‹ Le livre des enfants et des mèresChapitre 10 sur 22 · LE MOYEN-AGE FRANÇAIS CHRONIQUES SANGLANTES · texte numérisé non relu

LE MOYEN-AGE FRANÇAIS CHRONIQUES SANGLANTES

L'époque mérovingienne, par laquelle nous entrons dans notre propre histoire, est une ère d'impitoyables violences. La barbarie a passé le Rhin avec les Germains elles Francs ; elle s'est répandue sur la Gaule, elle s'y £st mêlée d'une manière étrange avec la civilisation gallo-romaine. Les vices des vaincus se sont grefîéssur la sauvagerie des vainqueurs ; ils y ont merveilleusement fructifié. Le baptême reçu par Clovis n'a pas changé du jour au lendemain cet état de choses. Même quand le gros de la nation s'y est soumis, ce n'est encore qu'un signe extérieur, qu'une marque symbolique delà qualité de chrétien. Il faudra du temps pour que les vertus chrétiennes elles-mêmes pénètrent et s'implantent dans ces âmes grossières, exaltées au plus haut point par la victoire, la force sans frein, l'ambition, l'amour du lucre et de la volupté.

Où est la poésie dans cet âge de guerres et de meurtres presque continuels? ou, si la poésie existe, où est la poésie de l'enfance? L'enfant est la proie de toutes les violences, de toutes les misères. La mortalité s'abal sur lui ; les épidémies, les fléaux de tout genre moissonnent sans pitié les jeunes générations. Un cri de douleur, suivi d'une parole de rési-

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gnatioii, échappe au pieux chroniqueur en relatantl'une de ces maladies mystérieuses qui jetaient dans la consternation le peuple des villes et des campagnes.

ï Nous perdions, dit-il, nos doux et chers petits enfants que nous avions réchautïés dans notre sein, portés dans nos bras, nourris, avec un soin attentif, d'aliments donnés de notre propre main ; mais nous essuyâmes nos larmes et nous dîmes avec le saint homme Job : le Seigneur me les a donnés, le Seigneur me les a ôtés, que le nom du Seigneur soit béni (I ). »

L'enfant pauvre est du moins à l'abri des meurtres. L'obscurité de sa race et l'abjection de son rang lui permettent de vivre dans l'ombre. Moins heureux, l'enfant de race illustre. Malheur à qui a reçu dans ses veines quelques gouttes de sang royal! malheur à qui porte sur son front la longue chevelure, signe distinctif de la royauté ! Pour l'enfant royal, nulle heure n'est à l'abri du péril. Clotaire, l'un des quatre fils de Clovis, et son frère Childebert, rois tous deux, ouvrent l'ère des sanglants forfaits.

Chlodomir leur frère, roi d'Orléans, tué sur le champ de bataille, avait laissé trois fils enbas Age, qu'avaitpieusementrecueillis Clotilde, leurgrand'mère. Elle les élevait avec tendresse, pour succéder un jour à leur père. Childebert, leur oncle, en conçut le premier de l'ombrage. Pendant un séjour de la reine Clotilde à Paris, il envoya dire secrètement à Clotaire: « Notre mère retient près d'elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume. 11 faut que tu viennes vite à Paris, et que nous tenions conseil ensemble pour délibérer sur ce que nous devons faire d'eux, savoir si on leur coupera les cheveux pour qu'ils soient comme le reste du peuple, ou s'il ne faudra pas plutôt les tuer et partager également le royaume de notre frère?» Clotaire accourt à l'appel de son frère; on répand le bruit dans le peuple qu'on va les élever au trône. On l'annonce à Clotilde, afin qu'elle envoie les enfants à leurs oncles : «La reine, rempliedejoieetignorant leur artifice, fit manger et boire les enfants elles envoya en disant ; « Il me semble que je n'ai pas perdu mon fils si je vous vois régner à sa place. »

(1) Grégoire de Tours, cité par Augustin Thierry, Récits Mérovingiens (7= récit) page 30Û de l'édition de Lecène et Oudin (1887).

