement, j'échappe à la mort. — Là aussi s'était accrochée la coupe à des branches de corail, — ce qui l'avait empêchée de tomber dans l'abîme.
« Au-dessous de moi, le gouffre sans fond, — sombre et pourpre ; — les oreilles n'entendent qu'un éternel silence, — mais les yeux s'effrayent à contempler — les salamandres, les pieuvres, les dragons, — qui se meuvent dans cette horrible gueule d'enfer.
« Là grouillent dans les ténèbres, l'horreur et la confusion, — se vautrant dans un repoussant pêlemêle, — la raie hérissée, l'aigrefin, — la hideuse épouvante du marteau, — et menaçant, montrant ses dents avides, — le terrible requin, cette hyène des mers.
« J'étais donc là suspendu dans l'espace, et je me sentais avec désespoir — isolé de tout secours humain, — la seule âme pensante au milieu de ces fantômes, — perdu dans cette lugubre solitude, — bien loin du son des paroles humaines, — parmi les monstres de ce morne désert.
« Je frissonnais à cqs pensées.... quelque chose rampait autour de moi, — avec mille formes confuses et mouvantes; — j'allais être dévoré. Affolé de peur, — je lâchai la branche de corail que j'étrei- ^nais. — Le tourbillon me reprit aussitôt avec sa furie déchaînée ; — mais ce fut pour mon salut : il me ramena à la surface. »
A ce récit, le roi s'émerveille fort — et dit : « La
coupe est à toi, — et je te destine encore cet anneau, — orné du plus beau diamant, — si tu tentes de nouveau l'aventure et me rapportes en détail — ce que tu auras vu au plus profond de la mer. » La fille du roi écoute, et son cœur s'attendrit ;
— d'une voix caressante, elle supplie : — « Permettez, mon père, que finisse ce jeu terrible. — Ce jeune homme vous a servi comme nul ne vous sert,
— et, s'il faut à votre âme la satisfaction de ce caprice, — invitez les chevaliers à surpasser un écuyer. »
Alors le roi reprend vivement la coupe — et la lance dans le tourbillon : — « Si tu me rapportes cette coupe sur l'heure, — tu seras mon plus cher chevalier, — et tu pourras aujourd'hui même embrasser en époux celle — qui prie en ce moment pour toi avec une si tendre compassion. »
Le jeune homme se sent l'âme transportée d'une ardeur suprême, — ses yeux rayonnent d'audace.
— Il regarde la belle princesse rougir, — il la voit pâlir et s'affaisser; — il n'hésite plus devant l'assurance d'une si précieuse récompense — et se précipite dans le gouffre pour vivre ou mourir.
On écoute le remous : voici qu'il arrive, — un bruit de tonnerre l'annonce. — On se penche en avant, on regarde inquiet : — les flots montent, montent encore, — avec fracas ils s'élèvent, avec fracas ils retombent. Aucun ne ramène le jeune audacieux. Schiller.
Cette ballade reproduit avec quelques changements la légende de Pescecola, c'est-à-dire le Poisson-Colas
(Nicolas), telle que la donne le P. Kircher dans son Mundus subterraneus (II, 15). Goethe indiqua ce thème à Schiller, sans se rappeler ni le nom du héros, ni même celui de son chroniqueur. Hoffmeister croit que le roi était Frédéric Ier ou Frédéric II de Sicile et que le fait se serait passé entre 129$ et 1377.
Devant son parc aux lions, — pour assister à un combat de bêtes, — était assis le roi François; — autour de lui se tenaient les grands du royaume — et plus haut, dans une tribune, — une brillante couronne de dames.
Sur un signe de sa main — s'ouvre la large cage,
— et d'un pas circonspect entre un lion. — Muet, il regarde — autour de lui, — avec de longs bâillements ; — il secoue sa crinière, — s'étire et se couche.
Le roi fait un nouveau signe. — Aussitôt s'ouvre toute grande — une seconde porte, — d'où s'élance,
— d'un bond rapide, — un tigre. — A la vue du lion, — il pousse un grand rugissement, — bat de sa queue — un cercle effrayant, — tire la langue,
— rôde timidement — autour du lion — qui gronde d'un air farouche ; — puis, en grognant, il s'étend
— à terre, à ses côtés.
Le roi fait encore un signe : — une cage ouverte à deux battants vomit, — d'un seul coup, deux léopards, — qui bondissent, ardents au combat, — sur le tigre. — Celui-ci les accueille d'un formidable coup de patte; — mais le lion en rugissant — se lève,., tout redevient tranquille : — groupés en cercle, — s'étendent les terribles fauves, — avides de carnage.
