DIEPPE
L'histoire de l’ivoirerie dieppoise est encore à faire ; elle présentera de grandes difficultés, parce que les documents font défaut. Le terrible incendie de 1694, produit par le bombardement des Anglais, a tout détruit; sauf le Pollet, garanti par la côte, la ville, bâtie en bois, fut réduite en cendres. Jusqu'à cette époque, d’épaisses ténèbres couvrent cette intéressante fabrication. On a dit quelques mots des artistes du XVII siècle, mais d'une manière trop succincte pour être profitable aux amateurs.
Il faut donc, pour les temps éloignés, se priver des archives municipales et chercher ailleurs. Le travail considérable que nous avons entrepris ne nous permet pas de pousser très loin cette étude, nous la laissons à un autre bénédictin et nous nous contenterons de poser quelques jalons sur ce terrain vague ; ils ne seront pas inutiles à l'historien de cet art charmant qui fit la gloire et la fortune des Dieppois.
Plusieurs voyages à Dieppe nous ont permis d'élargir un peu le cercle des renseignements publiés jusqu'à ce jour. Nous avons beaucoup demandé ; hélas! on nous a peu donné ; mais chacun a vidé sa bourse de très bonne gräce. Qu'il nous soit donc permis de remercier ces obligeants collaborateurs. Ge sont MM. Paul Ansoult, chef de bureau de l’état civil; Blard fils, aujourd’hui propriétaire et directeur d'une magnifique tuilerie, à Varengeville ; Brunel, maitre ivoirier, Grande-Rue, 4 ; Colette, habile sculpteur en ivoire, Grande-Rue, 80; Michel Hardi, ancien bibliothécaire de la ville, membre correspondant de l’Institut; Michel Ouen, retiré au Pollet; Nicolle aîné, 1, rue Beauregard, ancien sculpteur de talent. Cet obligeant vieillard a facilité notre tâche par ses révélations, ses souvenirs et ses connaissances pratiques.
C’est à ses hardis navigateurs, dont la ville de Dieppe a droit d'être fière, que cette intéressante cité doit sa belle industrie de l'ivoire. Les débuts en remontent à la fin du XIVesiècle, à la suite d’un voyage des Dieppois au cap Vert, d'où ils rapportèrent des dents d'éléphant en quantités considérables.
Villaut, sieur de Bellefond, écrivait, dans la relation de son voyage aux côtes d'Afrique, en 1666 : « Au mois de novembre 13624, les Dieppois équipèrent deux vaisseaux d'environ cent tonneaux chacun, qui firent voile vers les Canaries et arrivèrent vers Noël au cap Vert et mouillèrent devant Rio-Fresca dans une baye qui conserve encore le nom de baye de France... Au sortir du cap Verd {qu'ils nommèrent ainsi pour la verdure éternelle qui l’ombrage), ils coururent lesud-est et arrivèrent à Boulombel ou Sierra-Leone, ainsi que depuis l’ont nommé les Portugais ; de là ils passèrent devant le cap de Moulé, dont les habitants de ces deux places et de toute la coste furent étonnés, croyant que tous les hommes étaient noirs ; etenfinils s’arrêtèrent à l'embouchure d’une petite rivière, près de Æio-Sestos, où est un village qu'ils nommèrent le Petit-Dieppe, à cause de la ressemblance du havre et du village, situés entre deux costeaux ; là ils achevèrent de prendre leur charge de Morphi (ou d'ivoire) et de ce poivre appelé Malaguette ; et l’année suivante 1365, à la fin de may, furent de retour à Dieppe, ayant fait des profits qui ne se peuvent exprimer, n'ayant demeuré que six mois dans leur voyage.
«La quantité d’yvoire qu'ilsapportèrent de ces côtes donnacœur aux Dieppois d'y travailler, qui depuis ce temps y ont si bien réussi qu'aujourd'huy ils se peuvent vanter d'’estre les meilleurs tourneurs du monde en fait d'yvoire... Au mois de septembre suivant, les marchands de Rouen s’associèrent avec ceux de Dieppe, et au lieu de deux vaisseaux, en firent partir quatre, des-
quels deux devaient traiter depuis le Cap-Verd jusqu'au Petit- Dieppe et les autres aller plus avant pour découvrir les côtes. (Aelation des costes d'Afrique appelées Guinée, Paris, Thierry, 1669, p. 411.)
