LES AMOUREUX
UN batelet voguait sur le Danube; — un fiancé et sa fiancée y étaient assis, — lui devant, elle derrière.
Elle s'écrie : « Mon chéri, dis-moi, — que te donnerais-je en cadeau ? »
Elle retrousse sa manche — et cherche dans l'eau fraîche.
Le garçon fait aussitôt de même — et plaisante avec elle,- et rit si gaiement !
« Ah! belle dame Danube *, donnez-moi — ■ pour mon trésor une jolie parure. »
Elle tire une belle épée, — comme le garçon en désirait une depuis longtemps.
Et le garçon, qu'a-t-il dans sa main? — Un riche collier de perles blanches comme lait.
Il le lui pose sur ses cheveux noirs; — elle a tout à fait l'air d'une princesse.
« Ah ! belle dame Danube, donnez-moi — pour mon trésor une jolie parure. »
Pour la seconde fois elle plonge la main — et saisit un casque d'acier étincelant.
Le garçon ne se connaît plus de joie; — il lui pêche un peigne d'or.
Pour la troisième fois, elle cherche dans l'eau... — Oh! douleur! elle glisse hors du bateau.
i. Donau, Danube, est féminin en allemand.
Il s'élance après elle, iljla serre avec force; — dame Danube les entraîne tous deux.
Dame Danube a regretté sa parure : — tant pis pour le garçon et pour la fillette !
Le batelet vide suit le courant; — bientôt le soleil se cache derrière les montagnes.
Et, tandis que la lune monte au ciel, — les amoureux morts s'échouent à la rive, — lui devant, elle derrière.
MÔRICKE.
Sur le doux oreiller de sa couche — repose la jeune fille endormie, — ses cils noirs abaissés,
— la pourpre à ses joues brûlantes.
Brillante sur la chaise de paille — est une coupe richement ornée, — et dans la coupe s'épanouissent des fleurs — embaumées, nuancées, fraîches cueillies.
Une chaleur lourde, accablante, — a pénétré dans la chambrette; — l'été a chassé la froidure.
— Les fenêtres sont fermées.
A l'entour, le calme, un profond silence ! — Soudain, écoutez! un léger murmure! — Parmi les fleurs, parmi les branches, — c'est un chuchotement, un bruissement voluptueux.
Du calice des fleurs s'élèvent — des formes fantastiques et vaporeuses ; — une gaze légère leur sert de vêtements ; — elles portent des couronnes et des écus.
Du sein empourpré de la rose — sort Une femme svelte, — dont les cheveux flottent épars ; — des perles y brillent, comme la rosée.
Du casque de l'aconit — au feuillage vert sombre,
— s'avance un fier et hardi chevalier; — son épée, son heaume scintillent.
Sur le heaume se balance une plume — de héron argenté. — Du lis s'échappe une jeune fille ; — fin comme toile d'araignée est son voile.
Du calice du martagon — sort un nègre effronté ;
— brillant sur son turban vert — reluit l'arc d'or du croissant.
Majestueusement, hors de la couronne impériale.
— s'avance un superbe monarque; — de l'iris bleu sortent à sa suite — ses chasseurs armés d'épées.
Des feuilles du narcisse — ■ s'élance un garçon aux regards tristes ; — il s'approche du lit pour imprimer d'ardents baisers — sur la bouche de la jeune fille.
Cependant autour du lit dansent et voltigent — les autres fleurs, dans une ronde étrange ; — elles dansent et voltigent, et chantent — à la dormeuse cette mélodie :
« Jeune fille, jeune fille! de la terre — tu nous as violemment arrachées, — pour que dans un vase peint — nous languissions, nous nous fanions, nous mourrions !
« Oh! que nous reposions heureuses — sur le sein maternel de la terre, — où nous recevions, tamisées par les feuillées verdoyantes, — les tièdes caresses des rayons du soleil !
« Où nous nous rafraîchissions aux brises du printemps, — ■ qui courbaient nos frêles tiges! — où, la nuit, nous jouions comme des sylphes, — nous échappant de nos demeures de pétales.
« Nous nous baignions dans les ondes pures de la pluie et de la rosée ; — maintenant nous sommes plongées dans une eau trouble. — Nous nous effeuillons; mais, avant de mourir, — jeune fille, sois frappée par notre vengeance. »
Le chant s'éteint ; elles se penchent — au-dessus
de la dormeuse. — - Avec l'ancien lourd silence — revient le léger chuchotement.
Quel bruissement ! quel gazouillement ! — Comme les joues de la jeune fille s'enflamment ! — Comme soufflent sur elle les lutins ! — Quels effluves de parfums !
Mais les rayons du soleil illuminent — la chambre ; les esprits disparaissent. — Sur l'oreiller de la couche sommeille, — froid, le plus beau des cadavres.
Fleur fanée elle-même, — les joues encore doucement rosées, — elle repose auprès de ses sœurs flétries, — dont les esprits l'ont assassinée.
Freiligrath.