En ce moment tombe du rebord de la tribune —
le gant d'une jolie main, — entre le tigre et le lion,
— juste au milieu.
Vers le chevalier de Lorges, d'un air de raillerie,
— se tourne la demoiselle Cunégonde : — ■ « Sire chevalier, si votre amour est aussi brûlant — que vous me le jurez à toute heure, — eh bien! ramassez-moi mon gant ».
Le chevalier, sans hésiter, — descend dans la redoutable arène — d'un pas assuré, — et du milieu des monstres — il relève hardiment le gant.
A ce spectacle, les chevaliers et les dames — s'étonnent et s'effrayent : — voici que, toujours aussi calme, il rapporte le gant. — De tous côtés on le complimente, — et d'un tendre regard d'amour,
— promesse de prochain bonheur, — l'accueille la demoiselle Cunégonde. — Mais il lui jette le gant au visage : — « Je ne demande point, madame, de remerciements. » — Et il la laisse pour toujours.
Schiller.
Le fait sur lequel est fondée cette ballade s'est passé sous le règne de François Ier; Schiller l'a trouvé dans les Essais historiques sur Paris de Saint-Foix, qui lui-même l'avait tiré des Dames galantes de Brantôme. Celui-ci attribue l'exploit à de Lorge, « l'un des vaillants et renommés capitaines des gens de pied de son temps. » Un vieux romance espagnol raconte le même trait (Duran, II, 134) :
Esc conde Don Manuel Que de Léon es nombrado...
Mais, la belle s'étant montrée satisfaite du soufflet, la chose se termine par un mariage :
Y alli en presencia de todos, Los dos las manos se han dado.
Les poètes anglais contemporains Leigh Hunt et Robert Browning ont repris à leur tour cette légende , ce dernier en donnant le beau rôle à la dame.
Fridolin était un page vertueux — et, dans la crainte du Seigneur, — tout dévoué à sa maîtresse, — la comtesse de Saverne. — Elle était si douce, elle était si bonne ! — Mais eût-elle montré de hautains caprices — qu'il se serait empressé de les satisfaire — avec joie, pour l'amour de Dieu.
De bonne heure, dès la première lueur du jour, — jusqu'au soir, quand sonnaient vêpres, — il ne vivait que pour son service, — et ne croyait jamais en avoir fait assez. — Et la dame lui disait-elle : « Prends-en plus à ton aise ! » — ses yeux se mouillaient aussitôt : — il eût pensé manquer à son devoir, — s'il ne se fût mis en peine pour lui plaire.
Aussi la comtesse l'avait élevé — au-dessus de tous ses serviteurs, — et ses jolies lèvres — ne tarissaient pas d'éloges. — Elle ne le traitait pas comme un valet, — elle lui accordait sur son cœur les droits d'un enfant. — Ses beaux yeux avec complaisance — se reposaient sur ce gracieux visage.
Il n'en fallut pas davantage pour faire naître au cœur de Robert, — le piqueur, une haine empoisonnée. — Depuis longtemps une rage maligne — gonflait l'âme noire de celui-ci; — il s'approcha du comte, homme prompt à l'action — et docile aux mauvais conseils, — un jour qu'ils revenaient de la
chasse, — et jeta dans son esprit les semences du soupçon :
« Que vous êtes donc heureux, noble comte ! — commença le traître. — La morsure envenimée du doute — ne trouble pas vos sommeils dorés, — car vous possédez une noble épouse : — la pudeur environne sa chaste personne. — Le tentateur ne réussirait jamais — à surprendre sa fidélité sainte. »
Le comte fronça ses noirs sourcils : — « Que distu là, mon garçon? — Peut-on bâtir sur la vertu des femmes, — plus changeantes que les flots? — La parole du flatteur facilement les séduit ; — ma confiance repose sur une base plus solide. — De la femme du comte de Saverne — le tentateur, j'espère, n'approchera pas. »
L'autre reprit : « Vous avez raison. — Il ne mérite que votre mépris, — le fou qui, né valet, — s'enhardit à ce point — d'élever ses désirs lascifs — jusqu'à la dame, sa maîtresse... » — « Comment! interrompit le comte frémissant, — parles-tu de quelque homme vivant ? »
« Eh quoi ! ce que répète chaque bouche — serait caché pour mon seigneur! — Mais, s'il faut soigneusement dissimuler la chose, — je retire volontiers ce que j'ai dit... » — « Morbleu ! misérable, parlerastu! — cria le comte colère et terrible. — Qui lève les yeux sur Cunégonde ?» — « Eh bien ! je voulais parler du blondin !
