‹ Le livre des ballades allemandesChapitre 68 sur 71 · LORELEÏ I · texte numérisé non relu

LORELEÏ I

heureuse, mais solitaire... — tel est le sort de Loreleï ! »

La barque glisse, vole. — Cette gorge puissante,

— ce corps chaste et suave, — allument leurs désirs. — Leur cœur convoite la vierge, — dussent-ils en mourir !

Du haut de son rocher, l'enchanteresse leur tend

— ses bras nus. — « Je t'aime, embrasse-moi ! — dit-elle dans ses chants; — je suis toujours prête,

— ma beauté s'épanouit, mon cœur brûle. »

Le fils du roi tient le gouvernail : — « En avant ! à travers les eaux écumantes! — C'est ici le séjour de la nymphe !» — « Voici l'écueil !» — « Qu'importe, camarades! » — « Jésus Marie ! Seigneur du monde, ■ — mon Dieu, sauvez-nous, nous sombrons! »

Le tourbillon saisit l'esquif vacillant : — « O Loreleï, ma belle ! » La rafale siffle dans la voile :

— « J'entends enfin tes accents ! » — Il se brise soudain sur le roc : — ■ « Est-ce là ton accueil, sirène? »

Sur les pentes abruptes de la roche — monte une grave procession , — ceinte de scapulaires — et le livre d'oraisons à la main. — Souvent ils s'arrêtent, longtemps ils se reposent; — ils récitent tout bas le chapelet, — ■ et sur leurs joues pâlies — brille comme une lueur de sainteté. — Ils prient dévotement pour rompre le charme, — ils s'arment

vaillamment pour combattre le malin, — ces moines qui défilent.

En haut, sur la mousse fraîche, — Loreleï, toujours fière, — joue avec ses tresses dénouées, — comme un enfant en rêverie. — Sa gorge est toujours éblouissante, — son cœur bat toujours vite ; — ces visiteurs d'aujourd'hui, — doit-elle froidement les mépriser comme ceux d'autrefois? — Voici qu'elle détourne vivement ses yeux ardents ; — elle ne comprend plus; elle ne trouve plus de charmes contre ces gens — qui avancent si singulièrement.

« Toi qui es ressuscité d'entre les morts, — ô Christ, Dieu et fils de Dieu, — notre Maître, ne nous confonds pas, — nous qui nous prosternons devant ton trône. — Intercède, Vierge bénie, — pour nous, rends-nous propice — le Sauveur de tous les pécheurs, — et délivre-nous des sortilèges.

— Après le prière, l'action : — nous aurons le courage d'affronter ces maléfices. — Venez à notre aide, saints du ciel! »

Les moines agenouillés se relèvent. — A la sombre lueur des torches, — ils montent gravement,

— se signant le front et le visage. — Ils s'entourent d'un nuage d'encens — et purifient le sol par l'eau bénite. — Leurs chants se taisent, — mais leurs bouches murmurent encore des Ave. — Dans ces lieux hantés, les religieux — s'avancent ainsi d'un pas tranquille et solennel, — comme les disciples entourant le Seigneur.

Alors de son trône de rochers — se lève la belle femme; — ses yeux lancent des éclairs, — son corps délicat frissonne. — o Qui vous a invités, mes

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