‹ Le livre des enfants et des mèresChapitre 11 sur 22 · LA CHEVALERIE. ROMAN DE FLORE ET BLANCHEFLEUR. LE PETIT DOOLIN · texte numérisé non relu

LA CHEVALERIE. ROMAN DE FLORE ET BLANCHEFLEUR. LE PETIT DOOLIN

UN ROBtNSON POÉTIQUE. LE PETIT VIVIEN. — LE BON VAROCHER.

TYi^ES DE MÈRES.

Franchissons les siècles pour arriver à l'époque de la chevalerie. Prenons cette institution dans son plus grand éclat et interrogeons quelquesuns des poèmes qu'inspire son généreux esprit. Ici du moins l'on respireà l'aise. L'ère des violences n'est pas close assurément, et quand le serat-elle dans notre histoire ? Les grandes efl'usions de sang n'ont pas cessé, et quand disparaîtront-elles absolument de la face de la terre ? Maispeu à peu, sous l'action chrétienne, un idéal de justice et d'honneur s'est dégagé, a pris corps, est devenu loi et gouverne, en leurs heures de bon sens et de réflexion, ces hommes armés de fer. La chevalerie est le codede cette seconde moitié du moyen âge.

Respecter la faiblesse et lui prêter appui, est un des grands devoirsexpressément formulés dans les commandements que tout bon chevalierporte gravés dans sa tête et dans son cœur. Au premier rang des faibles sont la femme et l'enfant.

A ce titre l'enfant est chose sacrée. Honte à qui porte la main sur le petit être sans défense; honte à qui dépouille de ses biens et de son fief celui qui, la lance en main, ne peut les défendre. C'est un acte de félonie aussi grand que de trahir son seigneur. Ce sentiment se fait jour fréquemment dans nos épopées françaises et nos romans de chevalerie.

DE VIRGILE A SHAKESPEARK. 101

Dans le poème intitulé « le Couronnement de Loys, » l'empereur Charlemagne veut céder la couronne à son fils ; mais, avant de la lui poser sur le front, il lui rappelle les devoirs les plus importants qui sont le partage d'un empereur. Parmi ces devoirs figure celui ci : « Ne pas ravir son fief à l'enfant héritier ».

Dans les Enfances Guillaume, autre poème, le roi de France, qui est débiteur envers Guillaume de plus d'un grand service, lui propose de se payer lui-même par la conquête de quelque fief. Il n'en manque pas à prendre ; il y a celui d'Aubry de Bourgogne, vacant par la mort du seigneur. « Non pas, Sire, répond Guillaume ; le gentil comte a laissé un fils ; il a nom Robert, il est encore tout petit, et ne peut se chausser ni se vêtir seul. Si Dieu permet qu'il devienne grand et fort, il saura bien gouverner cette terre. »Qu'à cola ne tienne. Le roi, qui est accommodant, lui désigne un autre fief et lui propose comme renfort quelques mille chevaliers. Nouvelle et plus forte indignation de Guillaume qui se refuse à dépouiller le mort : « Il laisse après lui un héritier courtois qui s'appelle le petit Béranger. Pour trahir cet enfant, il faudrait être le dernier des misérables, être, de par Dieu, pire que félon et renégat... Par l'apôtre que l'on invoque à Rome, il n'y a pas en France si hardi chevalier, s'il prend la terre du petit Béranger, qui n'y perde la tête avec l'épée que voici (1). » Les chevaliers du petit Béranger qui assistent à cette scène s'inclinent gravement en disant : Merci !

On pourrait multiplier les citations. Voici deux autres traits qui ne sont plus tirés de la légende, mais de l'histoire. Lorsque Henri I, roi d'Angleterre, revint de Normandie dans son royaume en IH9, le navire qui le portait était suivi à quelque distance d'un autre navire appelé la Blanche-Nef : ce nom est devenu tristement célèbre. A ce dernier le roi avait confié ses deux fils, sa fille et sa bru. La Blanche-Nef, mal gouvernée par un équipage gorge devin, fut submergée en pleine mer. Il fallut bien apprendre au roi ce terrible malheur. Qui s'en chargerait ? Personne n'en

(1) Traduction de M. Léon Gautier^ dont les deux grands et beaux livres Les Epopées nationales et la Chevalerie vont nous servir de guide dans cette partie de notre étude.