« Il n'est pas désagréable de visage, — continua-t-il avec malice, — tandis que chaque mot — glaçait ou brûlait les veines du comte. — Est- il possible, seigneur? N'avez-vous jamais remarqué — qu'il n'a
d'yeux que pour elle? — A table même, il ne s'occupe pas de vous : — il se pâme, rivé à sa chaise.
« Voyez les vers qu'il lui a composés — et dans lesquels il lui avoue sa flamme.. . » — « Il l'avoue! a
— « ....et de quelque retour — la prie, l'insolent drôle ! — Notre gracieuse comtesse, si douce et si bonne, — par pitié vous les a cachés. — Je regrette maintenant que cela m'ait échappé, — car, seigneur, qu'avez-vous à craindre? »
Le comte dans le bois voisin — s'élance, enflammé de colère. — C'est là qu'au feu des hauts fourneaux,
— on fond ses minerais de fer. — La main empressée des forgerons — soir et matin alimente le brasier; — l'étincelle jaillit, les soufflets grondent, — comme s'il s'agissait de vitrifier des roches.
Les puissances de l'eau et du feu — en ce lieu se combinent; — la roue du moulin, poussée par le flot, — tourne sans relâche ; — les machines grincent nuit et jour; — en cadence tombent les coups des marteaux, — et, docile sous ces masses puissantes.
— le fer lui-même doit s'amollir.
Le comte fait signe à deux gars — et leur explique ce qu'il veut : — « Le premier que j'enverrai ici — pour vous demander : — « Avez-vous exécuté l'ordre « du maître? » — jetez-le-moi dans la fournaise; — qu'il soit aussitôt réduit en cendres, — et que mes yeux ne le revoient plus ! »
Le couple inhumain s'épanouit — dans sa joie grossière de bourreau ; — aussi insensible que le fer était — le cœur dans ces poitrines. — Avec rage, du vent des soufflets — ils attisent le brasier du
fourneau, — et s'apprêtent, altérés de meurtre, — à recevoir la victime vouée à la mort.
Robert dit au jeune homme — avec une feinte hypocrite : — « Allons vite, page! et hâte-toi : — le maître te réclame. » — Le comte dit à Fridolin :
— « Va de suite à la forge — et demande aux gars,
— s'ils ont exécuté mes ordres. »
Celui-ci répond : « Ce sera fait. » — Aussitôt il s'apprête, — mais il s'arrête soudain à cette pensée :
— <( N'aurait-^ rien à me commander? » — Et devant la comtesse il se présente : — « On m'envoie là-bas, à la forge; — dites-moi, que puis-je faire pour vous? — Mes services vous appartiennent. »
La dame de Saverne — répond d'une voix douce :
— « J'entendrais volontiers la messe, — mais mon fils est au lit, malade. — Va donc, mon enfant, et dis — pour moi une prière avec dévotion ; — si tu médites pieusement sur tes péchés, — peut-être m'en reviendra-t-il quelque grâce. »
Content d'une si agréable mission, — il prend son essor. — Mais il n'a pas encore atteint dans sa course — le bout du village, — qu'arrive à lui le tintement des cloches — sonnant leur bruyant carillon : — leur voix bénie est pour tous les pécheurs
— une solennelle invitation au saint sacrifice.
« N'évite pas le bon Dieu, — quand tu le trouves sur ton chemin !» — se dit-il, et il entre dans la maison du Seigneur. — Aucun bruit ne s'y fait encore entendre : — c'est la saison brûlante de la moisson, — et dans les champs ardents travaillent les moissonneurs. — Aucun enfant de choeur n'est arrivé — pour servir convenablement la messe.
Il se décide aussitôt — et remplace le sacristain.
— « Ce n'est pas s'attarder, pense -t-il, — que faire ce que le ciel demande. » — De l'étole et de la ceinture — il aide le prêtre à se revêtir ; — il prépare promptement les vases — consacrés au service de la messe.
Ces saints apprêts terminés, — il se fait servant, et s'avance — vers l'autel, précédant le prêtre — et portant le missel. — Il s'agenouille à droite, il s'agenouille à gauche ; — il est attentif à chaque signe, — et, quand arrivent les paroles du Sanctus, — trois fois il sonne à ce mot.