Laissons maintenant la parole à M. Jules Labarte : « Il semblerait résulter de ce récit, dit-il, que, dès la fin du XIVe siècle, le travail de l’ivoire aurait été cultivé à Dieppe, mais aussi qu'il était restreint aux ouvrages de tour. Si, en effet, les nombreuses sculptures en ivoire qui ont été faites en France, au XIV: siècle, avaient été exécutées à Dieppe; si cette ville avait été alors comme elle l’est aujourd'hui le centre principal de la production de ces sculptures, on en trouverait quelque trace dans des documents écrits et Dieppe aurait conservé dans ses églises des pièces de cette époque. Mais M. Vitet, qui, dans son Âistoire de Dieppe, arapporté la relation de Villaut de Bellefond, avoue qu'il n’a pu trouver dans cette ville aucun monument d'ivoire remontant au moyen âge et que les plus anciens ouvrages qu'il ait pu découvrir avaient été faits au XVIIe siècle. Il est vrai que les marchands de Rouen s'étant associés aux Dieppois dans leurs expéditions sur les Côtes d'Afrique, on voit dès 4507 la sculpture en ivoire mentionnée dans les statuts des peintres sculpteurs imagiers de Rouen; mais nous avons appris par le registre des mestiers d'Étienne Boileau que bien antérieurement elle était cultivée à Paris.
« Le récit de notre voyageur aux côtes d'Afrique ne constate donc qu’une chose, c’est qu’à l'époque où il écrivait, les Dieppois étaient déjà forts renommés pour leurs ouvrages de tour. Quant à la sculpture des statuettes et des bas-reliefs, elle était exercée dans différents pays, mais surtout à Paris. » (Histoire des arts industriels.)
Malgré la grande autorité du savant M. J. Labarte, il nous est impossible d'être de son avis. Non, l'ivoirerie à Dieppe ne s’en est pas tenue au travail mercantile du tour. De tout temps, même lorsque l'ivoire était le plus abondant, ilavait toujours une réelle valeur et les tabletiers n'employaient que les déchets, tandis que les parties pleines étaient réservées pour la sculpture.
En 1507, la sculpture en ivoire était pratiquée à Rouen ainsi que le prouvent les statuts des peintres-sculpteurs-imagiers de la capitale normande. Mais cette date n'indique pas un début, loin de là; une corporation ne se forme pas sans éléments et le fait seul de sa constitution démontre son importance. On peut en conclure que les Rouennais sculptaient l'ivoire avant 1507, c'est-à-dire au moins dès le XV£ siècle; mais ceux-ci ne
furent que les imitateurs de leurs voisins pour le travail qui nous occupe, loin de les devancer, ils ne purent que les suivre et de même que l'ivoire ne pénétra chez eux en abondance qu'après que les Dieppois en furent richement pourvus, de même la sculpture de cette belle matière ne s’élablit à Rouen qu'à l'instar de ce qui se faisait à Dieppe.
Quant à cette phrase : « D'où vient qu'il n’y a point de lieu en Europe où les tourneurs travaillaient mieux en yvoire, » elle n'indique pas l'absence de sculpteurs. Depuis le moyen âge et jusqu'au XVITe siècle, la plupart des tourneurs ivoiriers savaient aussi sculpter; ils réunissaient deux talents ; beaucoup de peintres maniaient le ciseau et le burin et les orfèvres étaient en mème temps sculpteurs, graveurs, ciseleurs et modeleurs.
L'Almanach général des marchands, négociants, armateurs, de Grangé, Paris, 14774, s'exprime ainsi : « Dieppe. Ouvrages tournés en ivoire et en os. Les Dieppois ont toujours été renommés pour leur habileté en ce genre. Il ne parait guère possible de pousser plus loin la délicatesse et la perfection du tour. On admire particulièrement les chefs-d'œuvre du sieur Belleteste. » Le Tableau général du Commerce en 1789, par l'avocat Gournay, donne les mêmes renseignements. Or, veut-on connaître ces chefs-d'œuvre du {ourneur Belleteste? Ce sont des montures d’éventails, des navettes, des figurines, des sujets à mosaïques, c’està-dire encadrés dans de fines dentelles, des médaillons pour tabatières etbonbonnières, sculptés avec une habileté consommée.
