LA MERE DU COSAQUE
nemis. — ■ Et bientôt aussi, bientôt, dans l'allégresse d'un magnifique triomphe , — il franchissait les murs sacrés de Moscou.
Mais autrement en avait décidé la volonté de Dieu ! — Au loin dans la montagne a résonné l'ardente bataille, — et voici que soudain la plaine retentit du galop des chevaux. — Les Cosaques traversent en fuyant le calme de la nuit ; — « Nous sommes défaits, anéantis, vaincus ! — Ton fils était hetman dans l'armée des rebelles... — Sors d'ici, cours ! car les eaux entraînent — • paresseusement à la mer son cadavre ensanglanté ! »
Elle écoute et se tait... ses regards tombent — assombris sur la terre, semblables à- des étoiles qui s'éteignent. — Mais elle n'hésite qu'un instant — et se redresse, comme si elle était d'airain. — Tandis qu'elle relève la tête, — cette vision de fuyards s'est depuis longtemps évanouie ; — elle n'entend plus qu'un fracas de galop affaibli par la distance, — et de nouveau muette, s'étend la plaine silencieuse.
Rien ne bouge, aucun bruit... Mais du cœur de la mère — un effroyable cri de détresse s'échappe soudain. — Quel inquiet écho d'horribles douleurs
— a réveillé la brusque parole du fuyard ! — Certes, si Dieu eût permis à sa bouche — de crier la muette angoisse de son âme , — la bête des bois aurait rugi avec elle, — la lune et les étoiles auraient uni leurs clameurs aux siennes.
Déjà la nuit blanchissait ; le premier rayon du jour frissonnait — pâle et tremblant sur son visage.
— Elle se redressa, elle se sentit vivre encore; — ce n'était pas le soleil, mais le devoir qui la réveillait.
l50 BALLADES ALLEMANDES
— Sors d'ici, cours ! Des bords de cette rive — elle veut guetter le cadavre de son fils... — Il vient sans doute ! et alors de ses propres mains — elle Le confiera au sein de la terre.
La mort est une reine implacable ; qui pourrait lui résister ? — Les larmes mêmes d'une mère ne l'émeuvent point. — Mais la douleur la plus poignante s'apaise, — quand elle peut s'agenouiller au tombeau de l'être aimé. — Elle se repose doucement à ces tertres verts, — elle se calme dans les pleurs et les prières ardentes — auprès de ces tombes, que de ses ailes aériennes caresse — le souffle léger d'une mélancolique espérance !
Mais ce souffle ne s'élève pas pour elle ! Depuis longtemps déjà sous des vents étrangers — blanchissent les ossements sanglants de son premier-né,
— et, sur l'autre, dans les entrailles des mines — suintent seuls les pleurs tranquilles de la pierre.
— Maintenant le plus jeune, apportez-le, chères eaux, — qu'il a si souvent fendues de son bras vigoureux, — amenez-le devant le rocher, à travers les rapides du fleuve, — oh ! amenez-le sûrement, amenez-le sans retard !
Elle est assise, accroupie au ras des vagues ; — l'eau mouille sa robe flottante ; — ses regards fixes sondent le courant : elle guette, — semblable à un aigle sur le bord de son aire. — Alentour les ondes dorées du fleuve reluisent et rougissent, — comme si une forêt de roses s'y était effeuillée : — mais ce ne sont pas les rougeurs empourprées du matin, — c'est le sang bu sur le champ de bataille.
Et maintenant approche, arrive, quelque chose
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l52 BALLADES ALLEMANDES
quelque chose qui s'élève et s'abaisse en battant des ailes, — quelque chose qui criaille et croasse une rauque clameur : — c'est l'armée des vautours et des corbeaux — qu'attire de loin ce friand festin...
— « O Dieu éternel ! épargnez seulement mon enfant ! — ne déchirez pas son visage de vos serres. »
Elle bondit, elle agite vivement son bâton, — elle déchire l'air de ses lamentations aiguës. — Corbeaux et vautours semblent s'effrayer ; — ils l'entourent, hésitent et s'enfuient. — Elle n'entend plus de nouveau que les sifflements du vent de la nuit ; — les étoiles reflètent leurs grands yeux sur les flots ; — et toujours elle laisse errer ses regards, — dont l'éclat est plus flamboyant que le scintillement de toutes les étoiles.
Soudain, là, là! Son cœur ne l'a pas trompée...
— De ce côté, voyez donc ! Ses yeux l'ont déjà reconnu : — le plus près d'ici, la tête renversée...
— Ciel tout-puissant ! oui , c'est son fils ! — Ces cheveux qu'elle a si souvent baisés se collent — comme un coussin autour du corps sanglant ; — le fleuve court rapide, mais les ondes caressantes le bercent — tout doucement vers sa mère.
« Tu ne seras pas englouti par ces flots — où t'a précipité la main brutale de l'ennemi. — De mon enfant tout ne sera pas mort pour moi : — il me restera une tombe sur laquelle j'oserai pleurer ! »
— Ainsi crie-t-elle , et d'un bond intrépide elle s'élance — dans les eaux troubles et bouillonnantes ;
— l'écume des vagues lui monte jusqu'à la ceinture, — elle avance encore et plonge jusqu'à la poitrine.