Puis, quand le prêtre se prosterne — devant l'autel
— et, de ses mains levées, montre le Dieu présent,
— le servant l'annonce par un clair roulement de sa clochette : — tous s'agenouillent, et frappent leurs poitrines, — et se signent dévotement devant le Christ !.
Ainsi accomplit-il ponctuellement toute chose, — d'un esprit alerte et attentif; — car il possède à fond
— tous les usages de la maison de Dieu. — Il ne se lasse pas jusqu'à la fin, — jusqu'à ce que, avec un Dominus vobiscum, — le prêtre se retourne vers l'assistance, — et termine la sainte cérémonie par une bénédiction .
1. En Allemagne, au lieu de baisser la tête au moment de l'élévation, comme c'est l'usage en France, on se signe et on se frappe la poitrine, en récitant une oraison jaculatoire en forme de distique : « O Jésus, à toi ma vie! O Jésus, à toi ma mort! Et vivant et mort je suis à toi ! »
Il replace alors chaque objet — soigneusement en ordre; — il nettoie aussi le sanctuaire. — Puis il s'éloigne — et se hâte, la conscience tranquille — et satisfaite, vers la fonderie. — En chemin, pour parfaire son compte, il dit encore, — tout bas, douze Pater noster.
Lorsqu'il aperçoit la fumée de la cheminée — et voit les fondeurs inactifs, — il crie : « Les ordres du comte, — les gars, sont-ils exécutés? » — Leurs bouches grimacent un ricanement; — ils montrent la gueule de la fournaise : — « Il a son affaire! c'est fait ! — Le comte sera content de ses serviteurs. »
Le page revient rapidement — porter cette réponse à son seigneur. — Dès que celui-ci le voit arriver de loin, — en croyant à peine ses yeux : — « Malheureux, d'où viens-tu? » — « De la forge. » — « Jamais! — Te serais-tu attardé en chemin? » — « Seigneur, le temps de prier seulement.
« Lorsque de votre présence — je m'éloignai tantôt, pardonnez-moi! — je m'informai d'abord, comme c'est mon devoir, — auprès de celle dont je dépends.
— Elle m'ordonna, seigneur, d'entendre la messe.
— Je lui ai obéi volontiers, — et j'ai récité quatre chapelets — pour votre bonheur et pour le sien. »
En un profond étonnement tombe alors — le comte ; il se trouble : — « Et quelle réponse t'a-t-on faite — à la forge, dis-moi? » — « Seigneur, le sens des paroles est obscur ; — on me montra le fourneau en riant : — « Il a son affaire ; c'est fait ! — Le comte sera content de ses serviteurs. »
« Et Robert? interrompt le comte, — qui se sent frissonner, — ne l'as-tu pas rencontré? — Je l'avais
pourtant envoyé à la forêt. » — « Seigneur, ni dans la forêt, ni dans la plaine, — je n'ai vu trace de Robert. » — « Eh bien, s'écrie le comte, comme anéanti, — le Dieu du ciel lui-même a jugé. » Et, avec une bonté qu'il ne lui a jamais témoignée,
— il prend la main de son serviteur; profondément ému, il l'amène à son épouse, — qui n'y comprend rien : — « Aucun ange n'est plus pur que cet enfant ;
— accueillez-le dans vos bonnes grâces. — Nous avons été bien mal conseillé, — mais Dieu et ses légions sont avec lui. » Schiller.
Je ne puis répéter ici les motifs pour lesquels M. Dùntzer (Schiller s lyrische Gedichte, IV, 93) pense avec raison que le poète avait trouvé dans les Contemporaines de Rétif de La Bretonne (III, 21-25 Ie sujet du Message à la forge. Schiller n'a guère changé que les noms. La liste serait longue des traditions orales de tous pays , ainsi que des ouvrages imprimés, fabliaux français, nouvelles italiennes, livres en latin gothique, sermons, pièces de théâtre, etc., qui reproduisent la même légende.
Pourquoi tout ce monde à courir? Pourquoi se porte-t-on de ce côté — en criant le long des rues? — Rhodes s'écroule-t-il dans les flammes de l'incendie? — On s'attroupe, on se presse. — C'est un chevalier, droit sur son cheval, — que j'aperçois au-dessus de. la foule; — derrière lui, quel prodige !
— on amène, on traîne un monstre, — qui semble par sa forme être un dragon, — avec une large gueule de crocodile. — Et tous contemplent émerveillés tantôt — le chevalier et tantôt le dragon.