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Ceux-ci, étant allés, furent saisis aussitôt, séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs, et on les garda tous, d'un côté les serviteurs, les enfants de l'autre. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent Arcadius à la reine avec des ciseaux et une épée nue. Quand il fut devant la reine, il lui montra l'un et l'autre en disant : « Quelle est ta volonté, très glorieuse reine? tesfils, nos maîtres, demandent ce que tu penses qu'on doit faire de tes enfants, et si tu ordonnes qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient mis à mort? » Celle-ci, atterrée du message et outrée de colère, surtout en voyant l'épée nue et les ciseaux, répondit sans réfléchir, dans l'amertume qui l'avait saisie, et sans savoir dans sa douleur ce qu'elle allait dire : « S'ils ne sont pas élevés au trône, j'aime mieux les voir morts que tondus. » Arcadius, s'inquiétant peu de son désespoir et de ce que la réflexion pourrait produire dans son esprit, revint promptement rapporter cette réponseet dit : « La reine consent, achevez votre œuvre ; elle-même ordonne que vous accomplissiez votre dessein. « Aussitôt Clotaire, prenant le plus âgé des enfantspar lebras, le jette par terre et le tue sans pitié en luienfonçant un couteau dans l'aisselle. Aux cris de l'enfant, son frère se prosterne aux pieds de Childebert, et saisissant ses genoux, il lui disait avec larmes :

a Secours-moi, mon excellent oncle, afin que je ne meure pas comme mon. frère ! » Alors Childebert, le visage couvert de pleurs, dit : « Je te prie ,. monstres doux frère , d'avoir la générosité de m'accorder sa vie; je tedonnerai pour lui tout ce que tu voudras ; seulement quil ne meure pas. » Alors Clotaire dit, plein de fureur : « Ou l'epousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place. C'est toi qui as conseillé la chose, et voilà déjà que tu manques de foi ? » Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta vers Clotaire qui , le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté, comme il avait fait pour son frère, et le tua. Ils firent périr ensuite lesesclaves avec les gouverneurs. Après qu'ils furent morts, Clotaire, étant monté à cheval, s'éloigna sans se troubler nullement du meurtre de ses neveux ; pour Childebert, il se retira dans les faubourgs de la ville. La reinefit placer les pauvres petits corps dans un cercueil et les suivit avec grand appareil de chants et un deuil immense jusqu'à la basilique de Saint-Pierre,, où elle les fit enterrer ensemble. L'un avait dix ans, et l'aulre sept.

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Ils ne purent avoir le troisième, nommé Chlodoald, parce qu'il fut sauvé par des hommes courageux. Celui-ci, méprisant un royaume terrestre, se consacra au Seigneur , se coupa les cheveux de sa propre main, et fut fait clerc ; il s'appliqua aux bonnes œuvres et mourut prêtre (I). »

Ces actes atroces ne sont pas isolés. Les hommes n'en sont pas seuls coupables : les femmes les suivent dans cette voie farouche. Quel catalogue à dresser que celui des meurtres commis parFrédégonde et par Brunehaut! On voit même une mère préparer la mort de sa propre fille. Et ce n'était pas une femmebarbare, c'était Deuterie, matrone romaine, mariéeàThéodebeit, roi d'Austrasie. Comme elle avait une fille d'un premier mariage, quand l'enfant grandit et donna des signes d'une grande beauté, elle en eut de l'ombrage, fit atteler au chariot de sa fille des bœufs indomptés, et celleci fut précipitée du pont de Verdun dans la Meuse.