Nous avons constaté que, dès 1364, les Dieppois étaient en possession d’une quantité considérable de dents d’éléphant. Ils en vendirent une partie, le tour et la tabletterie en employèrent une autre ; mais il n'est pas douteux qu'avant la fin du XIVesiècle la sculpture en ivoire n’eût pris racine à Dieppe. M. Vitet, dans son Aistoire de Dieppe, n'a pas un instant l’idée de retirer aux Dieppois le mérite d'avoir sculpté l’ivoire dès le début de leurs approvisionnements. Après la relation de Villaut de Bellefonds appuyée des assertions de quelques écrivains du même temps, le savant historien ajoute, page 341 :
« On a déjà vu combien l’art de la sculpture en ivoire était ancien parmi les Dieppois. Leurs premiers essais en ce genre datent certainement de la fin du XIVesiècle ; dans le XVeet dans le XVIe siècle, ilsétaient passés maitres etcélèbres dans toute l’Europe,aussi bien comme ivoiriers que comme marins. Malheureusement leurs œuvres de cette époque ne nous sont connues que par la renommée ; aucun vestige n’en est venu jusqu’à nous. Ces bijoux délicats échappent difficilement à la destruction, les
églises seules pouvaient nous en conserver quelques-uns; mais le pillage des autels, au XVIe siècle, a fait disparaître les paix et les crucifix d'ivoire, en même temps que les fertes et les chasubles dorées. Les plus anciens ouvragesde ce genre que l’on puisse trouver maintenant à Dieppe ont été faits au XVIIe siècle, et encore sont-ils d’une extrème rareté. »
Dans toutes les villes de quelque importance, il y avait des orfèvres, des sculpteurs en pierre pour les besoins du culte catholique et des huchiers-sculpteurs-ornemanistes pour exécuter les sièges, bancs, lits, coffres, bahuts, crédences, armoires, en usage à l'époque. Nous attribuons à quelques-uns de ces habiles artisans les premiers essais d'ivorysculpture à Dieppe.
Et sur quels objets s'appliquait cette sculpture, depuis la fin du XIV: siècle jusqu’au XVI? La réponse nous parait facile ; nous la trouvons par induction. Obligés de suivre la mode, les « tailleurs d'ymages » normands fabriquaient des ouvrages dans le goût de ceux des ivoiriers parisiens. En nous bornant aux catalogues du Louvre et de Cluny, nous trouvons, pour les pièces françaises seulement, la série suivante : D'abord des diptyques, triptyques et rétables, offrant les scènes de la vie et de la Passion du Christ; puis des crucifix, des têtes de Christ couronnées d’épines, la Vierge avec l'Enfant Jésus, des figures de saints et de saintes, des personnages mythologiques; des jeux d'échecs, des peignes à devises, des poires à poudre, des pulvérins, des manches de dagues et de couteaux, des cippes, des crosses, des châsses, des paix, des oliphants, des coffrets, etc., décorés d’ornements divers et de sujets empruntés à la mythologie, à la religion et aux romans de chevalerie. Si toutes ces pièces, que nous admirons aujourd'hui pouvaient parler, combien d’entre elles réclamant leur nationalité nous diraient qu’elles sont originaires de la patrie des Bettencourt, des Ango et des Duquesne.
Quand l'historien des Dieppois s'écrie : « Malheureusement les œuvres de cette époque ne nous sont connues que par la renommée ; aucun vestige n'en est venu jusqu'à nous..., » on pourrait en dire autant des ouvrages parisiens, dépourvus de signature et restés anonymes comme les précédents. Mais alors, où donc aurait-on fait ces nombreux spécimens répandus dans les collections publiques et privées. Paris et Dieppe étaient les deux grands centres industriels de l'ivoirerie française. Si partial qu'on soit, il n’est pas admissible d'attribuer à la grande cité tous ces intéressants travaux d'autrefois et il en revient forcément à la ville de Dieppe une part importante.
Pendant le règne de Louis XIV, nous considérons qu’on a fait
à Dieppe comme à Paris, des médaillons ovales à l'effigie du grand Roi, des montures d’éventails (la dorure et les feuilles s’appliquaient à Paris) des râpes à tabac, des tabatières, bonbonnières, boîtes à mouches ; des manches de couteau représentant des personnages coiffés de la grande perruque. C'est aussi sous Louis XIV qu'on a dù commencer à sculpter des gueux, inspirés des gravures de Callot ; ce genre s’est continué jusqu’après 1830. On a exécuté encore beaucoup de bénitiers comme au siècle suivant. Les christs, les madones se sont faits de tout temps.