Un millier de voix s'élèvent : — « Venez et voyez ! voilà le monstre — qui nous dévorait bergers et troupeaux ! — Voici le héros qui l'a vaincu ! — Bien d'autres avant lui sont partis — pour tenter ce grand combat, — mais on n'en a vu aucun revenir. — Honneur au hardi chevalier! » — Le cortège se dirige vers le couvent — de l'ordre de Saint Jean- Baptiste, — où les chevaliers hospitaliers, à la hâte,
— ont été réunis au chapitre.
Devant le grand maître s'avance — le jeune homme, d'un pas modeste; — la foule pressée le suit de ses clameurs confuses — et remplit les marches du péristyle. — Mais il prend la parole et dit :
— « J'ai accompli mon devoir de chevalier. — Le dragon, qui désolait le pays, — gît tué de ma main ;
— le chemin est libre pour le voyageur, — le
berger peut aller aux champs, — tranquille est le sentier de la montagne qui conduit — le pèlerin à la statue miraculeuse. »
Cependant le grand maître le regarde sévèrement
— et dit : « Tu as agi en héros ; — le courage honore le chevalier, — et tu as montré un cœur -vaillant. — Mais, dis-moi, quel est le premier devoir
— du chevalier qui combat pour le Christ, — qui se pare du signe de la croix? » — Tous les assistants pâlissent. — Quant à lui, sans perdre sa fière -contenance, il répond — en s'inclinant et en rougissant : — « L'obéissance est le premier de ses devoirs,
— c'est par elle qu'il se montre digne de cette ^croix. »
« Et ce devoir, mon fils, reprend — le grand maître, tu as osé le fouler aux pieds. — Ce combat défendu par la règle, — ta coupable ardeur te l'a fait tenter !» — « Seigneur, sache tout, avant de me condamner, — répond celui-ci avec dignité ;
— l'esprit et le vœu de la règle. — j'ai pensé les suivre fidèlement. — Je n'ai pas entrepris à la légère — d'abattre le monstre; — c'est par la ruse et par une prudence réfléchie — que j'ai cherché à vaincre dans cette lutte.
« Déjà cinq membres de notre ordre, — glorieux champions de la religion, — avaient été victimes de leur courageuse audace ; — tu as alors interdit ces attaques à notre communauté. — Mais mon cœur se rongeait — d'impatience et d'envie de combattre.
— Oui, même en rêve, dans le calme de la nuit, — je me réveillais haletant sous l'effort de la lutte. — Et, quand les premières lueurs de l'aube revenaient
— apporter l'annonce de nouveaux malheurs, — une amère affliction s'emparait de moi. — Je résolus de tenter encore une fois l'aventure.
« Je me dis alors à moi-même : — La vanité de la jeunesse, l'orgueil de l'âge mûr, où sont-ils? — Qu'ont accompli ces héros intrépides — dont on chante les hauts faits — et que l'aveugle paganisme a élevés — aux gloires et aux splendeurs de la divinité? — Ils ont purgé de monstres — l'univers par leurs rudes exploits ; — ils ont livré des combats aux lions, — ils ont lutté contre le Minotaure — pour délivrer de malheureuses victimes — et n'ont pas ménagé leur sang.
« Le Sarrasin seul est-il digne — d'être combattu par l'épée du chrétien? — ■ Celui-ci ne doit-il faire la guerre qu'aux faux dieux? — Il a été envoyé sur la terre comme un sauveur : — de tout danger, de toute misère — la valeur de son bras doit la délivrer; — mais la sagesse doit guider son courage, — et la prudence doit s'unir à la force. — Telles devinrent mes pensées habituelles. Je partis seul — pour reconnaître les allures du monstre. — Puis une inspiration soudaine me vint à l'esprit, — et je m'écriai plein de joie : J'ai trouvé !
« Je me présentai alors devant toi et te dis ces mots : — « J'ai besoin de retourner dans mon pays. »
— Seigneur, tu as accédé à ma prière, — et je pus traverser heureusement la mer. — A peine fus-je débarqué aux rives natales, — que je fis, par la main d'un habile ouvrier, — imiter les formes que j'avais étudiées, — et fabriquer l'image d'un dragon. — Sur des pattes écourtées, la masse — de son long corps
reposait; — une cuirasse d'écaillés enveloppait — le dos d'une terrible armure;
<( En avant s'étendait un cou immense ; — effroyable, sorte de porte d'enfer — avide d'une proie à happer, — s'ouvrait une large gueule ; — du gouffre noir sortaient menaçantes — des rangées de dents aiguës ; — la langue ressemblait à la pointe d'une épée ; — les petits yeux étincelaient d'éclairs ; — en queue de serpent se terminait — la croupe prodigieusement longue. — Il se tordait effroyablement sur lui-même, — comme pour s'enrouler autour des hommes ou des chevaux.
