HÉRODOTE
Et les malheureux, sur la foi du dieu et d'une concession de douze hectares, reprirent le chemin de Pexii.
Ils y fondèrent Cyrène ; — il est si doux de fonder une ville! comme dit un des héros de Méry, en fichant trois pieux en terre dans une forêt de l'Inde ; Cyrène était mieux que cela : c'était une ville, — toutes les villes sont au passé en Algérie; •— c'était une ville de marbre
et de porphyre dont il ne reste plus que des pots cassés.
Elle eut des artistes, un philosophe et deux poètes; les artistes, dont on ignore les noms, se sont immortalisés par des ouvrages inconnus; des deux poètes, l'un a laissé un distique, l'autre un quatrain; encore celui-là avsdt-il abandonné sa patrie pour aller vivre à la cour élégante de Ptolémée ; le philosophe enseignait cette morale inmaorale: « Le bonheur est dans le plaisir : » leçons inutiles, depuis longtemps passées de la théorie à la pratique ; aussi les descendants efféminés de la rude Sparte, finirent-ils
en queue de rat, sans môme laisser leur histoire, sans même laisser la date de là fondation de leur ville, date qui varie de 1333 à 758 et 631 avant J.-G.
Un peu plus à l'ouest , c'est Garthage, la grande Garthage qui n'a pas laissé son histoire non plus; mais de laquelle il a été écrit : « dure et servile, triste et cruelle, égoïste et cupide, implacable et sans foi. » Repaire de marchands 1 Avec des sacrifices humains , des mystères infâmes et nocturnes; et qui forçait les pères à jeter leurs enfants en pâture à Moloch ; sans philosophie même épicurienne , sans littérature, sans artistes à elle, car ceux qui l'ont bâtie, ornée, rebâtie, réoruée^ jusqu'à trois fois, les marchands ont la vie dure, n'étaient que des mercenaires, comme ses soldats.
Aussi les descendants dégénérés de Tyr et de Sidon finirent-ils comme leurs voisins de la Gyrénaïque,
Puis ce sont les Romains, qui ne demandent à l'Afrique que du pain pour le jeter à leurs prolétaires du Forum; des carnassiers et des gladiateurs pour les jeter au cirque, et des avocats pour les jeter sur le pauvre monde.
Africa nutricula caussidicorum^ a dit Juvénal : TÂfrique est la mère nourrice des avocats, et des lions, avait dit Salluste.
Singulier effet de la civilisation 1 les lions disparaissent et les avocats se multiplient.
Administration oppressive, impôts écrasants, exactions et concussions, misère générale, à ce point que les pères de famille vendaient leurs enfants pour payer au trésor leurs taxes municipales.
Grandes ruines du moins qui témoignaient....
elles témoignent, car plus les ruines sont grandes, plus elles sont concluantes; elles témoignent que le peuple qui les a laissées a disparu, dégénéré, ruiné lui-même, ruiné d'esprit, d'intelligence et d'énergie. Du reste, point d'art, point d'industrie, point de littérature, point d'histoire, à moins qu'on ne nous jette à la tète l'éternel Apulée et quelque trois ou quatre noms aussi connus que ceux-ci : Annœus Gornutus, Cornélius Fronto, Nemesianus, Corripus et Salluste, qui n'était pas Africain.
Salluste n'était qu'un proconsul avare et concussionnaire , qui se hâta de rentrer à Rome avec une fortune scandaleuse, pour y vivre de
la considération générale dans les jardins splendides qui portent encore son nom.
C'est là qu'il écrivit ce que les pédants ap* pellent son histoire; sans philosophie, sans couleur locale, sans topographie reconnaissable, sans une phrase qui vous mette en situation ; et dans laquelle les rudes Âbd-el-Kader et les sauvages Bou-Maza du temps font des discours en trois points avec exorde et péroraison, comme des rhéteurs et des grammairiens. Changez les noms, et ce sera la première histoire venue.
Un jour que j'en aurai le temps, j'en finirai une bonne fois pour toutes avec Salluste.
Comme intermède à ce saknigondis romain, où pas un homme ne surgit, il y a l'Afrique chrétienne avec Terlullien, Lactance, Minucius Félix, Arnobe, saint Cyprien, Optât, saint Augustin.
Oui, mais il y a les manichéens , les pélagiens, les donatistes, les circoncellions, toutes les hérésies et tous les schismes qui désolent l'Église primitive, vouée aux bëtes comme une vierge du cirque, au milieu de massacres, de tueries, d'incendies et de dévastations, et qui,
de nos jours, transformées en hérésies poli-^ tiques, désolent la société.
Le grand TertuUien lui-même n'est pas complètement absous d'un peu d'hérésie.
La seule gloire grande et pure de cet affreux temps est celle d'Augustin; et, chose triste à penser 1 le prélat vénéré, l'éloquent apôtre commençait un de ses sermons par cette phrase :
Pav^cij audite pauca; quia et nos^ in hoc lassitndine corparis et xstibtts^ non possmniks miUta.
« Peu nombreux que vous êtes, écoutez le peu que j'ai à vous dire; car, et nous aussi, par cette lassitude du corps et ces chaleurs, nouç ne pouvons pas beaucoup. »
Ainsi donc, ni la foi, ni le zèle, ni la vertu ne peuvent triompher en Algérie de la lassir tude du corps et des chaleurs.
Quel aveu et dans quelle bouche !
Les Vandales, ces glaçons du Nord, s'y sont fondus en un instant. Bélisaire qui n'avait à faire « qu'à une armée efféminée, tombée au dernier degré de faiblesse et d'alanguissement, » c'est l'histoire qui parle, l'anéantit avçc 10 000 hommes; mais ceux-là, nouveaux venus, n'avaient encore subi aucune altération
ni dans leur énergie native, ni dans leur sens moral.
Hélas 1 un peu plus tard, efféminés, à leur tour, ne sachant plus supporter ni la faim, ni la soir, ni la chaleur, ni la fatigue, il n'en resta plus qu'un vague souvenir sans épitaphe.
Les Vandales avaient ravagé TAfrique de l'ouest à l'est; les Arabes, tout en faisant une trouée jusqu'aux sources de TEuphrale, la ravagèrent en sens inverse ; et les voici à Bagdad en même temps qu'en Espagne, ici et là chevaliers, savants, poètes; philosophes, artistes; architectes des merveilles de Séville et de Cordoue ; les voici grands d'un monde à l'autre, mais avec une solution de continuité en Algérie, où de tout temps nous les trouvons ce que nous les avons retrouvés.
Est-ce caractéristique et concluant?
Serons-nous plus heureux ! malgré toute ma fatuité nationale, je n'ose l'espérer et ne me hasarderai point à le prédire.
Du moins ne seront-ce pas les histoires, y compris celle-ci, qui nous feront défaut.
Or , comme de l'étude approfondie et consciencieuse que j'ai faite du pays....
— Pendant quinze jours, interrompit ironiquement Maurice.
— Non, pendant seize, répliqua gravement Albert : or, comme des études aussi consciencieuses qu'approfondies que j*ai faites du pays, scientifiquement, dans trois volumes au moins, sur des milliers qu'il a déjà produits ; géographiquement, sur une longueur de vingt lieues, d'Alger à Tipaza, par une route superbe, il résulte pour moi, des divers points de vue ethnologiques, physiologiques et psychologiques d'où jel'îii envisagé....
— Par la croisée de la diligence, demanda Maurice?
— - Non , de l'impériale , le point de vue le plus élevé, répondit Albert ; il résulte pour moi que les lions, les panthères, les hyènes, les chacals et les sangliers y vivent à l'état solitaire et isolé ; et comme il est acquis à l'androzoologie, science nouvelle, que l'instinct de l'animal est corrélatif à celui de l'homme, son compatriote, et relui de l'homme à celui du groupe, par induction ; je dis que Tindividualisme se développant outre mesure chez l'animal africain, il se développe jusqu'à l'égoïsme le plus étroit
chez rhommey et que le groupe n'y est composé que d'une agglomération de personnalités sans cohésion, sans affinités, sans solidarité, autres que celles d'une protection mutuelle intéressée.
Qu'en conséquence, l'homme et le groupe sont inéducahles, inassimilables, incapables de se constituer en corps de nation intelligente et progressive.
— Oufl dit Maurice.
— Oufl dit Albert.
— J'ajoute, reprit-il, que l'influence des causes identiques, dans un milieu identique, produisant infailliblement des effets identiques, les animaux importés en Algérie, le bœuf suisse, beauceron, charolais,saintongeois; les chevaux de Tarbes, du Limousin, de la Normandie, anglais, mekiembourgeoîs, et les moutons de Panurge, nous donneront un critérium, une base d'appréciation, de ce que sera l'homme émigrant des mêmes pays.
Or, le bœuf et lé cheval importés ne pouvant y travailler que peu ou point, l'immigrant européen n'y travaillera que point ou peu ; d'où il suit que l'Algérie, malgré un mouvement com-
mercial auquel il ne faut pas attacher trop d'importance, quoiqu'il se soit élevé, en vingt ans, de 20 millions à 237 millions, restera inerte et improductive; de plus, comme il est prouvé que les baudets du Poitou y deviennent, en peu de temps, inaptes à la reproduction et meurent de marasme ou de nostalgie ; il est également acquis que l'Européen y mourra, dans un temps donné, de fièvres tierces ou quartes, d'un coup de soleil s'il va tète nue, de la petite vérole, s'il n'a pas été vacciné, et même de vieillesse; et que le grand nombre d'enfants créoles qui fourmillent dans les rues n'est point une raison de croire qu'il puisse s'y reproduire.
Gomme conclusion, je prends donc sur moi de conseiller à la Frt^nce d'abandonner ce pays inaudit, en payant aux indigènes une juste in<demnité compensatrice des dommages que nous leur avons causés depuis trente-trois ans.
Et, comme je tiens à vivre en société et non en tribu ;
Comme je tiens à avoir des amis qui ne soient ni fourbes, ni envieux, ni égoïstes ;
Gomme je tiens à ne point devenir sauvage ;
A ne point avoir d'enfants qui soient nègres;
De petits neveux qui soient singes ;
Et, par-dessus tout, à ne point passer pour un baudet poitevin importé :
Je n'y ai séjourné que seize jours; et si vous ' y allez jamais , je vous conseille d'en faire autant.
— C'est pourtant en Algérie, répondit Maurice, que j'ai rêvé d'aller passer ma lune de miel, si jamais cette lune-là se lève à mon horizon.
— C'est cela, reprit Albert; les quatorze jours d'Abderame III. »
Maurice inclina mélancoliquement la tète sous le coup d'une préoccupation évidente; et dès lors il fut clair pour Albert que, sous l'influence de son bon ou mauvais mot , les deux principes brun et blond, représentés par Madeleine et par une inconnue, jouaient aux échecs son insaisissable ami, avec des chances variées, mais à peu près égales, de perte et de gain ; en d'autres termes, il était âxé sur ce point : Maurice redoutait avec Madeleine, brune, Tassez triste sort d'Abderame avec Zàhara ; mais avec
quelle blonde pouvâit-ii espérer une lune de miel éternelle?
Là était la question qui le préoccupait luimême.
Il en prit son parti.
c Ici » dit-il assez haut pour éveiller en sursaut Maurice de sa rèyerie, je ferme la parenthèse et je rouvre le manuscrit :
«Les femmes grecques brunes teignaient leurs cheveux avec une teinture jaune ou les pailletaient d'or. Tous avez vu tous ces détails dans le tome second du Voyage d'Anacharsis.
Souvent, par un caprice inexplicable, les blondes se teignaient en noir les cils et les sourcils, ceci explique pourquoi on a dit d'Hélène qu'elle avait les yeux noirs; et pourquoi nous retrouvons ce genre de beauté célébré par quelques poêles. »
Ainsi André Ghénier a dit :
Je sais qu'on ne voit point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés; Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire Et, sur de beaux yeux bleus, une paupière noire.