En général, les sujets sont tirés de l'Histoire ou de la Fable ; c’est Actéon changé en cerf ; c’est Persée monté sur Pégase, délivrant Andromède ; c'est Daphné, poursuivie par Apollon et changée en laurier ; c’est le Pélerinage d'amour, figurant un jeune homme et une jeune femme, en habits de pèlerins, et conduits par l'Amour ; c’est la chaste Suzanne ; c’est Pomone, la déesse des fruits et des jardins ; c’est l'Amour, à côté de Vénus sortant de l'onde.
L'imitation des navires de guerre eut une vogue de longue durée : nous sommes tenté d’en fixer l'origine au temps où le grand Duquesne luttait glorieusement contre les flottes combinées de l’Angleterre et dela Hollande. Dans ces délicates réductions, les mâts, les voiles, les pavillons, les cordages, les poulies, les ancres, les canons sont rendus avec la plus minutieuse exactitude. L'ensemble repose sur un socle, abrité sous un globe.
En plusieurs circonstances, le vaisseau d'ivoire devint la pièce principale des dons officiels de la ville de Dieppe. «Il en fut offert un très grand à l'Empereur Napoléon I ; il sortait de l’atelier du sculpteur Belleteste, qui le porta lui-même à Paris après qu'il eut été présenté à l'Empereur, à l'hôtel de ville de Dieppe.
« On en offrit également un au Roi Louis-Philippe, lors de son passage à Dieppe, en 1833 ; c'était la reproduction en miniature du vaisseau le Joinville. » (Alex. Bouteiller, Histoire de la ville de Dieppe, Em. Delevoye, 1878, p. 384.)
Le bombardement de 1694 porta un coup funeste à l’industrie dieppoise et détruisit pour quelque temps son commerce. Une flotte anglaise de cent vingt voiles, commandée par l'amiral Barklay, lança pendant deux jours, le 22 et le 23 juillet, une grêle de fer et de feu qui firent de la ville un monceau de ruines. La résistance, mal organisée par le gouverneur M. de Manneville et le lieutenant général M. de Beuvron, fut bientôt réduite à néant. Les bourgeois en armes, postés bravement sur le rivage, assistèrent sans défense et la mort dans le cœur, à l'incendie de leurs maisons, dont quelques-unes, comme la magnifique habitation
d’Ango, présentaient des chefs-d'œuvre de sculpture en bois. Le Pollet seul, garanti par la côte, fut préservé; quinze cents habitants vinrent s’y réfugier, les autres émigrèrent temporairement ou pour toujours dans les campagnes environnantes. (Vitet, Histoire de Dieppe.)
En 1740, la ville, relevée de ses ruines, vit refleurir son commerce. À cette date, Savary des Brulons écrivait dans son Dictionnaire universel de commerce : « Il y a longtemps que les Dieppois se sont rendus célèbres par leurs ouvrages d'yvoire soit qu'ils les fassent au tour, soit qu'ils les embellissent de bas-reliefs et autres ornements de ronde bosse.
« L'avantage qu'ils onteu de découvrir, les premiers detousles Européens, les côtes d'Afrique où se trouve l’yvoire et d'y entretenir un commerce considérable de dents d’éléphants, plus d’un siècle avant que les Portugais eussent tenté l'heureux passage du cap de Bonne-Espérance pour aller aux grandes Indes; cet avantage, dis-je, ayantrendul'yvoire très-commur dans leur ville, ils ne le regardèrent d’abord que comme une marchandise propre à entretenir quelque commerce avec leurs voisins, particulièrement les tabletiers de Paris. Les ouvrages de ceux-ci ayant eu de la vogue, ils furent imités à Dieppe et bientôt surpassés : en sorte que les ouvriers de cette ville se sont de plus conservé la réputation de mieux tourner et de mieux tailler l’yvoire qu'aucun autre du royaume. Le débit de ces ouvrages se fait non-seulement à Paris et dans toutes les principales villes de France, mais encore dans toute l'Europe, et même jusqu'aux grandes Indes et dans l'Amérique espagnole, où l’on en fait des envois considérables. »
La rocaille caractérise le style Louis XV. Pendant la majeure partie de ce règne, on la trouve partout. Que le sujet soit mythologique, qu'il représente des groupes d’amours ou des bergerades, d’après Watteau et Boucher, il est encadré d’ornements rocailles. A cette époque, le genre mosaique fut très en faveur. Les ivoiriers donnent le nom de mosaïque à cette fine sculpture ouvrée à jour, imitant la dentelle. Voicicomment elle se pratique : On amincit également l'ivoire, que l’on divise en petits carrés ou en losange, dans chacun desquels on perce un trou au foret, puis à l’aide de la scie, on pratique en haut et en bas une petite ouverture verticale.