eut le courage, tant on redoutait l'éclat de la colère royale. Un chevalier, Thibaud de Chartres, eut le premier l'idée d'en charger un enfant. Sans doute le roi épargnerait le petit innocent. Il arriva comme il avait jugé. L'enfant tout en larmes se mit à genoux devant le roi, et lui révéla l'horrible catastrophe. « Alors, dit Orderic Vital, le roi tomba par terre comme s'il eût été mort aussi. Et oncques depuis ne vit- on sourire le seigneur roi. »

Dans la seconde anecdote, le bon Joinville est à la fois le narrateur et le héros. C'était pendant la première des deux croisades de saint Louis , le jour de la Toussaint ; pour célébrer la fête, le bon sénéchal avait invité à sa table, « en son hostel qui était sur la mer, » tous les riches seigneurs de l'armée. Arrive, dans une barque, un pauvre chevalier, « avec safemme et quatre fils qu'ils avaient. » Bien qu'ils ne fussent pas au nombre des invités, Joinville les fait asseoir et manger à sa table. « Quand nous eûmes mangé, dit-il, j'appelai les riches hommes qui étaient là et leur dis : « Faisons une grande aumône et déchargeons ce pauvre homme de ses entants, et prenne chacun le sien, et j'en prendrai un. » — Chacun en prit un, et l'on se combattait pour l'avoir. Quand le pauvre chevalier vit cela, il pleurait de joie, et safemme aussi. Or il advint que quand le comte d'Eu [frère du roi] revint de manger de l'hostel du roi, il vint voir les riches hommes qui étaient en mon hostel et me tollit (prit) le mien enfant qui était de l'ûge de douze ans, lequel servit le comte si bien et si loyalement que, quand nous revînmes en France, le comte le maria et le fit che- • valier. » — Cette bonne action peint au naturel ce qui se cachait de tendresse dans ces poitrines bardées de fer, et particulièrement le bon sénéchal, lui qui, partant pour la croisade, avoue qu'il n'osa retourner les yeux vers Joinville, « de peur, dit-il, que le cœur ne m'attendrît trop du beau chastelqueje laissais et de mes deux enfants. »

L'enfant est donc respecté. Il est de plus observé, aimé, admiré. Je ne dis pas qu'on se mette à genoux devant lui, et qu'on lui prodigue le tribut d'une adoration qui, chez nos poètes modernes, tourne à l'idolâtrie. Non. Le trouvère est plus sobre dans l'expression de son culte. L'image qu'il trace de l'enfant, j'entends l'image physique, est courte, mais vive, lumi-

neuse, surtout sincère. Voyez dans le poème de Daurelel Delon l'image du petit Betonnet pris à l'âge de trois ans : « Un charmant visage, les cheveux blonds, les yeux comme ceux d'un faucon après la mue, la bouche fraîche comme rose, la peau blanche comme neige. » Voilà le type. On le retrouve presque semblable dans le portrait du petit Vivien : « Vivien avait la tête blonde, les cheveux courts et Irisés, les yeux bleus comme

ceux d'un faucon, la chair blanche comme fleur en été Regardez-le au

nom de Dieu, regardez-le. Quel bel enfant Jésus nous a donné ! Non, il n'y en a pas déplus beau dans toute la chrétienté. »

Dans Doon de Mayence, le petit Girard, à cinq ans, « est mince, grand y des yeux vert-clair et riants comme gentil faucon. » — Son frère aîné Doolin, qui sera Doon de Mayence, et deviendra le héros du poème, apparaît à quinze ans, aux yeux de son père qui ne l'a pas revu depuis huit ans : « grand, fort, membru, richement armé, et son visage clair, frais, riant, et ses cheveux semblables à de l'or fin. One si bel enfant ne vit en son vivant. »

Le trouvère aborde volontiers le tableau de famille. Voici un chevalier au milieu des siens: « Près de lui sa femme, la belle Béatrix : le duc l'embrasse, et la duchesse moult doucement lui sourit ; parmi la salle voit venir ses enfants, qui jouent et rient et mènent leurs délices. »

Voici mieux encore comme expression, ampleur, art de composer et de peindre : une vraie toile de maître : « Un jour les fils d'Aimeri [comte de Narbonne] étaient dans la cité de Narbonne devant la salle du grand palais de marbre. L'aîné, Bernard, tenait un jeune faucon et lui faisait grosse gorge (le repaissait) avec une aile de perdrix. Lors voyez-vous le pieux comte Aimeri sortir du moutier oùil aentendu la messe, qu'un bon prêtre lui a dite et chantée. Avec lui est la belle Hermengart [sa femme], avec lui sont quatre-vingts chevaliers, tous vêtus de vair et de gris, de peaux de martre et de pelisses d'Iiermine. Et il a parlé comme vous allez l'entendre : « Dame Hermengart, dit le comte Aimeri, voyez, par Dieu ! voyez ici nos fils. Si Dieu, le roi du paradis, le permettait, s'il me conservait saine et sauve la vie, jusqu'à ce que je les visse devenir chevaliers, ah ! mon

cœur en serait fort joyeux. — Il en sera ainsi, Monseigneur, répondit la

•dame (1). »