« Tout étant exactement imité, — je le peignis d'un gris terne; — il semblait à moitié serpent, à moitié dragon ou salamandre, — créature engendrée par un bourbier pestilentiel. — Quand l'image fut terminée, — je me choisis une paire de dogues, — puissants, agiles, légers à la course, — habitués à la chasse de l'ours féroce. — Je les animai contre le monstre, — j'excitai en eux une rage furieuse, — les encourageant de la voix — à le saisir de leurs crocs aigus.
« La peau molle de son ventre — l'expose sans défense aux morsures pénétrantes : — c'est là que je leur montrai à attaquer la bête, — à la déchirer de leurs dents acérées. — Moi-même, armé d'une lance, — je montai mon coursier arabe. — enfant d'une noble race; — j'excitai sa colère, — je le lançai d'un bond sur le dragon — en le piquant de mes éperons mordants, — tandis que je brandissais ma lance — comme pour transpercer le simulacre.
« Bien que le cheval effrayé se cabrât, — hennît
écumât du mors, — et que mes dogues hurlassent de peur. — je ne me lassai pas qu'ils ne fussent dressés. — ■ Je répétai l'épreuve avec persévérance,
— jusqu'à ce que trois fois la lune se renouvelât, — et, quand ils eurent bien tout compris, — je les amenai sur un vaisseau rapide. — Voici aujourd'hui trois jours — que j'ai eu le bonheur d'aborder ici ;
— à peine ai-je laissé mes membres prendre quelque repos — avant l'accomplissement de ma grande œuvre.
« Mon cœur fut douloureusement ému — par un nouveau màiheur arrivé au pays : — on venait de retrouver égorgés des bergers — qui s'étaient égarés dans les marais. — Je me décidai à agir aussitôt, — ne prenant conseil que de mon cœur. — Sans délai, j'instruis mes écuyers, — je m'élance sur mon cheval éprouvé, — la noble paire de dogues — m'accompagne, et par des chemins écartés, — où ne put se trouver aucun témoin de mon action, — je me porte vivement à la rencontre de l'ennemi,
« Seigneur, tu connais la chapelle de là-haut, — sur la crête escarpée de la montagne — qui domine l'île entière ; — elle a été construite par l'esprit hardi d'un maître. — Pauvre et petite, elle semble méprisable, — ■ mais elle renferme une image miraculeuse, — la Mère et l'Enfant Jésus, — auxquels les trois Rois offrent leurs présents. — Par trois fois trente marches monte — le pèlerin vers la cime ardue; — quand il y est parvenu, malgré le vertige, — il se ranime par la présence de son Sauveur.
« Au pied du même rocher s'enfonce — une grotte profonde, — toute suintante des vapeurs du
marais voisin; — la lumière du soleil n'y pénètre jamais. — C'est là que gîtait l'hydre, accroupie — nuit et jour à guetter sa proie. — Comme le dragon infernal, elle se tenait — en sentinelle devant la ■maison de Dieu ; — et quand un pèlerin approchait — en suivant ce sentier maudit, — de son embuscade s'élançait — l'ennemi, qui l'emportait pour le dévorer.
« Je gravis le rocher — avant de commencer la lutte périlleuse ; — je m'agenouille devant le Christ enfant — et purifie mon cœur de la souillure du péché. — Puis, dans le sanctuaire même, je me revêts — de la brillante parure de mes armes, — je prends ma lance dans ma main droite — et je descends au combat. — Ma suite d'écuyers reste en arrière ; — je leur donne mes derniers ordres, — et je saute lestement à cheval — en recommandant iïion âme à Dieu.
« A peine suis-je arrivé en bas, dans la plaine, — qu'aussitôt mes dogues aboient, — mon cheval inquiet commence à souffler, — il se cabre et refuse d'avancer : — tout auprès gît, enroulée sur ellemême, — la masse informe de l'ennemi — qui se chauffe au soleil sur la terre brûlante. — Les chiens agiles l'attaquent, — mais ils s'éloignent plus vite encore, — quand le monstre ouvre en bâillant sa gueule, — d'où s'échappe une haleine empestée, — et hurle plaintivement, comme un chacal.