Ghéréinen, cité par Athénée , que nous ne citerons nous-mème qu'avec réserve, veut-il peindre un groupe de jeunes filles :
« La lune versait un demi-jour mélancolique sur la nature; j'aperçus un groupe de nymphes ; l'une était mollement étendue, et l'œil pouvait compter les douces palpitations de son sein demi-nu ; une autre dansait, et le zéphyr se jouait dans les plis de sa tunique. La blancheur d'une troisième brillait comme un fantôme dans robscurité des ombres. Une autre, entièrement voilée, ne laissait voir que ses bras et ses épaules d'albfttre. Une autre avait le sein couvert, sa robe de gaze dessinait ses gracieux contours : à sa vue l'amour s'imprima sur mon cœur comme un cachet brûlant; ses cheveux blonds, voltigeaient au gré de l'haleine amoureuse des vents ; un incarnat léger, semblable aux premiers feux de l'aurore, se mêlait à ses lis. D'autres roulaient en riant sur le mol hélénium et sur des touffes de safran et de violettes.... »
Le poète n'a remarqué la chevelure que d'une seule de ces nymphes, et cette nymphe est blondci
Dans la dixième idylle de Théocrite, Battus, avec cet instinct de discernement qui caractérise tous les amoureux, et qui, combiné avec une dose égale d'amour-propre, agit sur notre esprit de telle façon,
Que dans Pobjet aimé tout nous devient aimable,
Battus chante sa Bombyca, ^ blonde ^ selon lui, comme un çiiel doré, > mais en réalité « Syrienne maigre et brûlée par le soleil; »
aussi Milon lui répond-il un peu brusque^ m^it : c Va raconter ton pitoyable amour à ta mère. »
Le type, comme l'idéal de la beauté , était donc la beauté blonde*
Le jugement de Paris, est le jugement de toute l'antiquité*
C'est la blonde Phryné, Phryné veut dire blanche 9 qui inspira les deux plus grands ar-^ tistes de la Grèce, à cette époque. Un jour, aux fêtes d'ËIeusis, elle fut surprise aux bains, sans autre voile que ses blonds cheveux, dans le golfe Saronique. La foule enivrée la salua d'acclamations ; et quelque temps après la Grèce ado-
rait deux déesses de plus, la Vénus de Praxitèle et la Vénus d'Âpelles.
Apelles cependant était l'amant heureux de la brune Laïs.
Et quand cette pauvre Lais, pour laquelle on avait fait ce proverbe : ne va pas qui veut à Gorintbe; tant elle y avait appelé d'adorateurs et tant ses adorateurs y payaient cher ses faveurs et y avaient exagéré le luxe; quand la pauvre Lais, laide et flétrie avant l'âge; suspendait son miroir dans le temple de Vénus courtisane avec cette inscription :
« Reprends-le, toi qui es toujours belle;
car je ne puis plus m'y voir telle que j'étais
et ne veux pas m'y voir telle que je suis; »
quand , buvant et tendant la main à l'aumône, elle mourait oubliée, les Grecs élevaient à Phryné, qu^un digne amour avait absoute de ses amours f une statue d'or dans le temple de Delphes ; elle donnait à Thespies, sa patrie, le satyre de Praxitèle; elle relevait les murailles de Thèbes, détruites par Alexandre; elle avait des sénateurs pour parasites ; et se faisait absoudre d'une doublé accusation capitale en laissant tomber sa tunique de ses épaules à sa
ceinture, devant les héliasles éblouis et devant la foule stupéfaite qui chassait son accusateur de la tribune.
En Egypte, et le lieu est à remarquer, une femme blonde eut les honneurs de l'apothéose.
Bérénice, pour appeler la faveur des dieux sur Ptolémée, engagé dans une expédition difficile, consacre sa chevelure à Vénus. Quel sacriâce, même pour une amante! et Bérénice était épouse. Uex-voto disparaît. Ptolémée est furieux :
« Qui a volé les cheveux de ma femme?
qu*on le trouve et qu'on l'écorche I
— Qui les a volés? lui répond Gonon, FArago de ce temps-là; ce sont les dieux, les dieux eux-mêmes; et cette nuit, je l'ai vu, ils en ont &it le groupe d'étoiles qui brillent sur votre tète, entre la Vierge et le Lion.
— Ah! c'est différent, » dit Ptolémée; puis il embrassa son astronome et alla se coucher.
Je vous lègue la recette, si jamais un mari s'aperçoit qu'une boucle manque aux anglaises de sa femme. Quel sens eût eu Tà-propos de
Conon, si Bérénice eût été brune? D'ailleurs, ne lisons-nous pas dans le poème de Catulle, traduit, selon les savants, d'un poëme perdu de Gallimaque : ^
« Dépouille sacrée d'une tété blonde, nous brillons entre les astres. »
De l'Egypte et de la Grèce nous allons passer à Rome, et là encore nous verrons la femme blonde rayonner dans toute la poésie.
Au quatrième livre de YÉnéidej Didon coupe ses blonds cheveux; au dixième, Vénus est appelée Aurea^ la dorée.
Et dans Horace :
Pourquoi relèves-tu ta blonde chevelure Avec tant d'art modeste, ô coquette Pyrra.
Ailleurs, il a abandonné Lydie pour la blonde Cloé.
Et Tibulle :
Ce n'est point par des mots que Délia , la belle ,
Fait ses enchantements ; C'est avec son beau front d'où l'or à flots ruisselle,
Avec ses bras charmants.
Ailleurs :
Pour plaire, Pholoé n'a qu'à se faire voir, Et sa grâce est toujours à nulle autre seconde, Qu'elle ait ou bien n^ait pas, dans l'acier d'un miroir, Ëtudié son air, paré sa tête bhnde.
Et Properce, dans le Jour natd de Cynthie:
Charmante, lève-toi! Le jour est radieux Gomme était le beau jour oil tu vis la lumière , Sous un astre propice. Allons porter aux dieux Les gâteaux et le miel et ta juste prière. " Qu'une eau pure d'abord, sur ton front si vermeil, Dissipp la langueur qu'y laisse le sommei] ; Que tes doigts déliés, savants à la toilette , Dans l'or de tes cheveux tressent la violette ; Viens demander aux dieux, ô mes seules amours ! D'être belle toujours, de me plaire toujours.
BtGallus:
blonde Lydia, plus blanche que le lait, Que l'ivoire indien, le lis ou l'églantine ; Entre toutes tes sœurs plus belle que ne l'est Entre toutes ees sœurs la rose purpurine.
Laisse, ma Lydia, laisse tes blonds cheveux, Plus blonds que n'est l'or pur, flotter capricieux.
Ailleurs :
Est-ce l'or, Gentia, qui donne à tes cheveux Ce blond rayonnement dont l'éclat les inonde, Ou i^e serait-ce point ta chevelure blonde Qui donnerait à l'or ses reflets radieux?
Et ce pauvre vieux Maximius, qui s*écriait si mélancoliquement :
Claude^ precôr, miseras ^ cetas verbosa, qiterelas! Par grâce ! âge verbeux, cesse tes tristes plaintes !
Or, sav«z-vous pourquoi ces tristes plaintes? C'est que le souvenir venait lui chanter à Toreille :
Oh ! que des cheveux d'or l'éclat étincelant, D'une vierge ingénue orne bien le front blanc !
Il faut l'avouer, toutefois, et c'est un hom* mage de plus à rendre aux femmes blondes, les chevelures de ces belles Romaines n'étaient, pour la plupart, que des chevelures d'emprunt. C'était une branche de commerce importante
à Rome. Les cheveux les plus ardents et les plus recherchés venaient de la Germanie, comme nous l'apprend une épigramme de Martial :
« Lesbie, je t'ai envoyé de la région de l'Ourse, une chevelure blonde, pour que tu visses combien la tienne est plus blonde encore. »
Ovide parle dans le même sens au premier livre des Amours.
C'était vraiment une fureur que la passion des cheveux blonds, à Rome : jusque-là que les artistes eux-mêmes en badigeonnaient leurs statues. Une Diane, découverte à Herculanuiii en 1760, et qui a paru à Wenkelmann remonter aux premiers temps de l'art, avait les cheveux dorés; il en était de même de la Vénus dite de Médicis.
Il n'était pas de moyens que les brunes n'employassent pour se faire blondes. Leurs cosmétiques étaient bien autre chose que notre eau balsamique, notre pommade du lion et notre graisse d'ours.
« Une dame un peu soigneuse de sa parure est presque toujours d'un blond ardent, d'un
blond d'or ou d'un bbnd cendré. Bile se pro« cure ces nuances délicieuses soit à l'aide d'ud savon des Gaules, employé en pÂte ou en lu quide, soit avec une infusion de brou de noit, soit avec une poudre extrêmement fine dont elle se fait frictionner la tète, ou bien encore avec un mélange de lie de vinaigre et d'huile de lentisque, qui blondit les cheveux en une nuit. Quelques brunes consentent à conserver la couleur naturelle de leurs cheveux, quand elle s'accorde mieux avec leur genre de beauté. >
Si vous voulez plus de détails, consultez l'excellent ouvrage de M. Desobry, Rome au siècle dCAugustCy où j'ai pris celte dernière citation, ou bien encore le Dictionnaire d'antiquités de Fargault.
Au moment > enfin , où nous écrivons ces ligneSi on vient de mettre au jour dans les ruines de Pompéi, cette profession de foi de l'antiquité :
Gandida me doouit nigras odisse puellas.
c Une blonde m'apprit à détester les brunes. »
Chez toutes les femmes de tous les peuples,
l'orgueil d'une belle chevelure a été le premier orgueil de la toilette. Vous savez à quel prix les femmes syriennes, initiées aux mystères de leur déesse^ pouvaient racheter le sacrifice de leur chevelure. Leur déesse était Vénus.
Le prophète Isaïe, qui s'entendait en ana« thèmes, n'en4rouve point à fulminer, contre les filles de Sion, de plus fulminant que celui-ci :
« Parce que les filles de Sion se sont redressées, qu'elles ont marché la tète haute, qu'elles ont fait des signes, des yeux.... le Sei* gneur rendra chauves les filles de Sion 1 »
Les jeunes Grecques, en deuil, consacraient leur chevelure aux m&nes de celles d'entre elles qu'elles pleuraient, comme nous l'apprend Sapho :
Les cendres de Timas gisent dans ce tombeau ;
La Parque sans pitié, d'une main trop cruelle,
A tranché ses beaux jours, avant qu'hymen pour elle
Allumât son flambeau.
Ses compagnes en deuil, ses compagnes aimées, Sur sa tombe ont coupé leurs tresses parfumées.
Cette traduction des quatre vers de Sapho est plus littéraire que littérale, il en faut convenir ;
et l'on pourrait en dire ce que Rivarol disait de je ne sais quel distique : « Il y a des longueurs. »
En voici une autre qui, par contre, est plus littérale que littéraire, elle est d'un professeur plus fort sans doute en thèmes qu'en Tersions; je ne la cite que pour ce qu'elle vaut, comme preuve à l'appui :
La cendre que tu vois fut Timas vierge encor, Sa couche nuptiale était aux sombres rives; Debout, près du cercueil, ses compagnes plaintives Ont, de leurs longs cheveux, coupé les tresses d'or.
Gonsolons-nous de cette poésie d'un autre &ge avec André Chénier:
vous, du Sébétus, naïades vagabondes, Coupez sur son tombeau vos chevelures blondes.
L'abus que les Athéniennes faisaient du luxe dans la coiffure est le seul que Solon n'osa pas attaquer; seulement il nomma des magistrats spécialement chargés di'empècher qu'il n'allât plus loin. Elles nouaient leurs cheveux avec
des anneaux ou des chaînes d'or^ avec des rubans chargés de pierreries; elles en faisaient un édifice à plusieurs étages, qu'elles soutenaient avec des poinçons d*or garnis de perles. Quelquefois les Romaines nouaient simplement leurs cheveux par derrière, avec un bouquet de fleurs, jet d'autres fois les façonnaient en casque, en bouclier, en formes bizarres*.
