‹ Le livre des ballades allemandesChapitre 52 sur 71 · LE CHANT DU COQ I I · texte numérisé non relu

LE CHANT DU COQ I I

beau château , — prends le reste par-dessus le marché ! » « Tope ! les parents ! tope ! la fillette ! — le château, le champ, la belle sont à moi ! »

Les gens se regardèrent. — Le jeune homme se mit à faire — ■ toutes sortes de simagrées, — tout en regardant autour de lui. — Puis, sans qu'on pût jamais savoir comment... — soudain le diable se trouva là.

— Et Jean se donna à lui et signa de son sang.

« Hem ! pensa le forgeron, voilà qui ne va guère ! » Par ce pacte, le diable s'engageait à créer la clôture, — les champs, le parc et le château ; — et dans celui-ci à placer le plus riche, le plus beau trésor;

— et à disposer à Fentour un lieu de délices ; — mais le tout pour le soir même, — avant le premier chant du coq. — S'il n'était pas prêt, s'il manquait une pierre, — l'âme de Jean devait être sauvée; — Jean pourrait en faire sa demeure, si bon lui plaisait, — et y vivre de longs jours.

L'œuvre du diable commence. — Grande est la terreur de la mère et de la fiancée. — Le maréchal ferrant dit : « Quelle folie! — Le diable va faire cela sans difficulté. »

Jean seul est satisfait — et s'amuse à la danse des esprits — qui s'empressent sans repos ni trêve :

— tout s'élève en un clin d'oeil. — Bientôt la haie se referme; — l'herbe, les gazons, les arbres, croissent merveilleusement; — et les oiseaux chantent, les cygnes nagent — sur les eaux qui serpentent. — Puis, du sol, à la plus belle place, sort le palais, magnifique demeure. — Ce sont d'abord la cave, la cuisine, l'escalier; — le second étage bientôt se superpose; — puis vient le troisième, puis vient le

toit. — Chaque chambre est pleine de meubles, de trésors. — Le toit monte et s'achève, ô douleur ! ô désespoir ! — il ne lui manque que la dernière pierre !

O Jean, Jean, il la tient cette pierre, — et aucun coq ne va chanter. — Jean rit et sans effort — crie hardiment son quiquiriqui !

Le diable le regarde sardoniquement : — « Cela ne compte pas : tu n'es pas un coq. »

« Écoute donc, diable! » Quiquiriqui! — Tout le village répète ce cri; — il n'est pas jusqu'au coq placé en girouette sur la tour — qui ne se mette joyeusement à chanter.

Le diable jette la pierre — et s'écrie : « Maudit artifice ! — Le pacte est rompu : le château t'appartient ! — Entrez et donnez-vous du plaisir !» — Le diable s'enfonce au fond de la terre — et, de rage, rosse le chien des enfers.

Le maréchal ferrant donne au jeune homme — sa fillette : il imite si bien le chant du coq ! — A la vérité, il manque au palais la dernière pierre, — et si souvent qu'on la replace, — elle retombe et se brise en morceaux; — mais les gens s'en soucient peu.

A la noce, ils ne chantèrent, — pour se moquer du diable, que : quiquiriqui ! — Dans toute la maison : quiquiriqui ! — dans la cave : quiquiriqui ! dans la cuisine : quiquiriqui! — dans les escaliers et dans les corridors : quiquiriqui ! — dans toutes les chambres : quiquiriqui ! — En mangeant et en buvant : quiquiriqui ! — Trois jours et trois nuits : quiquiriqui! — Sur les banquettes et les tables : quiquiriqui! — Pour se moquer du diable : quiquiriqui!

Kopisch.

LE NEGRIER I \J

LE NEGRIER i.

Le capitaine du navire, mynher van Koek, est assis dans sa cabine, occupé à faire ses comptes. Il calcule le prix du chargement et les bénéfices probables.

« La gomme est bonne, le poivre est bon, j'en ai trois cents sacs et trois cents tonneaux. J'ai aussi de la poudre' d'or et de l'ivoire; mais la marchandise noire est ce qui vaut le plus.

« J'ai six cents nègres que j'ai acquis par échange et presque pour rien en vérité, aux bords du Sénégal. La chair est ferme, les nerfs sont tendus ; on dirait du bronze bien coulé.

m En échange, j'ai donné de l'eau-de-vie, des perles de verre, des instruments d'acier. J'y gagnerai huit cents pour cent, si la moitié seulement reste en vie.