Presque toujours, la mosaïque sert de fond à un sujet sculpté; l’ouvrier sculpte d'abord son motif et s’occupe ensuite du fond qu'il peut alors amincir sans danger. Ge travail de patience et de soin fut souvent confié à des femmes qui l’exécutèrent fort
bien. De 1780 à 4790, Mie Pinteur y déploya beaucoup d’habileté. Le genre mosaïque disparut sous la Restauration ; après s'être alourdi dans les dernières années du XVIII siècle, il finit par n'être plus qu'une grossière imitation des beaux types précédents.
Sous Louis XVI, l’'ornementation rocaille disparaît. On fait toujours des sujets amoureux, et l’on y ajoute des devises ; on sculpte beaucoup d’emblèmes à l'Amour et à l'Amitié. On y voit la houlette, le chapeau et la cornemuse ; le carquois avec ses flèches, le chien fidèle et le temple à l'Amour ; parfois c'est un autel surmonté de colombes ou de cœurs enflammés. Ces gracieux petits médaillons sont à l’occasion surmontés du nœud tradilionnel et bordés d’un rang de perles. A l'époque où Louis XVI s’appliquait à relever notre marine, lorsque le Baiïlli de Suffren soutenait l'honneur du pavillon français dans la mer des Indes, les ivoiriers dieppois exécutaient de jolies tabatières à sujet maritime. Le couvercle représente un navire tout gréé avec ses voiles et ses cordages ; ilrentre au port guidé par une étoile; en bas, on lit : £'Ule m'a bien conduit ou Elle m'a bien conduit au port. Gette allégorie à la vie si pleine de dangers de nos braves marins, peut aussi se rapporter à notre propre existence. La vie est une mer orageuse semée d'écueils ; pour la traverser, chacun de nous a son étoile qu'il perdsouvent de vue pendant la tempête.
Notre collection possède deux boîtes à devises, qui, par leur finesse sont dignes du ciseau d'Antoine Belleteste. La première représente une jeune femme offrant des chaînes à un amour ; à droite, un palmier et un temple avec cette inscription sur l’épaisseur des marches : Zlles sont cruelles, mais elles sont chères. La seconde boîte figure, au milieu d'un paysage, un berger et une bergère, amoureusement assis l’un près de l’autre et regardant deux colombes que couronne un amour. En bas, on lit :
Ils seront à leur tour, Couronnés par l'amour.
Pour obtenir ces petits travaux dont la délicatesse excite notre étonnement, on colle sur du bois de minces lames d'ivoire, puis à l'aide du burin on les sculpte, on les évide, on les ajoure. C'est ainsi que sont exécutés ces arbres aux feuilles si légères, ces guirlandes de fleurs, ces temples à dômes et à colonnes repercées à jour, ces couronnes, ces colombes, ces petits personnages, etc., tours de force, de finesse et de patience, rassemblés sur diverses boites du XVIIT° siècle.
La Révolution et l'Empire ne furent pas favorables au commerce del'ivoirerie. Les œuvres de la période révolutionnaire sont devenues très rares. Avec les Bourbons revinrent quelques années de prospérité. Le passage des Anglais et surtout la présence de la duchesse de Berry, quiattirait à Dieppe le monde élégant, rendirent la vie à une industrie languissante. On fit alors beaucoup de navires à l’image de nos vaisseaux dè guerre ; des portraits en médaillon ou en buste formant ronde bosse ; des mendiants, des statuettes et des bas-reliefs copiés de l'antique et des tableaux religieux.
Les tourneurs donnèrent des preuves de leur habileté ; dans de petites boites de neuflignes de diamètre, ilsenintroduisirent douze autres graduellement plus petites avec un jeu de quilles au fond de la dernière. D'un seul morceau d'ivoire ils détachèrent treize sphères mobiles, les unes dans les autres. (Votice sur Dieppe. Dieppe, 1824, p. 62.)