Plus féroce que Frédégonde elle-même, car Frédégonde, du moins, aimait tendrement ses propres fils. Une partie des crimes commis par elle le furent pour les rapprocher du trône et leur assurer la couronne, au détriment des autres fils de son mari. Il faut lire dans le septième des Récits mérovingiens la peinture de ses angoisses, lors de l'épidémie qui ravageale royaume et lui enleva deux de ses fils. Les jeunes princes, l'un âgé de quinze ans, l'autre encore dans « les aubes » (vêtements blancs du baptême), furent atteints en même temps. « A la vue de ses deux fils en péril de mort, Frédégonde, dit l'historien, fut saisie des cruelles angoisses que la nature fait souffrir aux mères, et, sous le poids de l'anxiété maternelle, quelque chose d'étrange se passa dans cette âme si brutalement égoïste. Elle eut des éclairs de conscience et des sentiments d'humanité ; il lui vint des pensées de remords, de pitié pour les souffrances d'autrui, de crainte des jugements de Dieu (2). »

Ces sentiments se traduisaient en paroles ardentes que le chroniqueur nous a transmises. Il y respire je ne sais quelle sombre poésie. La reine

(1) Grégoire de Tours (d'après Bordier). Chlodoald est devenu saint Cloud et a donné son nom au monastère, plus tard au bourg voisin de Paris, (i) Récits Mérovingiens, Edition Lecène et Oudin, p. 307.

s'adresse à Chilpéric , dans une des salles du palais, à deux pas de la chambre où les petils princes sont couchés :

« Il y a longtemps que nous faisons le mal , et que la bonté de Dieu nous supporte; souvent elle nous a châtiés par des fièvres et d'autres maux , et nous ne nous sommes pas amendés.

Il Voilà que nous perdons nos fils, voilà que les larmes des pauvres, les plaintes des veuves , les soupirs des orphelins les tuent , et nous n'avons plus l'espérance d'amasser pour quelqu'un.

« l\ous thésaurisons sans savoir pour qui nous accumulons tant de choses; voilà que nos trésors restent vides de possesseurs, pleins de rapines et de malédictions.

« Est-ce que nos celliers ne regorgeaient pas de vin ? Est-ce que nos greniers n'étaient pas combles defroment ? Est-ce que nos coffres n'étaient pas remplis d'or , d'argent, de pierres précieuses , de colliers et d'autres ornements impériaux? Ce que nous avions de plus beau , voilà que nous le perdons. »

Après une violente crise de larmes, la reine passe à l'action. On était à Braine, près de Soissons, au mois de septembre ; le feu brûlait dans l'àtre. La reine persuade à son mari, Chilpéric, d'y jeter tous les rôles des nouveaux impôts qu'il avait établis, cette année même, dans son royaume. « Viens, jetons au feu tous ces rôles d'impôts iniques, contentons-nous pour notre fisc de ce qui a suffi à ton père, le roi Clotaire. »

Vaine expiation. Le plus jeune des deux princes mourut le premier, et son corps fut transporté dans la basilique de Saint-Denis à Paris. D'autant plus terrifîéssur le sort de l'autre, le roi et la reine le firent transporter de Braine à Soissons, dans labasiliquedeSaint-Médard, etl'exposèreut, couché tlans son petit lit, près de la tombe du Saint. Mais le malade, épuisé par la fatigue d'un trajet de plusieurs lieues, entra en agonie le jour même et il expira vers minuit. « Cette mort, continue Augustin Thierry, émut vivement toute la population de la ville ; à l'impression de sympathie que cause d'ordinaire la fin prématurée des personnes royales, se joignait pour les habitants de Soissons un retour personnel sur eux-mêmes. Presque tous avaient à pleurer quelque perte récente. Ils se portèrent en toute aux funé-

railles du jeune prince et les suivirent processionnellement jusqu'au lieu de la sépulture. Les hommes versaient des larmes, et les femmes vêtues de noii" donnaient les mêmes signes de douleur qu'aux obsèques d'un père ou d'un époux; il leur semblait, en accompagnant ce convoi, mener ledeuil de toutes les familles. »

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