«Eh? mais, interrompit Maurice , il était donc poète, le cher oncle? je n'ai vu nulle part les traductions que vous venez de me lire.
— Poète, oui, un peu, comme tout le monde.
II adorait les vers; mais il ne pardonnait qu'à trois ou quatre poètes d'en faire , parce que , disait-il, c'est un passe-temps trop coûteux et qui, selon Platon, dénote une paresse d'esprit. S'il s'en permettait quelques-uns, lui, c'est qu'ayant 50 000 livres de rentes, il pouvait perdre son temps à sa fantaisie. Mais laissons ceia. • . •
— J'avais à vous dire que ce soir j'ai vu, sur la promenade qui serpente à mi-côte de votre montagne, et que vous nommez, je crois, le Chemin vert, une «femme! une femme!
— Il devait y en avoir mille, interrompit
assez gauchement Maurice; mais enfln, celte femme ?
— Cette femme, reprit Albert, est ce qu'il y a de plu» ravissant au monde : grande, svelle, pleine de gr&ce nonchalante.;..
— Et ses yeux? demanda Maurice.
— Gomme te ciel.
— Et ses cheveux ?
— Gomme de l'or.
-Ëtsesmain^?
— Gomme de l'ivoire,
— Et son teint?
— Gomme des roses. C'était Gabriel dans le Paradis terrestre.
— Mieux que cela, mon cher Albert; c'était Louise.
— Quoi ! vous la connaissez? Hier cependant, à vous entendre, il n'y avait pas une blonde à Angoulème. Au reste , avouez , mon ami , avouez que Louise est l'idéal de mon oncle i la femme que je cherche, la femme qui
doit être la mienne. Oh! mon oncle avait rdison.
— Louise, votre fetnme! Mais c'est elle que j'aime^ Albert!
— Vous l'aimez ! c'est impossible ; et voire cousine?
— Ma cousine ! ma cousine est ravissanle, j'en conviens, et le vague souvenir d'une amourette d'enfance, — car nous avons cru nous aimer autrefois , — m'en fait souvent parler avec enthousiasme; mais je vous le dis, en vérité, mon ami, c'est Louise que j'aime, et je vous en supplie, au nom de notre amitié, abstenez-vous de toute démarche auprès d'elle ; les chances ne me seraient pas favorables, je le sens. Pour ne parler que de votre fortune, elle tenterait sûrement les parents de Louise, et je la connais, la pauvre enfant, elle obéirait. Vous feriez mon malheur, Albert; j'en mourrais.
— Je n'ai plus rien à objecter, répondit Albert; non certes, pour rien au monde je ne voudrais faire le malheur de qui que ce soit, moins encore le v6tre; mais vous-même, mon ami, réfléchissez bien à ceci ; je n'ai plus que quelques mois devant moi; les Louise sont rares* en France, si j'en juge par mes courses inutiles, et je serai bientôt Gros-Jean, comme avant mon héritage. Consultez bien votre cœur;
voyez s'il ne reste pas au fond quelque étincelle de cet ancien amour d'enfance, que vous m'avez avoué; ces amours-là ne s'éteignent jamais bien. Enfin, mon cher Maurice , tachez (Taimer votre cousine , vous me rendrez service, et je vous en serai à jamai» reconnaissant.
— Si je n'aimais pas Louise, ce serait bien certainement ma cousine que j'aimerais, répliqua Maurice ; car, à vrai dire, chaque jour ajoute quelque chose à sa gr&ce; et un moment aujourd'hui, j'ai cru.... Mais c'est Louise que j'aime.... et tenez! mon ami, mon bon ami, vous ne l'avez vue qu'un moment, vous, vous n'en pouvez être encore éperdument amoureux.
Eh bien! sacrifiez-vous un peu : parlez-m'en; qu'elle robe avail-elle? quel chapeau? que faisait-elle? était-elle assise, et sous quel arbre? se promenait-elle, et avec qui? Parlez-m'en, mon ami; que, faute de mieux, je la voie par vos yeuxl...
— C'est-à-dire, répondit Albert, que me voici passé à l'état de confident de comédie, soit, j'en accepte le rôle.... en attendant....
Louise donc, votre Louise, ô mon tendre
Maurice, avait une robe rose, un chapeau rose d'une simplicité divine, comme il convient à sa grâce, à sa beauté, à ses dix-huit ans. Elle était assise sur le troisième banc à gauche, sous un ormeau , entre sa mère ou sa tante, deux professions qui se ressemblent beaucoup, et sa sœur ou sa cousine qui ne lui ressemble pas le moins du monde,
Et la lune inondait de ses rayons dorés Entre les rameaux verts ses cheveux adorés ;
vous voyez que j'y mets de la complaisance.»
Maurice rêvait.
c Enfin, reprit Albert, elle écoutait la musique, je ne sais quelle symphonie que je n'ai pas entendue, je n'avais plus d'oreUles ; et je dois avouer que dans la foule de vos dandys, il n'y avait guère non plus que des yeux : Louise faisait évidemment tort à Beethoven.
— La musique l s'écria Maurice en bondissant, la musique! cette lune de l'art, comme a dit Victor Hugol Oui, elle aime la musique! c'est la seule imperfection dont sa bonne fée ne Tait pas préservée ! Ia musique ! un prétexte
1S6 LE LHTRB DBS BL0NDB8.
à la jolie femme de poser mélancoliquement en rêveuse et de se faire adorer» sans que le diable y perde rien, par la foule en extase I Et puis on vient lui chanter le lendemain :
N'étiez-vous pas heureuse en voyant tous les yeux Tracer autour de vous un cercle radieux!
Vous aviez Pair ainsi, rêvant sous vos longs voiles, De la Vierge Marie au milieu des étoiles!
— Ne riez pas, Albert, vous voyez bien que je souffre !
— La musique ! au diable la musique! on en a mis partout : aux baptêmes, aux mariages, aux enterrements ; dans la loge de mon concierge, dans les salons de tous les étages; pianos par-ci, pianos par-là et canaris dans la mansarde!
Musique sacrée, musique profane, musique savante ; savante ! il ne lui manquait plus que cela ! musique militaire, orphéons bourgeois ! dans la rue, sur les places, dans les jardins; c'est un attentat perpétuel à la religion du silence et du recueillement; on ne respire plus que croches et doubles croches, comme chez Pythagore; on ne peut faire un pas sans se
heurter à un chaudron, comme chez les Auyergnats.
N'ayions-nous pas assez des serins en cage, des rossignols et des fauvettes? Le serin 1 une affreuse bëte jaune qui n'a pas mftme sa raison d'être, puisqu'on peut avoir une serinette.
Passe encore cependant I et passe à la rigueur pour le merle des savetiers et l'alouette de Roméo :
Mais votre rossignol, cet oiseau des poôtes, Il est maigre comme eux, c'est un pauvre ragoût ; Et, s'il faut l'avouer, j'aime mieux les fauvettes : Leur voix vaut bien la leur et, sur la fin d'août, Je vous les recommande— on les mange en brochettes Gomme les ortolans dont elles ont le goût.
Non, nous n'avions pas assez de ces affreuses bêtes à musique , de l'épinette de nos grand'mères, de la harpe de Corinne et des harmonies de la nature : le vent dans les grands bois, la cascade sur les rochers, l'ouragan dans les montagnes, la vague sur la grève, le tonnerre dans la nue, le cri-cri dans l'herbe, la cigale dans les pêchers, la grenouille dans les marais. C'était le bon temps 1 le temps de l'esprit, du
mot, de la verve gauloise ; de la causerie française dans les ruelles, chez Ninon, chez Sévigné, chezTencin; les meubles s'appelaient bergères et causeuses; on vous voiturait, comme dit Molière, la commodité de la conversation. Aujourd'hui, les meubles s'appellent fauteuil et l'on y bâille ; divan et l'on y dort ; tète à tète et l'on y boude; chaise et l'on y joue le v?hist muet; tout cela autour de cet instrument de torture, meuble obligé, lui aussi, qu'on appelle piano, par antiphrase.
Non ce n'était pas assez des concerts du bon Dieu et de quelques tours de vielle ; il a fallu doubler, centupler tout cela, le parodier avec un tas de machines infernales : la flûte qui rend si laid que Minerve jeta la sienne dans l'Ilissus ; le piano qui rend bossu et qui vous donne Tair d'une araignée faucheux gambadant sur sa toile; le trombonne, la clarinette, le hautbois et toutes les inventions de M. Sax, qui vous donnent les joues en creux et l'air bète, les joues en pomme et l'air bète, les yeux d'un veau qui tète et l'air bète.
J'apporterai ma clarinette, disait Gilles à Arlequin.
Je n'y vois aucun inconvénient, pourvu que lu n'en joues pas , répondait Arlequin à Gilles.
Elle violon que j'oubliais ! le violon, la basse, la guitare avec leurs cordes en boyaux de chat: pauvre animal, dont on a traîtreusement tordu les entrailles, pour en faire des ficelles et les pincer entre deux ongles ou les frotter avec une queue de cheval.
Quelle occupation!
Mais un chat a la vie dure; et Ton ne tue jamais si bien un chat à violon, un chat à basse, un chat à guitare qu'il ne revive plus ou moins dans IjBur ventre creux — c'est leur âme — avec ses miaulements d'amour enragé, ses gémissements d'outre-tombe et ses gammes de supplicié. Ah ! vous l'avez écorché, vous l'avez torturé sans pitié 1 A son tour le pauvre martyr : d'un bout à l'autre de votre vie, il vous râlera vengeance et vous grincera talion ; échappez-y si vous pouvez ! Mais où fuir, où aller, où se cacher, sans tomber de flûle en violon et de fifre en trompette? Où trouver un lieu, un coin, un simple trou, une île déserte de Pékin à Tombouctou, d'Honolulu à Carpenlras où les indi-
gènes hospitaliers ne vous forcent à avaler du son par les oreilles.
traités de 1815 soyez maudits!
— Ah çà ! êtes- vous fou, Maurice ? interrompit Albert, à qui en avez-vous avec votre boutade contre la musique et que viennent faire ici les traités de 1815?
— Les avez-vous lus, Albert, ces affreux traités, reprit Maurice; avez-vous remarqué surtout la phraséologie hypocrite et biblique du traité de la sainte-alliance? Mais croyez-vous que je leur en veuille parce qu'ils ont la prétention d'avoir humilié la France ; parce qu'ils lui ont extorqué quelques provinces et quelques gros sous ? Est-ce qu'on humilie la France ! Est-ce qu'on la ruine en lui criant : « La bourse on la vie I » au coin du tapis vert de la diplO'^ malie! Il en est des nations comme des individus : les uns en touchant terre, font pomme cuite, et j'en connais; les autres font caoutchouc : ceux-là, plus fort on les précipite, plus haut ils se relèvent.
Ne nous Inquiétons pas de cela.
Mais la coalition, mais l'invasion, mais la sainte-alliance et leurs traités ont eu sur notre
pauvre France un effet moral bien aulrement désastreux : l'étranger nous a systématiquement dénationalisés : il s'en est pris à notre estomac en expatriant nos vins et en nous important son indigeste cuisine; à nos instincts artistiques et généreux, par l'industrie; à nos instincts religieux, par sa philosophie sceptique, sinon même athée; à notre intelligence, à notre esprit, à notre gaietér, par son tabac et son whist.
Et pendant que l'Angleterre et l'Allemagne attentaient ainsi à nos facultés natives, l'Italie faisait rouler sur nous, du haut des Alpes, une avalanche de pianos ; Vienne, ce grand pandémonium des charivaris éternels, qui ne s'est accolée Venise que pour lui voler ses barcaroles, Vienne ouvrait vers l'Occident ses outres êoliennes, et l'ouragan se faisait du Danube à l'Adriatique, balayant sur sa route la Suisse et la Savoie pour venir crever sur nos têtes en rafales, avec grêlons de galoubets, de cornemuses, d'orgues de barbarie et de musique savante.