•-< Bientôt pourtant, je ranime leur courage; — ils se précipitent sur l'ennemi avec ardeur, — tandis que contre les flancs de l'animal — je dirige ma lance d'une main sûre. — Inoffensive comme un simple
LE COMBAT AVEC LE DRAGON bj
bâton, - elle rebondit sur la cuirasse d'écaillés, — et, avant que j'aie pu frapper de nouveau, — mon cheval fait un écart : il est effarouché — par ce regard de basilic, — par le souffle empoisonné de cette haleine, — et recule affolé... — Je le sens alors, c'en est fait de moi.
« Je saute vite à bas de mon cheval, — la lame de mon épée est déjà hors du fourreau ; — 'mais tous les coups sont impuissants — à percer cette armure de roc. — Furieux, d'un mouvement de sa queue,. — le monstre m'a terrassé. — Déjà je vois s'ouvrir, sa gueule — et s'avancer ses dents avides, — quand mes chiens, pris de rage, — lui déchirent le ventre de terribles morsures — et l'arrêtent par leurs assauts; il rugit, — torturé de mortelles douleurs.
« Avant qu'à leurs crocs il se soit — arraché, vivement je me relève; — j'ai pu enfin découvrir le faible de l'ennemi — et je lui plonge tout au fond, des entrailles, — que je laboure, l'acier jusqu'à lagarde. — Un flot de sang noir jaillit ; le monstre tombe et m'écrase dans sa chute — sous la masse énorme de son corps. — Aussitôt je perds connaissance, — et quand, mes forces revenant, je me réveille, — je vois mes écuyers debout autour de moi — et le dragon étendu mort dans son sang. »
La joie et l'admiration longtemps contenues — débordent du cœur de tous les auditeurs, — dès que. le chevalier a fini son récit; — et dix fois frappam la voûte — roule la clameur des voix confuses — répercutée par l'écho. — Les membres de l'ordre eux-mêmes demandent à haute voix — qu'on couronne le front du héros, — et, pour témoigner sa
reconnaissance par les pompes d'un triomphe. — le peuple prétend le montrer au peuple. — Mais le mécontentement rembrunit le front — du grand maître qui commande le silence.
Il dit : « Le dragon, par qui ce pays — était dévasté, tu l'as tué d'une main vaillante : — tu es devenu un dieu pour le peuple, — mais tu reviens à notre ordre comme un démon. — Un reptile plus redoutable a pris naissance — dans ton âme, que ne l'était ce dragon. — Le serpent qui empoisonne le cœur, — qui prépare la discorde et la ruine, — c'est l'esprit de désobéissance, — qui ose s'insurger contre la règle — et briser le lien sacré de la discipline. — C'est par lui que doit périr le monde.
« Du courage, le mameluk en montre aussi ; — mais l'obéissance est la marque du chrétien. — Au pays où le Seigneur, dépouillant sa grandeur, — a daigné se montrer en humble esclave, — sur ce sol sacré a été prononcé — par les pères de cet ordre le vœu — de remplir le plus pénible des devoirs, — de dompter leur propre volonté. — La vaine gloire t'a séduit ; — éloigne-toi donc de mes regards ! — Celui qui ne porte pas le joug du Seigneur — ne doit pas se parer de sa croix. »
La foule éclate en murmures, — un bruyant tumulte ébranle le couvent, — tous les frères demandent grâce. — Mais le jeune homme baisse les yeux en silence, — se dépouille humblement de ses armes, — baise la rude main du grand maître — et s'en va. Celui-ci le suit du regard, — puis le rappelle avec tendresse — et dit : « Embrasse-moi, mon enfant! — Tu as vaincu dans le plus difficile
des combats. — Prends cette croix : elle est la récompense — de l'humilité par laquelle tu t'es vaincu toi-même. » Schiller.
Le héros de cette légende, chevalier de la langue de Provence, se nommait Dieudonné de Gozon. Le grand maître de l'ordre de Saint-Jean était alors (r ^42) Hélion de Villeneuve. Dieudonné de Gozon devint grand maître après lui, et l'on inscrivit sur son tombeau ces deux mots : Draconis exstinctor . La tête du monstre resta longtemps clouée à l'une des portes de la ville. .
Schiller a trouvé cette légende dans YHistoire de Tordre de Malte de Vertot, où elle est non seulement racontée tout au long, mais justifiée dans ce qu'elle a de fabuleux.
ÔO BALLADES ALLEMANDES
L'EMPEREUR MAX SUR LA MARTINSWAND i.