Malgré l'élan donné par la duchesse de Berry, le commerce de l'ivoirerie à Dieppe est en décadence, depuis la fin du siècle dernier. Si nous en recherchons les causes, nous voyons qu'elles sont multiples. La Révolution, en frappant l'aristocratie, ruina du même coup toutes les industries de luxe ; dans la suite, la mode, inconstante et mobile, se porta d’un autre côté ; les marchands, obligés de vendre à bas prix, réduisirent le salaire de leurs ouvriers ; ceux-ci firent du métier pour produire davantage, le nombre des apprentis diminua et ils eurent moins de talent. D’autres causes s’ajoutèrent à celles-là. Des tabletiers de Paris, trouvant à Dieppe un débouché, vinrent s’y établir pendant la belle saison et apportèrent avec eux une concurrence redoutable. Quoi qu'il en soit, Dieppe sera toujours la ville de l'ivoirerie, et la sculpture commerciale se changera promptement en sculpture d'art quand la vogue reviendra vivifier son commerce.
M. Ph. deChennevières ne partage pas cette dernière opiuion : «Il n'est que trop clair, dit-il, que le goùt des meubles et des ustensiles ouvragés, que le luxe d'art en un mot, est entièrement éteint en province et avec lui tout sentiment d'artiste. Je ne citerai que les sculpteurs en ivoire de Dieppe. Autrefois lasculpture en ivoire était un art quimarchait presque de pair avec celle en marbre ou en bronze: qu'on se rappelle le Christ d'Avignon et les autres merveilles sculptées par Guillermin ; et Jaillot ne fut-il pas reçu à l’Académie royale comme sculpteur de crucifix ? Les sculpteurs d'ivoire qui remplissent les boutiques de Dieppe de mille bimbeloteries variées ne sont tout juste que des ouvriers et n’ont jamais été des artistes. Un véritable artiste,
Graillon, est né par hasard dans cette délicieuse petite ville ; il a compris que l’ivoire était si peu une matière d'art pour ses compatriotes, qu'il ne s’en est jamais servi et a modelé des terres cuites. » (Ph. de Chennevières-Pointel. Recherches sur la vie et les ouvrages -de quelques peintres provinciaux de l’ancienne France, Paris, 1850, t. IL.)
Si Dieppe n'a jamais eu de ces maîtres dignes d'entrer à l'Académie royale, remplacée depuis 1795 par l'Institut, elle a possédé du moins des hommes distingués qui, dans le genre gracieux et léger, ont fait preuve de talent. Pour n'en citer que quelquesuns, on nous accordera bien que les Belleteste, les Bienaymé, les Bouteiller, les Meugnot et tant d’autres, étaient autre chose que tout juste des ouvriers. Comme on le verra plus loin, notre opinion est appuyée par celle de M. Vitet, qui prétend trouver dans la population dieppoise les germes d’une race de sculpteurs.
Quant à Graillon, véritable artiste, en effet, il a parfaitement travaillé l’ivoire. A diverses expositions de Rouen, nous avons eu occasion d'admirer plusieurs bas-reliefs de cette belle matière, signés de sa main ; il a également sculpté en bois, et s’il s’est adonné surtout à modeler des terres cuites, c’est qu'il en trouvait plus facilement le débit ; elles lui offraient cet avantage de n'avoir pas besoin de mise de fonds et de pouvoir mettre ses œuvres à la portée de toutes les bourses, par une série de compositions plus ou moins importantes.
Dans son édition de 1844, M. Vitet écrit, page 342 : « On sculpte encore très bien l'ivoire aujourd'hui, mais ce n’est plus l’ancien travail dieppois. Le style du XVIII siècle, lequel n’était déjà probablement qu'une décadence de celui du XVI, a quelque chose de plus abandonné, de plus franc, de plus hardi que le travail des sculpteurs actuels. On fouillait davantage l'ivoire, on le dentelait d'une manière plus capricieuse, plus à la façon des Chinois. Je doute que jamais, dans le genre sévère et correct, on ait fait à Dieppe de ces belles compositions, de ces délicieuses figures qui font la gloire des ivoiriers flamands et italiens ; mais pour tous les ouvrages de fantaisie, on y travaillait en perfection. J'ai vu des navettes, des bonbonnières et autres bagatelles sculptées à jour non pas même à la belle époque, mais il y a cent ans environ; le caractère en est tout particulier et l'on ne possède plus le secret de faire ainsi: aujourd'hui, ces mêmes dentelles auraient quelque chose de plus régulier, de plus roide de plus mécanique pour ainsi dire.