A l'intérieur, soudoyés par la Prusse et par la Russie, la Bretagne rebelle, la Provence ennemie des Francs, le Languedoc mélomane, l'Au-
vcrgne et Saint-Gloud , traîtres à la patrie, éraillaient nos échos jusque-là si paisibles, avec la vielle et le mirliton, la sérénade et le bignou.
Le tour était fait.
Les derniers salons se sont fermés ; les cercles, les divans , les estaminets, les casini se sont ouverts. Désormais dénationalisés, cosmopolites sur place, au restaurant, nous nous empâtons de choucroute^ de roast-beef et.de macaroni en buvant des vins frelalés ; car, ô sacrilège et profanation I nous expatrions les nôtres I et après le dtner, nous tombons dans cet état d'Anglais et de boa qu'on a appelé Textase de la matière. Au café, nous nous enivrons d'absinthe suisse, ievermuth italien, de biter hollandais, de faro flamand, d!ale et de porter d'outre-Manche en fumant des londrès; au bal nous dansons la polka, la redowa, la scottiche, la mazurka; nous allons au bois en landaw, en brougham, en vic^ toria^ en américaine , et, à la chasse en break. Nos terrains de courses s'appellent le turf; nous y engageons des derby ; nous y faisons courir le steeple-chose par des jockey , ou nous le courons nous-même le^^icA; à la main et les favoris en côtelettes!
Dans nos écuries, nous avons des poney ^ des huntersj des haridelles ;
Dans nos étables, dessohrt-horn, des hereford, des angus; dans nos bergeries, des south-down, des cost'Voldy des dishley; dans nos basses-cours, des ayles-bury, des braMma^pootra^ des cochinchinoises^ des dorkings^ des breda et des walikiki sans queue.
Et nous préparons nos champs avec le croskilL
Où donc est la France?
Nos petits-neveux crieront : vive l'Empereur I en chinois.
Et comme complément à cette arlequinade en action, la musique endémique nous énerve et nous atrophie : elle a substitué la note au mot, la gamme à la phrase, l'ouverture, la symphonie et tout ce qui s'ensuit à la causerie; nous avons oublié la parole, nous en avons passé procuration à la musique ; et comme les autres dieux du passé, notre dieu national, l'esprit s'en val l'esprit est mort! les musiciens l'ont crucifié I
On a été obligé de mettre la conversation en dictionnaire.
Nous avions le soleil de Fart, nous n'en avons plus que la lune!
Pardon à deux genoux, ô mânes de nos pères! dormez en paix et sans regrets.... encore, serez-vous tôt ou tard éveillés par la trompette du jugement dernier.
Sera-ce du moins âni I
Et vous^ Louise, pourquoi sacrifiez- vous aux dieux étrangers sur l'autel du piano î N'avezvous pas assez d'esprit pour vous passer de musique ?
Madeleine du moins est pure dans son cœur, de cette apostasie.
— Votre belle cousine se nomme Madeleine, demanda négligemment Albert, un nom charmant.
— Et qui lui va si bien, reprit vivement Maurice, qu'il semble fait exprès pour elle : c'est Louise brune. Je lui ai laissé ce matin ces vers sur son album :
J'aime ce nom si simple et si doux, Madeleine ! Car je ne puis souffrir ces noms prétentieux, Ces grands noms de romans dont la province est pleine Et dont les parvenus pères ambitieux,
Font leur fils chevalier, leur fille châtelaine. Madeleine ! l'amour de la terre et des cieux !
Adieu Albert, à demain l Nous partirons à six heures, n'oubliez pas votre manuscrit, je l'ai promis en votre nom à Madeleine. »
Maurice était loin déjà qu'Albert le suivait encore des yeux. « Je croyais, pensait-il, n'être qu'un Œdipe et n'avoir à faire qu'à une énigme; mais je suis un GhampoUion en face d'un hiéroglyphe ; hiéroglyphe du cœur humain 1 bien autrement difficile à déchiffrer que ceux de Tentyris et de l'obélisque.
Maurice assurément n'aime pas la musique, c'est clair ; mais qui aime-t-il? En mpins d'un quart d'heure, le voici jaloux jusqu'à l'absurde parce que Louise est plus admirée qu'une symphonie ; et fou jusqu'à la poésie, on ne peut aller plus loin, au souvenir de Madeleine.
Raisonnons froidement et philosophiquement la situation : quand on aime, c'est qu'on a quelque raison pour aimer; or, quelles raisons Maurice peut-il avoir.... c'est absurde, ce que je pose là comme axiome; on aime parce qu'on aime, voilà tout : autrement, l'amour ne
serait que la résultante d'un A plus B, un chiffre, une opération de Tespril, et non pas ce qu*il est, une aspiration du cœur, sans préméditation.
L'amour est un effet sans cause.
Mais si on n*a aucune raison pour aimer, il y ttj ce qui est bien différent, il y a des raisons pour qu'on aime. // y a, représentant ici une force, une puissance en dehors de nous sympathique, magnétique, attractive, comme on voudra l'appeler, qui agit sur nous par droit divin ; par ce droit qui nous a donné la vie sans participation de notre volonté, et qui s'est réservé de la compléter indépendamment de notre libre arbitre.
Or, ces raisons sont de deux sortes : physiologiques et psychologiques ; et comme l'amour n'est qu'une aspiration vers l'objet aimé, on n'aime que par opposition et par contraste, comme si Dieu voulait, et il le veut, que deux êtres qui 's'aiment s'assimilent et se fusionnent jusqu'à complète absorption l'un dans l'autre.
Affaire d'angles rentrants et d'angles sortants qui tendent à s'engrener, comme l'a justement dit mon oncle.
Ainsi les bruns aiment les blondes ; les blonds
aiment les brunes ; il n'y a que les blondes aux yeux noirs et les brunes aux yeux bleus qui, participant de deux natures distincles, soient ou puissent être aimées par les bruns ou les blonds avec chance égaie, ce qui leur constitue double chance.
C'est une règle générale, à ce point qu'en étudiant les . caractères physiques d'un amoureux, on peut donner ceux de- son amoureuse; et qu'en reconstituant à l'état de jeunesse un homme ou une femme passés au gris ou même au blanc, on peut reconstituer en même temps, sans faillir que dans quelques détails, le portrait de celle ou de celui qu'ils ont le plus profondément aimé.
Il en est de même à peu près quant aux qualités psychologiques, avec cette circonstance que ces qualités-là ne sont jamais de prime abord efficientes et qu'elles ne viennent plus tard, surtout s'il y a union conjugale, que comme un nouvel élément d'assimilation absolue ou de dissolvant infaillible de l'amour.
Or, à l'Âge de Maurice, de Louise et de Madeleine, les yeux étant instinctivement séduits par les qualités d'opposition physique, c'est
par les yeux que l'amour entre dans le cœur, intratper fenestras, comme dit l'Écriture; donc Maurice, qui est blond et qui a les yeux bleus, ne peut aimer Louise et en être aimé; tandis que moi qui suis brun , avec des yeux noirs assez passables, — on peut se faire ces confes-
sions dans le mystère de sa conscience — je pourrais peut-être m'avouer, sans trop de fatuité^ que si je l'ai regardée avec extase, elle n'en a pas eu l'air absolument courroucée et que même je l'ai surprise....
Mon Dieu I qu'elle est belle !
Par contre, mon beau blond aime évidemment Madeleine, car l'amour ne peut être ubiquiste; et s'il se sent quelque attraction pour Louise, cette attraction ;a'est que poétique, artistique, vague et contemplative, comme on en peut avoir pour une de ces créations (Jivines descendues du ciel sur la toile de Raphaël, de Léonard ou de Murillo.
Il s'agit à moi de décrocher le tableau, voilà tout; et de ne laisser en vue de mon sentimental ami que le portrait de sa cousine.
Voilà tout, est superbe ! Eh, mais, malheureux! c'est là le diflicile, l'impossible peut-être !
Et tu l'aimes ce tableau ! et tes 50 000 livres de rente, tu les jetterais volontiers aux brunes en indemnité, pour peupler ton ciel avec cette unique madone.
Peut-être qu'en éveillant un peu la jalousie de Maurice à l'endroit de sa cousine.... serait-ce bien loyal? Pourquoi non? nous ne sommes pas en pays musulman, il n'en peut épouser qu'une ; il faut qu'il se décide. C'est à y réfléchir....
Mais comme il est minuit, couchons-nous :
la nuit porte conseil; et, dans les positions difficiles, je me suis toujours bien trouvé de prendre la position horizontale. »
M. de Prégeneuil, frère puîné du père de Maurice, habitait, pendant Tété, un petit châtelet sur les bords de la Charente. Aucun cataclysme ne semble avoir jamais tourmenté cet heureux pays. Point de sites abrupts, point de ravins, peu de rochers; la ligne de l'horizon n'est jamais rompue par un accident de terrain, elle onàule moelleusement de la plaine au coteau, du coteau à la prairie : ici, purement dessinée sur le ciel bleu; là, dentelée d'arbres géants ou festonnée de saules. Le fleuve nonchalant suit doucement sa pente et se rend
doucement à son but, comme un promeneur que rien ne presse et qui laissera toujours assez tôt derrière lui les parfums de la brise et Tombre des bosquets. Les habitants sont faits pour le pays, et le pays pour les habitants; il faut être paresseux malgré soi, quand on a le bonheur de \1vre là. Ne fût-ce que pour cette raison,
Si le ciel indulgent me îait un jour la vie
Facile, de loisirs, telle que je Penvie,
Telle que me la font mes songes familiers
Au fond d'un ermitage, à l'ombre des halliers ;
Où, sans travail aucun de chiffres ni de prose,
Le pain du jour m'arrive avec quelqu'autre chose ;
Où je règne absolu, fainéant souverain^
Laissant enfin tomber le houx du pèlerin ,
Sur tes bords regrettés, ô ma douce Charente,
J'irai, le front courbé, finir ma vie errante ;
Et, dans l'urne sacrée où je l'ai renfermé,
Te rendre où je l'ai pris un souvenir aimé.
On a beaucoup trop écrit contre la paresse ; contre l'oisiveté, passe; mais on ne veut pas assez comprendre qu'un prétendu paresseux produit souvent beaucoup plus et toujours beaucoup mieux qu'un travailleur acharné.
Est-ce qu'un pommier travaille paur produire ses pommes? Non; mais si vous vouliez lui faire produire des prunes, il résisterait à la greffe et mourrait à la peine, non sans protester contre vous par une exubérance de sève qui, de son pied à sa tète, s'épandrait en repousses désordonnées sous votre serpe et votre sécateur.
Ainsi, tant de sujets greffés d'une éducation qui ne leur est pas assimilable, ne donneront jamais que de mauvais fruits, quelque Iravai piniâtre qu'ils y mettent; si même ils ne sont étouffés par l'incessant rejet de leurs aspirations natives et de leurs instincts selon Dieu.
J*aime mieux un sauvageon : du moins pousse-t-il droit et plantureux, s'en va-t-il de gaieté et donne-t-il ses fleurs aux papillons, ces charmants paresseux toujours en vacances, aussi bien qu'aux abeilles et même aux frelons, ces éternels travailleurs sans repos et ces pillards sans merci.
Le sauvageon, c'est l'artiste, c'est le poëte, c'est l'homme de la floraison et de l'épanouissement. Entez-le donc en mathématicien!
messieurs de l'Université ! Ne greffez jamais que noyau sur noyau, pépin sur pépin, franc sur franc, s'il est possible; ne tentez pas Dieu ; n'intervertissez point les lois de la physiologie végétale, appliquée à la jeunesse ; et, au lieu de donner à la société des travailleurs inertes, vous lui donnerez des producteurs féconds; vous aurez résolu le grand problème de la mise à fruit de l'esprit et de sa production attrayante.
Un bon gros bœuf, qui tire son sillon, comme il est dans sa nature de le faire, travaille moins et mieux qu'un administrateur affairé que Dieu avait créé pour pêcher à la ligne et qu'une ambition presbyte, aidée d'une éducation factice, aura fait pêcheur d'hommes.
Il est surtout moins laid.