« Oui, s'il me reste seulement trois cents nègres dans le port de Rio-Janeiro, la maison Gonzales Perreiro me comptera cent ducats par tête.

Tout à coup, mynher van Koek est arraché à ses méditations. Le chirurgien du navire entre dans la cabine, M. le docteur van der Smissen.

i. Poëmes et légendes par Henri Heine, p. 844, éd. Levy.

C'est une figure sèche et mince, le nez plein de rouges verrues. — « Eh bien! Esculape naval, crie van Koek, comment vont mes chers noirs? »

Le docteur le remercie de son intérêt et dit : « Je venais vous annoncer que la mortalité cette nuit a considérablement augmenté.

« Il en mourait l'un dans l'autre environ deux par jour. Aujourd'hui, il en est mort sept, quatre hommes et trois femmes. J'ai inscrit aussitôt les pertes sur le registre.

<( J'ai examiné minutieusement les cadavres, car souvent ces coquins font les morts, afin qu'on les lance dans les flots.

« Je leur ai enlevé leurs chaînes, et, selon mon habitude, j'ai fait jeter les corps à la mer ce matin au point du jour.

« Aussitôt, les requins s'élancèrent du sein des vagues; ils arrivaient par bataillons, ils aiment tant la chair noire! Ce sont mes pensionnaires.

« Ils suivaient la trace de notre navire depuis que nous avons quitté la côte. Les scélérats flairent l'odeur des cadavres avec des narines de gourmet.

« C'est tout à fait comique de les voir happer les morts. Celui-ci croque une tête, celui-là une jambe, les autres avalent des lambeaux de chair.

« Quand tout est dévoré, ils se trémoussent joyeux autour des flancs du navire et me regardent avec d^ grands yeux de verre à fleur de tète, comme s'ils voulaient me remercier du déjeuner, i

Van Koek en soupirant lui coupe la parole : « Comment adoucir le mal? comment arrêter le progrès de la mortalité? »

LE NEGRIER I 19

Le docteur répond : « Beaucoup de noirs sont morts par leur faute : c'est leur mauvaise odeur qui a corrompu l'air de leur prison sous le pont.

« Beaucoup aussi sont morts de mélancolie, parce qu'ils s'ennuyaient à périr. Un peu d'air, un peu de musique et de danse suffira pour guérir le mal. »

« Bon conseil! s'écrie van Hoek. Mon cher Esculape naval est sage comme Aristote, le précepteur d'Alexandre.

« Le président de la société pour le perfectionnement des tulipes à Delft est un très habile homme ; mais il n'a pas la moitié de votre esprit.

« Vite de la musique ! de la musique ! Je donnerai un bal aux noirs sur le pont, et gare à celui que la danse n'amusera pas ! Nous le régalerons de coups de fouet. »

Du haut de la voûte bleue du ciel, des milliers d'étoiles regardent, toutes brillantes de désirs, comme de grands yeux intelligents, comme des yeux de belles femmes.

Elles regardent en bas vers la mer, couverte au loin des vapeurs pourprées du phosphore. Les vagues murmurent voluptueusement.

Aucune voile ne flotte sur les mâts du navire négrier. Il est comme dépouillé de ses agrès; mais des lanternes brillent sur le pont à l'endroit où s'ébattent la musique et la danse.

Le pilote joue du violon, le cuisinier souffle dans

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une flûte, un matelot bat du tambour et le docteur sonne de la trompette.

Environ cent nègres, hommes et femmes, poussent des cris de joie, et sautent et gambadent comme des fous. A chacun de leurs mouvements, les chaînes résonnent en cadence.

Ils broient sous leurs pieds les planches avec des sauts d'enragés, et mainte belle noire entoure voluptueusement de ses bras le corps nu de son compagnon. — A travers ce vacarme retentit plus d'un gémissement.

Le garde-chiourme est maître des plaisirs ; il stimule à coups de fouet les danseurs fatigués et les excite à la joie.

Et trara-trara ! et dumdum-dumdum ! Le tapage attire du fond des flots les monstres de la mer, endormis de leur stupide sommeil.

Encore engourdis , ils arrivent ; ce sont des requins, des centaines de requins ; ils lèvent les yeux vers le navire et restent tout ébahis d'étonnement.

Ils se sont cependant aperçus que l'heure du déjeuner n'est pas encore venue; ils bâillent et ouvrent leur gueule jusqu'au fond ; leurs mâchoires sont plantées de dents pointues comme une scie.