Montons, « montons encore! courons, volons! — Là-haut l'air est si pur, le soleil si brillant ;
— le chamois seul y bondit, l'aigle seul y niche; — le tumulte des hommes roule sous nos pieds — et les grondements du tonnerre éclatent en bas dans les profondeurs. — C'est dans ces lieux qu'on sent sa majesté, — élevé sur un trône solennel de domination. — Le long des sentiers abrupts, en avant! — Voilà le cri du chamois! — Va, prends ton avance;
— le chasseur te suivra et s'élancera vers le ciel avec toi.
« L'abîme peut s'ouvrir noir comme la tombe ; — en haut, plus haut, d'une course légère ! — Quelqu'un me suit-il? J'ai sauté en empereur ! — Grimpe, chamois, par ce pan de rochers! — Sur les crêtes aériennes, au bord de l'abîme, — je me frayerai encore une voie avec mes crampons de fer. — Sans hésitation, sans crainte, courons, montons ! — C'est l'instant, pas de repos ! Je m'accroche aux brous-
i. Maximilien Ier, empereur d'Allemagne (1459- 1 5 ig). La Martinswand est une montagne située à deux lieues d'Inspruck; elle s'élève perpendiculairement au-dessus de Plnn jusqu'à une hauteur de cinq cents mètres.
L'EMPEREUR MAX SUR LA MARTINSWAND 6l
sailles ! — Si la plante me trahit et s'arrache de la pierre, — le roc solide me retiendra bien dans lu chute. »
La pierre cède, l'empereur glisse — à deux toises plus bas, — et une sorte d'inquiétude saisit messire Max. — Un rocher fait une légère saillie : — c'est une bonne fortune, croit-il... Dieu lui soit en aide!
— Ses genoux ont fléchi, mais il se maintient — et se relève en chancelant. Il regarde autour de lui :
— ici pas de bond, pas d'élan hardi, qui puisse servir. — Au-dessous de lui s'abaisse la Martinswand, — la roche la plus escarpée de toute la contrée
Ses regards plongent à ses pieds dans un gouffre de brouillard, — ils se perdent au-dessus de sa tête dans une mer de brume; — il cherche derrière lui, il cherche autour de lui : — il n'aperçoit pas la moindre saillie où il puisse s'élancer, — pas un buisson qui tende ses branches au grimpeur. — Une excavation de la roche impénétrable se voûte — et surplombe derrière lui, comme un dôme immense.
— « Holà! où le chamois m'a-t-il conduit? — s'écrie l'empereur dans l'air sourd; — aucun sentier ne redescend vers le monde des vivants. »
Ce qu'il a cherché est arrivé. — Là où l'air est si pur, le soleil si brillant, — où le chamois seul bondit, où seul niche l'aigle, — où le tumulte des hommes roule sous ses pieds, — où les grondements du tonnerre éclatent en bas dans les profondeurs, — là se trouve la majesté de l'empereur, — mais elle est peu satisfaite de son élévation. — Créature perdue sur ce trône aérien, — Max se sent tout
d'un coup bien petit ; — il frissonne à l'idée de son isolement, de son abandon.
Au fond de la vallée se trouvait un pâtre : — il voit sur la corniche quelque chose se mouvoir, — s'abaisser, se relever et s'agiter en criant. — « Parbleu ! c'est une forme humaine ! — Par quel maléfice diabolique quelqu'un peut-il être ensorcelé làhaut? » — Il appelle et fait signe à des bergers d'approcher; — chacun regarde la merveille avec ëtonnement. — 11 n'y a qu'une voix parmi eux : « Dieu soit avec lui! — Celui qui est là-haut est en grand danger — et ne peut guère éviter de mourir de faim. »
Une troupe de chasseurs montés sur des chevaux rapides — arrive au galop dans la vallée, — où la curiosité rassemble déjà les gens. — L'un d'eux hèle le plus proche berger: — « L'empereur est-il passé par ce chemin? — Il a escaladé cette crête, — et, en chassant, nous l'avons perdu de vue. » — Le berger effrayé lève les yeux vers la corniche — et, la montrant à la troupe des chasseurs, dit : — « Alors, voyez-le là-haut! Dieu ait pitié de lui! »
Le chasseur inquiet lève à son tour les yeux vers la corniche — et saisissant aussitôt son porte-voix
— crie de toute la force d'une poitrine humaine : — « Sire empereur, — jetez de suite une pierre en bas. » — ■ La foule des spectateurs s'approche alors,
— et soudain se fait un silence de mort... — La pierre tombe verticalement devant eux, — là où sous la roche habite un berger : — le toit de sa cabane s'effondre en craquant.
Les lamentations du peuple à un mille de là —