Car le travail rend laid : voyez les corps savants, les corps enseignants, les corps politiques, les corps administratifs, les plus laids de tous; tous les corps constitués^ comme on les appelle par antiphrase, et comme ils s'appellent par vanité. Singulièrement constitués ^ en effet! Chauves à trente ans; chevauchant lunettes à trente-cinq; ridés à quarante, bistrés, voûtés;
gros petits vieux avant l'âge, ou grands vieux maigres. S'il y a des exceptions, c'est en faveur de ceux qui eu prennent à leur aise et à qui il a été donné de pouvoir substituer la rapide action de l'intelligence au lent effet du travail forcé.
On disait de l'un de ceux-là devant un ministre :
« X est, sans contredit, un homme d'esprit, de savoir et d'intelligence, ainsi qu'en témoigne le succès de plusieurs ouvrages sérieux ou de fantaisie qu'il a publiés; personne ne lui contestera non plus beaucoup de cœur, de droiture et de loyauté; mais.... il n'est pas administrateur.
— C'est flatteur pour les autres, » répondit Son Excellence.
En opposition avec ces forçats de la plume et ces détenus de cabinets , voyez l'armée , avec sa vie au grand air, joyeuse, épanouie, de bonne mine et de beau visage; droite comme un jonc ; sans autres rides que quelques balafres; sans vieillesse qu'à bout de temps. C'est que, Dieu merci pour elle, sans soucis ni préoccupation d'aucune des théories sociales qui nous font passer des jours noirs et des nuits blanches,
dans ses loisirs de garnison et son activité de campagne sa beauté physique se développe à Taise, tandis que la notre s'altère à l'étroit sur la chaise iraniobile du malheureux Thésée :
.... Sedei Memvmque sedebit Infelix Theseus.
Le malheureux Thésée est assis et restera éternellement assis, quel supplice!
C'est là tout le secret des succès de l'armée auprès des femmes.
« Ma fille, tenez-vous droite, voici des officiers qui passent. »
N'en déplaise à l'Institut, au Sénat, au Corps législatif, aux faiseurs de chifi'res, de livres et de lois, jamais une mère ne leur a fait l'honneur de leur faire ainsi présenter les armes.
Affaire de constitution^ rien de plus.
Chez la femme, la beauté idéale est symbolisée par la Vénus de Milo, qui n'a pas de bras.
C'est qu'en effet la femme ne doit pas travailler, dans le sens absolu du mot : l'auteur de Valcntim et de Lélia a pris un nom d'homme. Il suffit à la femme, comme à la fleur, du
rayonnement de sa beauté pour motiver sa raison d'être et sa vie.
L'Écriture a dit : « Les lis ne tissent ni ne filent. »
C'est le spiritualisme en opposition avec ce matérialisme de Rome et d'Athènes, dont l'une écrivait sur le tombeau de la matrone :
Elle resta chez elle et fila de la laine ;
et dont l'autre, sculptait sur celui de la ménagère, une bride, un bâillon et un hibou, symboles de l'obéissance passive, du silence forcé et de la vigilance.
Mais c'était assez pour des païens, dont le sensualisme ne s'est jamais élevé du culte de la chair au culte de la femme.
sainte intelligence I ô divine paresse!
gloire au Christ, qui yous a ensemble incarnées et divinisées dans la beauté le jour ou entrant dans la maison de Marthe la Ménagère, < qui s'empressait à toutes sortes de choses du service, » et de Magdeleine la Paresseuse « qui lui baigna les pieds d'un parfum et les essuya avec ses blonds cheveux, il dit à Marthe :
« 41. — Marthe I Marthe, vous vous préoccupez el vous troublez de bien des choses;
« 42. — Or, il n'y en a qu'une de nécessaire: Magdeleine a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. » (Évangile selon saint Lucy ch. X.) ,
La grande et seule affaire de la femme en ce monde, n'est donc point de préparer le pot au feu ; mais d'aimer avant tout, de plaire et de charmer.
La femme doit être le luxe de la maison; et comme il faut absolument du luxe à l'homme, s'il ne le trouve pas chez lui, il va le chercher ailleurs.
Que si du domaine de l'humanité, nous passons dans celui des animaux, là encore nous trouverons la beauté rachetée de l'obligation du travail.
Les plus jolis oiseaux n'ont pas grand'chose à faire : un peu de musique sous leur feuillée ; leur toilette quand il pleut ; la promenade en zigzag à mi-chemin du ciel, dans l'or et le bleu, quand il fait beau, et leur nid au printemps; leur merveilleux nid! si bien fait, avec tant de cœur à l'ouvrage ; mais si souvent inter-
rompu par des parenthèses de contideuces bec à bec, qu'ils ont évidemment peur d'en avoir trop tôt fini.
Le chien le plus intelligent n'est ni le lévrier qui n'est qu'un élégant; ni le caniche, qui n'est qu'un sauteur; ni le Terre-Neuve, ni le chien du mont Saint-Bernard qui ne sont que très*dévoués, les honnêtes imbéciles ! ni le beau danois, qui n'est qu'un sot; ni le chien courant, qui n'est qu'un égoïste, c'est le chien couchant^ COUCHANT, entendez- vous bien? encore l'intelligence et la paresse, le bon cœur et la beauté.
Quant aux chevaux, les plus beaux ont des esclaves, y compris leur maître, les uns pour valet de chambre, les autres pour valets de piedSj qui les mènent à la promenade, au bois, aùt courses, partout où se presse le beau monde, partout où le brave homme espère trouver des admirateurs, non point pour lui, mais pour sa bête; car le cheval est bête, même quand il est beau, et l'homme qui est censé plus intelligent tente de l'élever à hauteur de sa dignité en l'élevant à ne rien faire.
On a fait un de ces chevaux-là consul autrefois ; et c'est probablement le seul de son espèce
qui ait jamais été attelé au char de l'État; en a-t-il plus travaillé pour cela? l'histoire n'en dit rien; mais ceux qui travaillent à coups de fouet et à coups de collier, ce sont les vilains^ les difformes, les chevaux de fiacre, de tombereau, de charrette, d*omnibus : au beau consul de l'avoine dorée; aux vilains gueux, la besace, souvent vide; homme, femme ou cheval, c'est tout un en vertu de la prérogative de la beauté.
Chez les animaux inférieurs, les chenilles filent ; les fourmis moissonnent ; les araignées tissent; les abeilles font des gâteaux qu'elles protègent l'épée au côté ; les guêpes accrochent aux vieux murs leurs oubliettes en terre cuite, comme les brigands accrochent les leurs aux flancs des Abruzzes; les frelons enfouissent leurs illicites rapines dans les troncs d'arbres creux, comme les voleurs dans le mystère des vieilles ruines.
Dans cette affreuse légion des vers, légion souterraine et nocturne, armée de pied en cap, casquée, cuirassée, portant cuissards et bras* sards, avec pinces, tarières et scies microscopiques, mais implacables, fourmille tout un peuple de travaUlevrSy divisés par ateliers et
voués à la destruclion des œuvres de Thomme et des œuvres de Dieu.
Les uns travaillent à scier les racines de nos plantes et de nos fleurs; les autres à tarauder jusqu'au cœur les arbres fruitiers de nos vergers et les arbres de luxe de nos jardins ; ceux-ci minent les poutres de nos maisons et ceux-là percent à jour la carène de nos vaisseaux.
Triste peuple, tout travailleur qu'il est; laid au physique, laid au moral; de plus envieux de la création tout entière et traînant sur elle en rampant ses anneaux et sa bave.
Mais le papillon, mais la luciole, ces deux merveilles, fleur vivante, étoile animée, ceux-là vivent et c'est assez.
Dans un autre ordre d'idées, quels soins ne prend- on pas pour laisser au repos le bordeaux et le bourgogne, jusque-là qu'on vous les sert sur une petite voiture en osier, instrumentée d'une vis de rappel pour incliner progressivement et sans secousse la bouteille sur votre verre; mais qu'il soit bordeaux, Champagne ou bourgogne, défiez-vous du vin qui travaille ou qui a travaillé,
Adam le plus beau des hommes ; Eve la plus
belle des femmes, comme dit Milton, avaient été créés et mis au monde pour ne rien faire ; voici pourquoi TÉcriture appelle leur premier séjour, séjour de délices et paradis terrestre, d'où il suit, par analogie, qu'il n'y aura point de travailleurs dans le céleste paradis.
Malheureusement pour nous, la faute impardonnable de nos premiers pères, nous a fait condamner au travail forcé à perpétuité, dans cette vallée de larmes et de misères. Terrible sentence, peine infamante dont l'intelligence appelle à Dieu et dont celui qui ne fait rien s'absout et se rachète.
J'ai assez travaillé pour soutenir cette thèse.
Après tout, où veulent en venir les plus travailleurs? à pouvoir vivre un jour sans rien faire! Ceux-là sont les véritables paresseux.
M. de Frégeneuil, qui avait de k fortune, était très-pardonnable de commencer par là; il aimait la chasse avec passion et chassait des journées entières» par le froid le plus rigoureux, par le soleil le plus brûlant. Mais «'il avait eu à plaider avec son voisin pour un mur mitoyen, il eûl donné le mur^ pour ne pas s'oc-
cuper du procès; quelques voisins en profitaient, c'étaient les travailleurs.
Madeleine, sa fille unique, avait eu seize ans au printemps passé. Elle était brune comme vous le savez déjà; mais brune parfaite, avec la peau dorée, de grands beaux yeux, bien noirs et bien doux, une bouche mutine, rose comme une grenade et des dents blanches. La pauvre enfant avait perdu sa mère bien jeune encore, et son père venait de la rappeler de pension pour la mettre à la tête de son ménage. Ce matin-là elle avait mis un peu de coquetterie dans sa toilette et de recherche dans le déjeuner qu'elle devait offrir à ses hôtes ; ce n'était bien certainement que petits soins tout naturels chez une maîtresse de maison, n'est-ce pas mademoiselle? Quant à moi, c'est mon avis ; mais d'autres, j'en suis sûr, feront cette réflexion : que ces petits soins se compliquaient singulièrement du cousin et de l'ami attendus, et des seize ans de la jeune personne.
Il était huit heures ; un cabriolet entra dans là cour : les deux jeunes gens en descendirent, et M. de Frégeneuil, qui les reçut le plus cordialement du monde, les présentait un moment
après à sa fille. Maurice embrassa sa cousine comme une sœur, mais comme une sœur qui rougit; Albert la salua en homme beaucoup moins occupé de ce qu'il fait que de ce qu'il pense.
« A table, messieurs, dit M de Frégeneuil; mangeons tout juste assez pour ne pas mourir de faim d'ici à ce soir, et en chasse! la terre est excellente, ce matin, il a plu un peu cette nuit, les chiens auront du nez, et les cailles tiendront comme des pierres. Aimez-vous la chasse, monsieur de Revel?
— Ce sera mon coup d'essai, monsieur; mais je serai fort heureux, je vous assure, de courir la campagne avec vous; votre pays me semble ravissant.
— Aussi bien, reprit M. de Frégeneuil, quand vous serez fatigué, vous pourrez rentrer.
— Non pas! non pas! interrompit vivement Maurice.
— Et pourquoi non pas, non pas! mon cher neveu?» demanda naïvement M. de Frégeneuil.
Cette question si simple, embarrassa tout le monde.
Madeleine rougit en baissant les yeux.
Maurice balbutia je ne sais quelle banalité.
Albert le regarda interrogativeraent , et ce regard voulait dire : « Êtes-vous jaloux d'elle aussi, Maurice? »
M. deFrégeneuil fut le seul qui ne vit rien là que de très-naturel.
Le déjeuner fini , Albert fut équipé en chasseur de la tête aux pieds; et M. de Frégeneuil lui donna le meilleur fusil du pays (tous les chasseurs ont le meilleur fusil). Pendant le changement de décoration de son ami , Maurice, resté seul avec sa cousine, prit une de ses petites mains dans la sienne, et, les yeux sur ses yeux, lui demanda :
« Comment trouvez-vous mon ami, ma cousine?