« Sans chercher à ressusciter ces traditions perdues, tentative presque toujours froide, stérile et plus souvent encore impos-
sible, il y a, je crois, quelque chose à faire pour donner une direction meilleure, pour élever à une perfection plus haute cette école de sculpteurs-ivoiriers. Les dispositions naturelles sont extraordinaires. Vous voyez les enfants en apprentissage creuser, évider, déchiqueter l'ivoire avec une facilité tout instinctive et dont vous demeurez confondu. Ge n'est pas seulement l'ivoire qu'ils travaillent ainsi, ce sont tous les corps d'une dureté à peu près semblable, l’ébène, le coco, le poirier, le chène. Allez dans les moindres églises des environs : ces stalles, ces balustrades de bois, c’est le charpentier qui les a taillées. Eh bien, au lieu de les raboter, de les polir comme on eût fait en cent autres lieux de France, il a fait saillir en bosse des fleurs, des rubans, des guirlandes. Tout cela est sculpté avec audace, d'un jet libre et décidé. Dans lescabanes, comme dans les châteaux, partout vous trouvez des meubles, des lambris qui n’ont pas été faits par de simples ouvriers, mais par des hommes pour qui c'était un bonheur, une vocation, un don héréditaire de modeler, de ciseler, de faire des reliefs.
« Il y a donc dans cette population les germes d'une race de sculpteurs. Il est du devoir du gouvernement de ne pas laisser s'égarer et se perdre ces précieuses semences. Que faut-il à des enfants si heureusement doués pour prendre rang à côté de nos artistes etrégénérer peut-être parmi nous cettesculpture enivoire si vénérée des anciens ? Hleur faut quelques éléments de dessin et surtout la vue des bons modèles.
« Déjà l’un de ces vœux est exaucé: la ville de Dieppe a établi depuis quelques années une école gratuite de dessin. Le professeur, M. Amédée Féret, obtient d'heureux résultats ; mais il ne donnera carrière aux dispositions de ses élèves que lorsqu'il pourra non seulement mettre sous leurs yeux ces modèles de sculpture qu’on voit dans les écoles et que celle-ci ne possède pas encore, mais leur offrir quelques exemples de ce genre particulier vers lequel il a mission de diriger leurs études. Des empreintes, soit en plâtre, soit en cire ou en soufre, prises sur de belles ciselures antiques, et mieux encore sur des armures, des meubles ou des bas-reliefs de la Renaissance et des belles époques du moyenàâge, voilà les modèles qu’il faudrait à ces futurs ivoiriers. Après leur avoir fait copier ces petites empreintes avec le crayon, on leur en demanderait des copies modelées, puis des copies en bois et enfin en ivoire. Qui peut douter des effets que produirait un tel enseignement ? »
M. Vitet fait erreur lorsqu'il avance qu'on ne sait plus travailler comme autrefois. On n'y a plus la main parce que le goût
a changé. Que la mode en revienne, que les commandes abondent et les artistes renaîtront comme par enchantement. Nos grandes expositions l'ont bien démontré. Toutes lesbelles choses des temps passés peuvent êtrerendues avec une égale perfection; le tout est d’y mettre le prix. M. Nicolle ainé, dans la Vigie de Dieppe du 18 avril 1851, a traité cette question au point de vue local et sous ce titre : Réponse à un article de L'ART EN PRo- VINCE.
En 1855, M. Nicolle aîné fut désigné pour faire partie des ouvriers qui devaient profiter de la mesure prise dans le conseil municipal pour visiter l'Exposition universelle. L'habile sculpteur fit à son retour un rapport, dont nous extrayons les passages suivants :
«… Onest d'abord surpris, en visitantl'Exposition, de n'y trouver que des produits de Paris ou de Dieppe. (L'Autriche seulement, ayant envoyé de très petits objets, et la Chine quelques échantillons de ses éternels magots.) Mais la surprise cesse quand, en y regardant de près, on reconnait, surtout dans la tabletterie et la découpure, des pièces provenant soit de Méru, soit d’autres endroits du département de l'Oise, où l’on se livrait au travail de l’ivoirerie, pièces qui sont exécutées pour le compte de fabricants de Paris... Quant aux produits de Saint-Claude (Jura), ils se composent exclusivement d'objets tabletés ou tournés; la sculpture parait complètement abandonnée aujourd’hui dans ce pays. Le catalogue fait cependant mention d’un bas-relief; mais je n'ai pu le trouver. Ge n’est donc que le travail de Pariset celui de Dieppe qui fixent l'attention des personnes qui s'intéressent à l'industrie de l’ivoirerie.