Et encore trara-trara ! et dumdum-dumdum ! La danse ne s'arrête pas? Les requins, d'impatience, se mordent eux-mêmes la queue.

Je crois qu'ils n'aiment pas la musique, comme beaucoup de leurs pareils. Ne te fie a aucun animal qui n'aime pas la musique, dit le grand poète d'Albion.

Et trara-trara! et dumdum-dumdum ! La danse va

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toujours. Mynher van Koek est assis près du grand mât, et il joint les mains en priant.

« Pour l'amour du Christ, épargne, Seigneur, la vie des pécheurs de peau noire! S'ils t'ont offensé, tu sais qu'ils sont aussi bètes que des bœufs.

« Épargne leur vie au nom du Christ qui est mort pour nous tous, car, s'il ne m'en reste pas trois cents à Rio-Janeiro, j'aurai fait une mauvaise affaire ! »

Heine.

Dans un monastère, situé en Suède; — non loin des marches des Finnois savants en magie, — comme une avant-garde des combattants du Christ,

Vivait jadis (un nuage de douze cents ans enveloppe — cette tradition) Petrus Forschegrund l, — un maître, qui approfondissait les plus graves mystères .

Ces sons, qui de toute la surface de la terre — montent vers le ciel mêlés de soupirs, — les idiomes des peuples, la bouche de Petrus les parlait.

Il lisait l'avenir dans le cours des astres — et savait si, dans le zodiaque, ennemies ou favorables

— au nouveau-né se montraient les constellations. La vertu secrète qui s'exhale de la pierre précieuse — quand elle a été gravée de signes magiques ; — le mot, et l'heure précise où il possède toute sa puissance;

La sève, qui se meut dans la moelle des plantes,

— il connaissait tout cela : racine, corolle, écorce, graine, — et ce qui élabore le poison subtil, et ce qui renferme le contre-poison.

Et pourtant, comme une étoile dans les ténèbres de la nuit, — son esprit s'abîmait dans des médita-

i. Littéralement Petrus Cherche-fond.

tions obscures... — La paix de l'humilité fuyait le questionneur.

Un jour, comme la lumière du matin rougissait les cimes, — Petrus franchit rêveur la porte du monastère. — On était au printemps, les bois et les prés étaient en fleurs.

Dans la feuillée gazouillait le chœur des oiseaux,

— aucune nuée ne ternissait l'azur des airs ; — le moine leva ses regards vers le ciel :

« O Seigneur, voici donc revenir ton printemps...

— L'automne remplacera l'été, jusqu'à ce que l'hiver — recouvre la plaine de ses flocons d'argent.

« Mais ce cours immobile de ton éternité, — cette uniformité immuable... Conception infinie, — que la divinité seule peut embrasser.

« Nul cœur humain. . . Je sens ma foi chanceler...

— Pitié, Seigneur! Donne-moi un tuteur, — auquel mon esprit aveugle puisse s'enlacer pour monter vers toi.

« Si près de la tombe, je ne crains pas la mort,

— seul me désespère cet éternel tout, — qu'aucun changement ne divise en des milliers de siècles.

« Sans sommeil ni veille, sans peine ni plaisir, — rien que ta divinité encore et toujours — à contempler, quelle intelligence ne ploierait sous le faix?

« Eternité, éternité! mot étourdissant! — ■ Celui pour qui les heures du jour se traînent trop lentement — ne sera-t-il pas à la torture dans cette éternelle demeure? »

Il lève les yeux. Les chênes ont disparu, — les forêts de sapins à la verdure mélancolique — ont fait place à des bosquets de myrtes en fleurs.

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Les cèdres s'élancent hardiment dans les airs, — les palmiers balancent voluptueusement leurs couronnes, — ■ les rieurs embaument, les oranges scintillent dans le feuillage.

« Aux zones torrides, se demande le moine, — suis-je donc ravi par un songe? Depuis quand ces bois enchantés — dans les régions glacées de ma Suède? »

Mais voici que sonne argentine du haut des nuages — une harmonie semblable à un chant de cygnes volant vers le sud, — à un chœur d'elfes dansant au clair de lune.

Un oiseau, dont le plumage ruisselle d'or, — enfant du paradis merveilleusement bigarré, — se pose battant des ailes sur une feuille de palmier.

Il chante. Sa voix vous tient sous le charme, — comme les cordes d'or de la harpe d'Eole — frôlées par les légères caresses de la brise du soir.