— Je le trouve charmant, mon cousin, charmant, en vérité.
— Ahl charmant 1 eh bien! mademoiselle, ce jeune homme si beau, si bien, et, mieux que cela, si spirituel, n'a cinquante mille francs de rente qu'à la condition expresse d'épouser une blonde. Bonjour, cousine, ajoula-t-il avec un petit air ironique.
— Allons donc 1 Maurice, » lui cria M. de Frégeneuii.
Ils partirent.
«Mon Dieu! mon Dieu! se dit Madeleine « pourquoi ne lui ai-je pas répondu que bien certainement il ne proposerait pas à M. de Revel d'épouser Louise I »
La chasse fut heureuse; Albert ne s'en tira même pas trop mal, pour un débutant; M. de Frégeneuil revint enchanté de lui.
« Vous resterez quelques jours avec nous, lui disait-il le soir ; il faut cultiver ces heureuses dispositions. Gomment donc! mais c'est superbe ! Abattre quatre pièces la première fois qu'on touche un fusil ! A la fin de la saison vous serez un chasseur consommé. Demain nous recommencerons et je vous prédis un succès étonnant.
— Je voulais pourtant vous prier, mon père, interrompit Madeleine , de me sacrifier votre journée de demain; ces messieurs chasseraient seuls pour un jour.
— Et que veux-tu de moi, mon enfant? dit M. de Frégeneuil.
— Vous savez, mon père , que Louise et sa
mère nous avaient promis de venir passer un mois avec nous ici. Je suis seule, moi, toujours seule, pendant que vous chassez, messieurs. Si donc vous le vouliez, mon père, nous partirions tous les deux de très-bonne heure demain, et nous ramènerions ces dames.
— Tu as parbleu raison, ma fille! C'est une idée, cela. Nous irons demain chercher Louise. Louise, ajouta-t-il , en adressant la parole à Albert, est une amie d'enfance de ma fille, et Mme de Frégeneuil était fort Uée avec sa mère, Mme de Gérac. C'est une ravissante personne que Louise, monsieur de Revel.
— Je l'ai aperçue sur la promenade , monsieur, r.épondit Albert, elle m'a semblé ravissante en effet.
— Je parie que c'est Maurice qui vous Ta montrée, monsieur, dit Madeleine.
— Vous vous trompez, ma chère cousine, reprit Maurice; il y a plusieurs jours que je n'ai vu Mlle Louise, et Albert, qui est voué aux blondes , comme vous le savez , l'a découverte d'inspiration.'
— Comment, voué aux blondes! dit M. de Frégeneuil .
— Oui, mon oncle, dit Maurice; c'est toute une histoire que mon ami vous racontera, et qui est bien la plus singulière....
— Monsieur devrait bien avoir la bonté de nous lire quelques pages du manuscrit dont m'a parlé mon cousin, dit Madeleine.
— En vérité, mademoiselle, je ne l'oserai jamais, répondit Albert ; mon oncle y fait aux blondes une part si exagérée, que je craindrais....
— Lisez, lisez, monsieur, répliqua Madeleine
en souriant, avec une grâce d'infinie modeste coquetterie; je serai heureuse d'entendre faire l'éloge de ma bonne Louise; je suis sûre qu'elle me le rendra.
— Je lirai donc, puisque vous l'exigez, mademoiselle; mais permettez-moi de faire mes réserves , et de vous assurer que maintenant, moins que jamais, je partage le préjugé de mon oncle.
— N'en croyez rien, ma cousine, interrompit Maurice; il est fou de Louise déjà.
— Celte affaire me semble facile à arranger, » dit M. de Prégeneuil.
Personne, excepté Madeleine , n'eut l'air de
comprendre; mais elle triomphait. Sa petite ruse féminine avait eu plein succès. La pauvre enfant avait été si malheureuse, tant qu'elle avait craint de perdre à la fois son amitié et son amour!
« Toutes réflexions faites, messieurs, objecta M. de Frégeneuil, comme il faut que ma chère enfant se lève de bonne heure pour être de retour avec Mme de Gérac et Louise avant la chaleur; comme il s'agit d'ailleurs d'infirmer ou de confirmer en dernier appel le jugement du Beau berger Paris — et bien que je n'entende rien aux procès. Dieu merci! — il me semble plus équitable de ne donner la parole à M. l'avocat des blondes que demain matin , après déjeuner, dans ce kiosque , où l'on nous servira le café, toutes chambres réunies et les parties présentes .... présentes ! . . . moins hélas ! ma pauvre Minerve! »
A ce dernier mot, Madeleine leva mélancoliquement les yeux sur son père, visiblement ému et dont l'émotion la gagnait elle-même.
Cette pauvre Minerve absente et si regrettée, c'était sa mère : une de ces femmes bleues rayonnantes de beauté, d'intelligence et de
bonté — qu'on n'oublie jamais — et dont le souvenir toujours présent & la mémoire du bon gentilhomme était venu se jeter à la traverse de sa gaieté.
Cette petite scène d'intérieur, à laquelle Maurice avait également pris part, n'avait pas complètement échappé à de Revel, tout inexplicable qu'elle fût pour lui, aussi s'empressat-il, en homme bien élevé, d'en détourner l'attention, sans sembler l'avoir remarquée.
te Je me range volontiers à l'avis de M. de Frégeneuil, dit-il; mais je me permettrai de faire observer que je ne suis point quand même l'avocat des blondes; et que je subis, au contraire, avec assez peu de résignation le rôle désormais plus que difficile que m'a légué mon oncle. »
Maurice fronça* le sourcil.
c Allons, mon cousin, lui dit Madeleine, ne faites pas ainsi la moue; tous signes d'approbation ou d'improbation sont défendus ; et, comme nous sommes en majorité, je lève la séance et la renvoie à demain, heure de midi.
— Quel bonheur que tu ne sois pas un garçon, ma fille, s'écria M. de Frégeneuil.
LE LrVRB DBS BLONDES. 159
— Pourquoi donc, père?
— Eh parbleu, chère enfant, tu aurais pu
être avocat. » j
L'excellent homme appuya sa saillie par un de ces bons et francs rires, qui sont particuliers aux natures loyales et sans prétentions ; salua M. de Revel d'une poignée de main cordiale ; Maurice, d'un adieu mon neveu paternel, et disparut sous une allée de marronniers en donnant le bras à Madeleine.
< Alors, dit Albert, nous chassons demain?
— Nous chassons demain, répondit Maurice.
— A quelle heure?
— A cinq ou & sept.
— Et pourquoi cinq ou sept, et non pas six ?
— Parce qu'à cinq heures, puisqu'il faut tout vous dire, Madeleine sera encore au lit, et qu'à sept elle sera partie.
— Ah ! vous voulez l'éviter, vous êtes brouillés..- heureux homme?
— Heureux I et pourquoi?
— Pourquoi, Maurice, pourquoi! vous me demandez pourquoi? ah! si j'en pouvais être là, moi.
— En être là, et avec qui : avec elle ou avec Louise?
— Eh ! qui vous parle d'elle, que vous aimez ; qui vous parle de Mlle Louise que je ne connais pas? Je vous préviens, mon ami, que vous êtes d'une humeur massacrante.
— Non, je suis fatigué; et comme il faut que nous soyons en chasse à sept heures....
— Oh ! c'est à sept, décidément?
— Oui, à cinq il y a trop de rosée, les chiens n'auraient pas de nez; tandis....
— Maurice, Maurice, interrompit Albert, avouez-vous donc franchement, que si, pour je ne sais quelle raison sûrement très-grave, vous voulez absolument tenir rigueur à cette pauvre enfant, vous voulez du moins, égoïste que vous êtes, la voir de votre persienne vous chercher des yeux, vous attendre, oublier son ombrelle, son mouchoir ou ses gants pour vous donner le temps d'aller lui tendre la main ; et, de votre embuscade, — où vous vous damnerez, je vous en préviens, *— jouir, dans votre vanité, de toute la peine que vous allez lui faire, au lieu de jouir tout bonnement dans votre amour du plaisir que vous vous feriez.
— Vous VOUS trompez si bien, dit Maurice, un peu surpris de voir son cœur ainsi mis à nu, vous vous trompez si bien, que je laisse à votre choix Theure de notre départ; — vous me réveillerez. »
Cette conversation s*achevait à la porte de leur appartement.
Le lendemain, & Tbeure où la voiture attelée attendait dans la cour M. de Frégeneuil et Madeleine, Albert entra brusquement chez Maurice qu*il trouva en tenue de chasse, et, comme il l'avait prévu, l'œil à sa persienne.
« Je vous demande pardon, lui dit-il i de violer ainsi votre domicile, mais....
— Mais, interrompit Maurice, vous vouliez me surprendre et vous m'avez surpris. Eh bien! oui, Albert, oui, j'en veux à Madeleine : elle a mis, hier, à écouter vos interminables compliments aux brunes une bonne volonté, pour ne rien dire de plus, qui m'irrite.... Je ne sais point dissimuler ce que j'éprouve ; vous m'avez donc, je vous l'avoue, profondément contrarié, et j'espère qu'aujourd'hui....
— Aujourd'hui, Maurice, je me laisse aller à mes instincts de famille, et je passe au blond, à
moins que je ne vous contrarie encore profondément. Et, laissez-moi vous le dire : vous avez de beaucoup exagéré l'intention très-innocente des quelques banalités que je devais nécessairement hasarder par politesse et comme une protestation obligée des théories d'outre-tombe que j*ai mission de soutenir et de propager en ce monde. Ah ! voici qu'on monte en voilure I
— Vite, vite la main à Madeleine....
— Elle part ! s'écria Maurice.
— - Non , elle a oublié quelque chose , » répondit Albert.
Maurice s'élança d'un bond; — et de son observatoire que, par une discrétion un pou calculée, il n'avait point quitté, Albert put s'assurer qu'entre Maurice et Madeleine la paix avait été faite et scellée sans conférence ni protocole, mais aussi sans diplomatie.
« Enfin I soupira-t-il, ô Louise! Louise! »
Nous retrouvons les deux amis battant, sur les dix heures, une pièce de luzerne en vue de la maison. Maurice était tout joyeux : sa gibecière était pleine de cailles et son cœur plein d'un heureux amour. Albert était rêveur : il avait fait dix fois chou blanc et son cœur
n'était plein que d'espérance, — la plus affreuse chose qui soit au monde.
« Oh là! eh! lui cria Maurice; où diable me menez- vous donc, Albert! nous finirons par ialler battre les choux du jardin, si nous continuons; choux verts après choux blancs, tous les choux y passeront; vous tournez autour de la maison comme un lièvre qui fait sa randonnée pour aller mourir au gîte.
— Je vous ferai remarquer, répondit Albert, que vous conduisez la chasse, que je vous suis, et que par conséquent.... Tenez! mon ami, ajouta-t-il, nous jouons, vous et moi, depuis hier un jeu peu digne de nous : nous nous mentons presque. Si nous en finissions en nous disant nos bonnes vérités — nous sommes en plein air, il ne peut y avoir d'inconvénients. Je vous avoue donc, pour mon compte, qu'il est évident pour moi, de la dernière évidence, que vous n'avez pas poussé plus loin la chasse pour être à portée de voir arriver votre belle cousine et pour courir à son avance.
— De même, répondit Maurice, qu'il est évident pour moi, de la dernière évidence, qu'il n'y a cailles ni perdreaux au monde capables
de vous éloigner de celle bienheureuse allée par où doit arriver Louise. Bien mieux, et je m'y connais, depuis trois heures vous chassez à la rime en son honneur au coin de tous les buissons et le long de tous les ruisseaux. — Du reste , le pays fourmille de rimes charmantes :
Oh! je sais ce que c'est! dans l'air et dans les branches, Dans les champs et les prés, à l'ombre des halliers, Les grappes des houblons, les yeux bleus des pervenches Nous rappellent partout des songes familiers....
Enfin, faute de cailles, vous rapporterez des vers — ce qui vaut mieux que rien, disent les poètes ; — mon oncle n'estpas tout à fait de cet avis, je vous en préviens, et vous n*en avez pas fini avec ses railleries de chasseur indigné.