« Parmi les objets exposés par les fabricants de Paris, il en est plusieurs (et ce sont les plus remarquables sous le rapport du travail) qui n’appartiennent à aucun titre aux personnes sous le nom desquelles ils figurent dans le Palais de l'Industrie. D’autres objets, exposés toujours sous le nom des mêmes fabricants, ont été sculptés à Dieppe... L'Exposition de Paris m'a surtout paru remarquable par le volume des objets exposés et par la netteté de l'exécution. Quant au volume, il est impossible dans les conditions où se trouve la fabrication à Dieppe, de rien produire de semblable ; de pareilles pièces exigeant le concours de différentsouvrierstels quetabletiers, tourneurs, etc., ilfaudrait pour les réunir : 4° qu'il se formät dans notre ville des ouvriers tabletiers d’un talent assez relevé pour pouvoir rivaliser avec leurs concurrents de Paris ; 2° que les ouvriers tourneurs pussent ou voulussent faire la dépense d’un outillage assez complet qui
leur permit d'entreprendre des travaux plus importants que ceux auxquels ils se sont livrés jusqu'à présent.
« Pour les objets qui n'ont exigé que le travail du sculpteur, les produits des deux ouvriers dieppois fixés à Paris depuis quelques années occupent à mon avis dans l'exposition parisienne, non seulement le premier rang, mais laissent encore bien loin derrière eux toutes les sculptures qu'on remarque dans les vitrines de Paris. Je ne parlerai pas des ouvrages exposés parnotre localité en les comparant à ceux de Paris... ; cependant je crois pouvoir dire qu'à l'Exposition universelle, Dieppe soutient dignement sa vieille réputation... » (La Vigie de Dieppe, 12 octobre 1855.)
Terminons par quelques mots sur le musée de Dieppe. Tandis que beaucoup de villessont pourvues de conservateurs ardents, qui s'appliquent à rassembler dans leurs musées les monuments des arts industriels qui ont illustré leur cité, la ville de Dieppe reste indifférente à ce mouvement général. Elle ne parait pas se douter qu'elle a eu jadis une réputation universelle, d'abord par ses hardis navigateurs, puis, grâce à ceux-ci, par son commerce d’ivoirerie, dont les produits se sont répandus dans le monde entier.
Recueillir ces gracieux spécimens d'une époque disparue, rechercher les noms de leurs auteurs pour en former une notice biographique, nous eût paru une occupation aussi intelligente qu'utile ; nous nous demandons comment la municipalité n’a pas chargé de ce soin, en l’aidant de quelques fonds annuels, soit un savant du pays, soit un collectionneur, soit un ancien ivoirier. IL est toujours temps de bien faire, mais qu'on se hâte. La mission devient très difficile, Il y a quarante ans, on aurait pu se procurer à vil prix une foule de pièces qu'il faut à présent payer au poids de l'or. Toutefois un amateur riche; ou un homme influent, pourrait encore, par des largesses personnelles, ou en provoquant des dons, faire affluer au musée bon nombre d'ouvrages dispersés.
Ge pauvre petit musée nous a fait éprouver une vraie déception. En fait d'objets sculptés en ivoire, voici à peu près tout ce qu'il renferme : Deux râpes à tabac. Le sujet de la première est une jeune femme coiffée d'une aigrette, en robe Louis XIV, et prenant une prise de la main droite, tandis que la gauche tient une labalière ouverte. La seconde représente l'Amour, auprès de Vénus sortant de l'onde, — Une bonbonnière, de style Louis XVI. Le motif du milieu figure un amour tenant un flambeau d’une main et de l’autre un cœur enflammé. Fond de mosaïque. — Une des deux pièces de côté d’un éventail. — Un
des deux côtés d'une navette sculptée à jour. — Quelques étuis sculptés de personnages, sur fond de mosaïque. Exécution épaisse et lourde. Ouvrage de la décadence. — Mercure et Bacchus (sur socles). Ge dernier a été sculpté par Nicolle aîné. Le Mercure est signé : BLARD, mais il est d'un de ses ouvriers nommé Clémence. — Deux vases Médicis très finement sculptés par Nicolle aîné. Ces deux vases, acquis par Louis-Philippe et mis d’abord au Louvre, ont été offerts au musée de Dieppe.