Vers les oreilles qui les écoutent, les ondes sonores — s'épanchent, tantôt pleines de gémissements, de plaintes, de soupirs, de sanglots, — tantôt joyeuses, comme l'assurance de temps meilleurs.

Tantôt elles tressaillent d'allégresse, comme un hymne de triomphateurs ; — tantôt elles se lamentent amèrement, comme la mère navrée — par la mort d'un fils unique.

Et le moine en extase regarde, écoute, — les larmes aux yeux, quand pleure la mélodie, — ■ un doux sourire aux lèvres, quand le chant caresse et console.

L'oiseau se tait, et la poitrine de Petrus exhale —

un soupir : « Que ne puis-je entendre ce chanteur

— pendant des siècles, aussi bien que je viens de l'écouter pendant quelques minutes ! »

Il retourne alors sur ses pas, laissant le sud pour le nord, — les feuilles de palmier pour les aiguilles des sapins ; — il entend de nouveau mugir la rafale dans la cime des chênes.

Las et fatigué, il atteint la lisière de la forêt ; — et voici son monastère... Mais est-ce bien là le couvent, — qu'il a quitté depuis quelques heures seulement?

Le clocher s'incline, vieux et sombre;- — son faîte grisâtre est orné — d'une couronne de lierre et de genêt aux fleurs jaunes.

La porte de l'église et les fenêtres sont changées,

— le banc de pierre auprès du seuil est déplacé ; — à terre gît brisée la statue du saint patron.

Le moine se précipite vers sa cellule ; — il trouve le cloître... mais point de cellule : — un mur se dresse à la place de la petite porte.

De sa gorge serrée par l'effroi s'échappe — un cri. Les moines arrivent, tous s'approchent; — il les regarde et s'étonne, il ne reconnaît aucun visage.

Assemblés dans la salle du chapitre, les frères surpris — restent muets à l'aspect de l'étrange inconnu, — muets en entendant l'accent étrange de ses doléances.

« Où est Jean, mes frères, savez-vous? — le prieur, veux-je dire? demande alors Petrus tremblant. — Tous les anciens sont-ils partis? où? depuis quand? »

Le plus vieux des moines se charge de répondre :

— « Notre prieur se nomme Pius. Mais fais-moi connaître — ■ qui tu es pour poser ces questions oisives? »

« Je suis Petrus Forschegrund, frère de ce couvent, — qui viens de me promener dans la forêt pendant quelques heures. — Vous en doutez? Mes lèvres n'ont jamais menti. »

Le vieillard dit alors : « Nous savons sur Forschegrund, — par les chroniques, qu'il y a un millier d'années — un moine de ce nom a disparu dans la forêt sans laisser de traces.

« Est-ce toi? Les temps sont bien changés de ce qu'ils étaient ; — mais, si les générations succèdent aux générations, — la miséricorde du Seigneur demeure éternelle. »

Petrus lève alors les yeux comme pour prier : — « Je suis indigne, mon Dieu, soupire-t-il inquiet, — de me présenter devant les marches de ton trône.

« Dans ma folie, je trouvais l'éternité trop longue

— pour la contemplation de ta divinité... — et pendant mille ans j'ai écouté le chant d'un oiseau.

« Adieu ! Je veux me construire un ermitage — ■ dans la forêt, où, ravi, j'ai tant écouté — le messager venu des prairies du paradis. »

Il dit et veut partir. Sa paupière s'abaisse ; — le songe de mille années s'évanouit, et doucement — l'âme se sépare de ce corps mûr pour la mort.

Et les moines rangés en cercle continuent leur prière.

Gaudy.

La même légende, tirée sans doute primitivement du Liber exempter uw, a. été traitée aussi par K. W. Mal-

1er et par F. Kind ; Longfellow l'a introduite dans sa Golden Legend. Dans d'autres ballades, la Fiancée hongroise ou la Fuite du temps devant 'Dieu, le personnage est une jeune fille pieuse qui, au matin de ses noces, s'égare dans un jardin délicieux à la suite du « bienaimé Jésus » et ne reparaît que cent vingt ans plus tard. La Fille du Sultan offre une donnée analogue, mais moins complète. Ces traditions d'une suspension séculaire de la vie sont assez répandues en Allemagne (Grimm, Deuts.Sagen,l, 152). M. Loys Brueyre en indique de semblables dans ' les contes irlandais ; le conte russe des Deux amis en offre aussi un exemple original.

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