— A la bonne heure, Maurice, reprit Albert, j'aime à vous voir cette gaieté : elle est de votre âge et de votre cœur. Comme vous Faimez, mon ami , cette charmante Madeleine , et comme elle vous aime ! »
Albert, fidèle à son programme, ne perdait pas une occasion, quand il ne la faisait pas naître, de décrocher, comme il l'avait dit, le
portrait de Louise, du musée intime de son ami, pour n'y laisser en vue que celui de Madeleine. Sa très-innocente perfidie avait jusquelà parfaitement réussi, quand Maurice s'écria tout à coup en voyant une voiture détourner dans l'avenue : « Ahî voici Louise! Allons 1 allons Albert, assez de rimes et de cailles pour aujourd'hui, rentrons.
— Quel tableau! lui répondit Albert; voyez donc d'ici à travers les arbres, avec quelle grâce charmante votre cousine se berce dans la voiture, et comme son voile auvent fait bien à travers les branches : quelle ravissante enfant!...
— Vous vous occupez beaucoup de ma cousine, interrompit Maurice.
— Et vous de Louise, dit Albert, ne serionsnous pas encore sur le point de nous mentir un peu; 6 sainte vérité! pourquoi le représente t-on toute nue! je ne sais femme ni déesse plus habillée que toi.
— Que voulez-vous, objecta Maurice, tout le monde pourvoit à sa toilette ! »
Us entraient en ce moment dans la cour.
Le3 trois voyageuses et M. de Frégeneuil étaient sur le perron.
« La chasse est bonne, leur dit M. de Frégeneuil; nos chasseurs sont en joie. Eh bien! monsieur de Revel, combien de pièces?
— Combien de rimes vous devriez dire, mon oncle, car notre honorable ami a passé sa matinée à faire des vers à l'aurore.
— Blonds ou bruns, demanda Madeleine?
— Blonds, ma chère cousine, blonds, ne vous déplaise,' répondit Maurice ; blonds comme mademoiselle.
— Oh ! tant mieux 1 s'écria Madeleine un peu trop vivement pour ne pas être devinée, ils seront charmants. »
Albert, trop préoccupé pour s'apercevoir qu'on parlait de lui, s'excusait , chapeau bas, d'oser se présenter dans une tenue, guêtres de cuir et blouse grise, qui, si elle lui allait trèsbien, n'avait rien, il faut l'avouer, de l'élégance immaculée d'un costume de chasseur de la plaine Saint-Denis.
Louise, toute étonnée dé reconnaître en lui son admirateur du chemin vert, rougissait jusqu'au blaiîc des yeux.
Dans un a 'parte confidentiel, Maurice. comptait ses cailles avec Madeleine.
On servit le déjeuner dont Mme de Gérac fit les honneurs avec quelque partialité peut-être pour son voisin de gauche, M. de Revel.
M. de Prégeneuil parla chasse et pêche; Maurice, son digne élève, pêche et chasse, mais avec force parenthèses à sa cousine; Albert, musique, symphonie, chemin vert ; et Louise de tout un peu, non sans quelques distractions.
Au dernier verre de bordeaux, M. de Frégeneuil rappela sa proposition d'aller prendre le café dans le kiosque du jardin et d'y juger en dernier ressort — le brave homme avait la manie des termes de chicane employés ironiquement — d'y juger en dernier ressort le litige éternellement pendant entre les brunes et les blondes.
«Encore un moment, mon père, je vous prie, dit Madeleine ; et permettez-moi de prier M. de Revel denous donner, comme introduction, les vers qu'il a faits à la chasse. »
Tout le monde insistant, moins Louise, qui, seule peut-être eût une envie sincère d'insister, Albert s'exécuta comme nous allons exécuter le lecteur :
Le bon Dieu soit béni! l'homme est toujours le même : Et nous avons tous fait, osons en convenir, Une églogue ou plusieurs avec le môme thème ; C'est par là qu'on commence et qu'on voudrait finir : Quand on est amoureux âfi la femme qu'on aime, Dans toute la nature on trouve un souvenir.
Je l'avouerai, pour moi, je ne vois pas de rose.
Je ne vois pas de lis, ni, sous les épis blonds,
De bluets étoiles sans que je ne compose.
De toutes ces beautés des champs et des vallons,
Un bouquet merveilleux qui se métamorphose
Nymphe aux bois, sainte aux cieux, femme dans les salons.
C'est Vénus aux pieds nus frissonnant sur la grève ;
C'est la vierge Marie à son assomption,
Et je lui fais une âme, ainsi que Dieu pour Eve,
Avec tous les parfums de la création ;
Mais, plus prudent que Dieu, dans l'éden de mon rêve
Je ne mets pas le fruit de la tentation.
« Et VOUS avez parbleu raison, s'écria M. de Frégenejail; ne tentons pas le diable, c'est bien assez qu'il nous tente.
— Ce que vous dites là n'est pas galant, monsieur de Frégeneuil, objecta Mme de Gérac.
— C'est que je n'ai plus rien à faire avec la
tentation, chère madame, répondit M, de Prégeneuil ; mais mettez -moi donc lambeau sur la piste d'un lièvre et un joli garçon sur la piste d'une jolie fille, et, du diable ! si lièvre et jolie flUc ne sont pas forcés; encore sera-ce le lièvre qui se défendra le mieux et qui rusera le moins. Tout n'est que tentation en ce monde, et M. de Revel qui ne la mettrait pas, dit-il, dans son paradis terrestre, pourrait bien l'avoir mise un peu dans ses vers. Je serais même tenté de croire.... tenté!... Voyez-vous la tentation qui revient I Je vous le dis : on ne peut pas y échapper, pour soi-même ou pour les autres....»
Ces demi-confidences préventives que M, de Prégeneuil, avec son laisser-aller de gentilhomme campagnard, aurait sans doute poussées plus loin, embarrassaient évidemment tout le monde, quand un domestique y mit fin en annonçant que le café était servi.
« Monsieur de Revel, dit M. de Prégeneuil, offrez votre bras à Mme de Gérac à qui je demande la permission d'offrir le mien à Louise ; c'est encore ma fille, celle-là, ajouta-t-il en baisant la belle enfant au front.
— Quelle charmante petite sœur j'aurai là I s'écria étourdiment Maurice.
— Que vous avez déjà, lui répondit Louise en lui tendant gracieusement la main : vous savez bien que je vous aime comme un frère. »
A ce simple mot, Albert sentit son cœur battre à briser sa poitrine, et son bras frissonna sous celui de Mme de Gérac.
Elle le regarda; il était pâle.... «Qu'avez-vous, monsieur, souffrez- vous? » lui demanda-t-elle avec cette gracieuseté de maman, à laquelle nous nous sommes tous laissé prendre.
C'était une belle occasion pour un homme d'esprit de répondre une bêtise; Albert n'y faillit point. « Non, madame, je ne souffre pas, soupira-t-il, au contraire. »
Il n'y a que les gens d'esprit pour en trouver de cette force. Jean-Jacques n'y manquait jamais, et quand il était à la porte, Tà-propos qui n'en était plus un, lui revenait trop tard; c'est ce qu'il appelait avoir l'esprit de l'escalier.
Tout ce mouvement ne se fit point sans quelque désordre dont Albert profita pour réparer sa naïveté ; M . de Prégeneuil pour parler à Louise d'Albert et de ses vers, certainement à son
adresse et de son Livre des blondes, qu'il allait leur lire; Maurice et Madeleine pour conjuguer le verbe je t'aime, dans tous ses temps et tous ses modes, i^oins le passé, à Tabri de tous les massifs du jardin, en cueillant des fleurs.
«Maurice! Madeleine I leur cria M* de Prégeneuil> ces enfants me feront damner; jamais ils ne sont à l'heure. Je ne suis pas comme Louis XIV, moi, je n'ai pas failli attendre. Oh 1 il faut que cela finisse.
— Quand vous le voudrez, mon oncle, dit Maurice en faisant irniption dans le kiosque.
— Ah! tu étais là?
— Oui, mon oncle.
— Et tii as entendu ?
— Vous parliez assez haut pour cela.
— Alors, ne fais plus attendre.
— Vous, non plus, mon oncle, je vous en prie. »
M. de Prégeneuil lui sourit avec un rayonnement d'affection infinie; mais sans lui répondre.
« Allons, verse-nous le café, lui dil-il; Madeleine nous donnera le sucre.
— Heureux père! dit tout bas Mme de Gérac à Albert.
— Heureux enfants 1 répondit Alberl; mais je crois, comme M. de Frégeneuil, ajoula-l-il, qu'il ferait bien d'en finir le plus tôt possible, et cependant je comprends très-bien qu'il se complaise à ce spectacle charmant de deux enfants qui s'aiment ouvertement et franchement sous ses yeux. Oh! la famille! la famille! Je n'en ai plus, moi, madame, et j'en cherche une que j'ai rêvée, que je retrouve ici dans ce délicieux pays que je ne voudrais plus quitter.
— Et pourquoi le quitteriez-vous, monsieur, demanda Mme de Gérac, vous êtes libre, vous
êtes riche, m'a-l-on dit, pourquoi n'achèteriezvous pas quelque belle terre sur les bords de la Touvre ou de la Charente....
— Quand vous en aurez fini avec vos confidences, mon amie, interrompit M. de Frégeneuil, M. de Revel nous fera les siennes et celles de son oncle que ces demoiselles sont, je vous en préviens, fort désireuses d'entendre.... Tentation! tentation!
— Je suis absolument à vos ordres, mesdames, répondit Albert; mais je n'ai point ici le manuscrit de mon oncle et je vous demande
un moment pour aller le chercher dans ma chambre.
— Eh bien, moi, je vous déclare, dit M. de Frégeneuil aussitôt qu'Albert se fut éloigné, que ce jeune homme n*est pas seulement très-beau et très-spirituel, il porte la franchise et la loyauté sur sa noble figure, et je suis sûr que son cœur est un cœur excellent.
— Je le crois aussi, répondit Mme de Gérac, à en juger par quelques mots bien tristes qui lui sont échappés sur son malheur de n'avoir plus de famille.
— Eh, parbleu ! vous lui en donnerez une , mon amie , et nous marierons ces quatre enfants le même jour; sans aller par quatre chemins, qu'en pense-tu, ma Louise?
*— C'est cela, mon oncle, finissons-en, » dit Maurice.
L'arrivée d'Albert dispensa Louise de répondre.
Albert, avec une complaisance digne d'un meilleur sort, recommença la lecture du manuscrit, pauvre homme ! Pour nous qu'aucune exigence de galanterie ne force à l'apprendre par cœur, nous le prendrons où nous l'avons laissé.
LES PERES DE L'EGLISE ET LES CHEVEUX BLONDS LA FEMME A-T-ELLE UNE AME? OUI EXALTATION DE LA FEMME
LES PÈRES DE L*ÉGLISE ET LES CHEVEUX BLONDS. — LA FEMME A-T-ELLE UNE AME? OUI. — EXALTATION DE LA FEMME.
Au troisième siècle, TertuUien , dans le second livre des Ornements des femmes^ tâche de prouver « qu'une femme chrétienne ne peut en conscience désirer de plaire par la beauté ; qu'elle doit non-seulement rejeter toute parure affectée, mais cacher et ternir même sa beauté naturelle. »
« C'est avoir fait preuve de bon sens que d'avoir écrit cela; car si TertuUien se fût, d'aventure , avisé de le prêcher , il eût couru
grand risque de faire son sermon dans le désert^ comîne autrefois saint Jean et quelques autres en ce temps-ci.
De ce point de départ, il arrivait à proscrire tous les ornements de la toilette et surtout les faux cheveux, toujours blonds où roux, car un peu plus tard, je ne sais quel Père de l'Ëglise alla jusqu'à proclamer que, maudits de Dieu, ils représentaient les flammes de Tenter dans lesquelles seraient jetées celles qui les portaient.
Qui me dira ce qu'avaient fait ces pauvres charmants cheveux à ces pauvres vilains moines? La mode en était, il est vrai, devenue générale, et les Gallo-Romaines n'en portaient pas d'autres...: c'était comme un avis du ciel que le vieux monde allait êfre envahi et détruit par les rouges Barbares, rouges de toute nuance, et nos pères presqu'à tous, ne vous en déplaise. Oui, nos pères, madame; vous, surtout, vous descendez d'un Barbare en droite ligne. C'est à un Barbare que vous devez cette blonde et soyeuse chevelure, ces yeux azurés, cette peau blanche et transparente, albâtre veiné de bleu et coloré de rose.
Et vous, madame^ si vous êtes brune, c'est que vous tenez à cette race primitive que les Barbares sont venus renouveler. Un jour les descendantes de votre blonde voisine seront brunes comme vous ; mais il faut que le temps passe par là, et fasse ombre avec ses ailes sur le front blanc de ses ûUes, comme il a fait ombre sur le front de vos grand'mères et le vôtre.
Ces observations, qui ont été faites en d'autres termes par de très-savants hommes, et qui, appliquées aux mélanges des races, sont fort embrouillées, se résument par cette phrase de Price :
€ n y a eu changement des cheveux du roux au jaune et du jaune au brun. »
Mais je bats la campagne avec mes savants.... Absurde! (c'est de moi que je parle), je bats la campagne quand mes blondes sont là, dans leurs castels, toutes brillantes de perles, de velours et de beauté; chantées par tous les troubadours, comme elles l'ont été par les poëtes de Rome et d'Athènes. Je ne vous donnerai qu'une citation à l'appui. Je choisis entre mille, toutes fort ennuyeuses. Elle est tirée de Li rov^ mans dou chastclain de Coud :
Et elle étoit si fine belle
Que n'avoit dame ou jouvencelle
Eus el pals qui Pataindist.
Un cercle d'or qui bien li fist,
Et dessus son chief, qui est blond,
D'un mantel qui n'est pas trop Ions,
Est afublée par quointise.
Il s'agit ici de cette pauvre Gabrielle de Vergy, à qui son impitoyable époux fit servir et manger le cœur de son amant.
Mais, sans aller fouiller cette littérature illisible, dont l'énigmatique charabia sert de mol de passe à cinq ou six initiés pour entrer à l'Institut, si vous n'enlisez que les images, vous vous émerveillerez des innombrables manuscrits illustrés de têtes blondes,[épanouies entre les festons déliés des plus folles arabesques : tètes de madones et de saintes, de reines et de châtelaines ; de jouvencelles et d'abbesses qui vous regarderont avec leurs yeux bleus, les unes à travers des bouquets d'étoiles fantastiques, les autres parmi les lierres capricieux des fenêtres de leurs donjons et de leurs couvents.
Ainsi, pour n'en citer que quelques-uns : le
roman de Lancelot du Lac, Iseult et Tristan^ du treizième siècle ; le roman des Trois PèlerinageSf de la bibliothèque Sainte-Geneviève, Tun des plus curieux pour le texte et les miniatures qui existent, où la jeunesse, la légière, la gileressôy la courrière, est représentée sous les traits d'une jeune fille blonde^ les cheveux flottants, drapée d'une robe bleue et portant aux pieds des ailes vertes, couleur d'espérance ; le Livre des merveilles de la nature f de Nicolas Flamel, du quatorzième ; la Vie de la Magdeleine (du fond Lavalîière), où la belle pécheresse festoie, balle et chasse au faucon, en habit de gala, or et bleu; ses blonds cheveux au vent ; accorte et souriante à sa cour de pages et de chevaliers ; pour aller finir au désert, dans sa grotte isolée, deminue, les cheveux éplorés , à genoux, une croix
dans les mains, dans l'attitude où Ta surprise Canova.
Sur Tescarcelle ou aumônière brodée soie et or de Thibaud, comte de Champagne, au douzième siècle, et qui est conservée, autant qu'il m'en souvienne , à la bibliothèque Richelieu, section des médailles, ferrailles et autres antiquailles inestimables! deux femmes blondes^ dont
Tune â les cheveux épars jusqu'aux talons, scient par le milieu un pauvre cœur placé sur une sorte de piédestal.
L'une est certainement la sainte reine Blanche ; mais quelle est l'autre?
Dante, après avoir passé sa vie c à contempler les boucles et les blonds cheveux dont amour avait, pour lui, fait un rets, » laisse tomber cet harmonieux soupir sur la tombe de Béatrice :
« Elles ne sont plus, hélas! ces blondes tresses qui faisaient reluire d'un reflet d'or les collines tout à l'enlour. »
Pauvre Dante! il avait eu, lui aussi, ses heures de désespoir, et , comme il le dit , d'apretéy ainsi qu'en témoigne ce passage étrange de sa septième Canzone^ dont le sens m'échappe, je l'avoue, et que je livre aux commentaires des érudits :
€ Si j'avais mis la main sur ses blondes tresses qui sont pour moi un fouet et un fléau, les saisissant avant la troisième heure , j'aurais passé avec elle du soir au malin , et n'aurais eu ni compassion ni courtoisie; mais j'aurais fait comme l'ours quand il badine. »
La grande héroïne de la Jérusalem délivrée^
renchanteresse Armide, dont le rjom est devenu synonyme de beauté, était blonde ;
« Jamais Argos ne vit » ni Chypre , ni Délos, de forme si rare : sa chevelure est d'or, et tantôt elle éclate à travers le voile blanc qui l'enveloppe , tantôt elle apparaît découverte. Ainsi, quand le ciel se rassérène, tantôt le soleil transparaît à travers une blanche nuée , et tantôt sortant du nuage, il répand à Tentour des rayons plus clairs et double Téclat du jour. »
Ce portrait d'Armide était celui d'Éléonore d'Esté.... Malheureux Tasse! — heureux peutêtre 1 — Il en devint fou!
L'Arioste, un peu plus sceptique, heureusement pour lui, ne perdit point la tête pour Angélique; mais l'histoire ne dit point si comme son héros Roger, il n'eût pas un peu joué sa vie pour la délivrer du monstre auquel elle était exposée; et qui n'en eût pas fait autant lui jette la première épigramme.
Lisez et jugez :
« Roger du premier coup d'œii, eût pu la prendre pour une belle statue d'albâtre ou de marbre, s'il n'eût pas aperçu les larmes qui
baignaient. les lis et les roses si fraîches de ses joues,... et si ses cheveux blonds n*eussent pas été agités par le zéphyr. » (Chant X.)
Le Dante, le Tasse et TArioste, résument la poésie de sept ou huit siècles.
A peu près à la même époque et sous la même influence poétique, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, instituait Tordre de la Toisond'Or, en l'honneur de sa blonde maîtresse, Marie de Cumbrugge.
Dans la première partie du moyen âge, cependant, la femme n'était vraiment honorée qu'à la façon d'une divinité païenne. Il a fallu longtemps à l'Église pour lui laisser prendre dans la société moderne la place que Dieu lui avait marquée. Les Vénus des temples païens de Rome étaient toutes saintes vierges, que les sœurs de Marie n'étaient encore que des Vénus. Elles ne pouvaient entrer dans certaines églises; dans toutes, elles étaient séparées des hommes ; elles ne pouvaient approcher de Tau tel quand le prêtre disait la messe; on leur défendait d'enseigner; un concile alla jusqu'à mettre en doute si elles avaient une âme! On la leur décréta cependant, comme M. de Robes-
pierre décréta, depuis, l'Être suprême! Glorieuse injure qu'elles étaient dignes de partager avec Dieu !
Écoutez Michelet :
« Le christianisme , à peine affranchi de la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il se connaissait faible et tendre. II la repoussait d'autant plus qu'il sympathisait de cœur avec elle. De là ces expressions dures, méprisantes même par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques, par ce mot dégradant : Vas infirmius {Vase d'infirmités),
« Un mouvement tout contraire commenç au treizième siècle. Le libre mysticisme entreprit de relever ce que la pureté sacerdotale avait traîné dans la boue. Ce fut un Breton, Robert d'Arbrisseï, qui remplit cette mission d'amour. Il ouvrit aux femmes le sein du Christ, leur bâtit Pontevrault. ...
« La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire ; la Vierge devint le Dieu du monde.... la piété se tourna
en enthousiasme de galanterie chevaleresque.
La mère de Dieu fut proclamée pure et sans tache. L'église mystique de Lyon célébra la fête de rimmaculée Goncep tion ( Il 34) ; exaltant ain si l'idéal de la pureté maternelle^ précisément à l'époque oùHéloïse exprimait dans ses fameuses lettres le pur désintéressement de l'amour.
c La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre.
« .... Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle. »
Avant Héloïse, Is^ femme n'avait point aimé; jamais elle ne s'était élevée à l'idéal de l'amour pur et désintéressé. C'est que, il faut l'avouer, l'homme ne lui avait jamais ouvert que ses bras, et jamais son cœur.
Les femmes incomprises, vous le voyez, ne sont point d'invention nouvelle.
Le rhéteur Abeilard, ce dieu de la belle Héloïse, fit l'amour comme un païen, pour ne rien dire de plus ; s'en vanta comme un fat, et réduit plus tard à en raisonner, il en raisonna comme un pédant.
Gela, quand sa chaste épousée s'enterrait
LE UVRB DBS BLONDES. 187
dans un clotlre pour ne pas survivre à ce mort en vie.
Pardonnez-lui cependant ; car, vous le savez, quand Héloïse fut morte, et qu'on ouvrit le tombeau d'Abeilard pour la coucher à ses côtés, il lui tendit les bras, à ce que raconte le gardien du Père-Lachaise.
Quelques recherches que j'aie faites, je n*ai pu trouver le moindre détail du portrait d'Héloise. Elle était belle, voilà tout ce qu*on en dit. Il y a bien à la bibliothèque de la rue Richelieu (section des estampes), une vieille gravure qui est censée la représenter; mais elle ne grave rien.
Je ne sais donc point si Héloïse était brune ou blonde; mais je parierais qu'elle était blonde, sinon brune aux yeux bleus.
Elle écrivait du Paraclet :
« A son mattre? non, à son père; à son époux? non, à son frère; sa servante? son épouse? non, sa fille, sa sœur; à Abeilard, Héloïse.
« Dans toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui.
« (7est ta volonté et non l'amour de Dieu qui m'a conduite dans ce cloître. »
Je vous le dis, en vérité, ceci est d'une brune aux yeux bleus.
« Oui, quand le maître du monde, l'empereur, eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice; en toi je n'ai cherché que toi ; rien de toij mais toimême, pas même le lien de l'hyménée.... »
Cela est évidemment d'une blonde.
« N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable que celui que la nature a créé pour toutes fût à moi seule! »
Oh ! ma foi, ceci est d'un ange.
Et quand on songe que le brutal qui avait écrit:
« Fulbert la laissa sans réserve à ma discrétion, afin que je m'occupasse de l'instruire; et que si je la trouvais négligente, je la châtiasse sévèrement. N'était-ce pas donner pleine li-^ cence à mes désirs ; de sorte que si je ne réussissais pas par mes caresses, j'en vinsse à bout par les coups ; »
Quand on pense que le fat qui avait dit : « J'en
étais arrivé à ce point que quelque femme que j'honorasse de mon amour, je n'avais point à craindre un refus ; »
Quand on songe, quand on pense que cet homme, ça, un homme! ne répondait à ces lettres brûlantes jusqu'au délire et à Timpiélé, que pour les diviser, les subdiviser par chapitres, les analyser méthodiquement, les commenter savamment et grammaticalement et avec cette formule hypocrite : « A l'épouse du Christ, l'esclave en Christ;* ou avec cette autre : « A sa chère sœur en Christ , son frère en Christ; »
On se prend à descendre en soi-même, et à demander, en pleurant, à son cœur s'il ne vaut pas mieux aimer sans être aimé comme Héloïse, qu^ôtre aimé sans aimer comme Abeilard.