Quelle existence leur est faite, à ces enfants de chevaliers? Assez douce, à ce qu'il semble. Rarement leur mère les nourrit, mais elle veille de près •sur la nourrice et les deux servantes attachées au petit baron. Quelquesunes repoussent le lait d'une étrangère : telle fut la comtesse Ida, la fière ■et vaillante mère de Godefroy de Bouillon.

Unjour qu'elle était à la messe, le petit Godefroy fit de tels hurlements, •que, pour l'apaiser, une demoiselle fit venir une nourrice qui donna du lait à l'enfant. La comtesse de retour voit encore humides les lèvres de son fils ; elle appelle sa chambrière : « Diva, lui dit-elle ? pourquoi cet enfant a-t-il lesgencives mouillées? — Madame, il s'est éveillé en poussant de tels cris que je le donnai à allaiter à une demoiselle. » — A ces mots, la comtesse sent chanceler son cœur, court à l'enfant, le prend sous son aisselle , et lui fait rejeter tout le lait qu'il a pris. [Histoire littéraire de la France, XXII, 397.)

A sept ans, l'enfant quitte les mains des femmes. On lui donne un maître. G'est le pédagogue antique. Ou bien il va à l'école, comme le petit prince Flore du roman de Flore et Blanchefleur ; apprend lettres , à écrire « en cire » avec un poinçon d'argent, même à parler latin , mais c'est l'exception, et le seul latin qu'il sache d'ordinaire, c'est ■celui des prières. Celui-là, il le sait bien et n'oublie pas de le répéter matin et soir. Nous verrons plus bas le petit Doolin, perdu dans la forêt, échappé du naufrage et de la mort, ne pas oublier, dans le creux du chêne qui l'abrite, de réciter son oraison.

Mais, comme on le pense bien, ce souci de l'éducation intellectuelle et -morale ne relègue pas dans l'ombre l'éducation physique. Dès sept ans, l'enfant apprend à se tenir ferme sur le dos d'un cheval ; ne doit-il pas y passer sa vie ? Il manie l'arc et la flèche, et bientôt il ira essayer son adresse •sur les bêtes de la forêt; il mène chiens en laisse, faucon sur le poing. Toutes sortes de jeux exercent son corps, accroissent ses forces, le pré-

(1) Traduit par Léon Gautier, Epopées nationales, IV, p. 289,

parent à la rude vie qu'il doit mener. La vigueur physique, l'habileté à lancer le trait, à manier la lance ou l'épée, font partie de son programme; il ne le cède en rien au jeune Romain. Le trouvère, dans les portraits qu'il trace, enchérit sur la vérité, force les lois de la nature. Doolin accomplit, de sept à quinze ans, des exploits qui honoreraient un homme de trente ans. Le jour où, pour la première fois, il tient une épée, se trouvant dans une forêt, il abat un hêtre d'un seul coup : d'un coup de poing il abattrait un bœuf.

Nobles dames à la chasse, d'après un manusciit du xiV siècle.

Sentant ses forces, il a hâte de s'en servir. 11 ne s'en sert pas toujours bien. Ses colères sont terribles. Chariot, fils de Charlemagne, joue aux échecs avec Baudouinet, fils d'Ogier ; Baudouinet gagne la partie. Chariot se lève, brandit l'échiquier sur la tête du gagnant et le tue raide. Voilà l'excès, et l'âge pourra le tempérer, mais non le faire disparaître.

Mais d'ordinaire c'est dans le sens du bien que s'exercent ces jeunes ardeurs. Aussi les trouvères aiment-ils à chanter les Enfances de leurs héros pour célébrer leur énergie, leur ardeur précoce et aussi leur fierté. Guillaume, fils d'Aimeri, comte de Narbonne (celui dont il a été question dans le tableau de famille cité plus haut), Guillaume s'irrite comme d'une injure que l'empereur Charlemagne le mande pour écuyer avec trois de ses frères, sous promesse d'être faits chevaliers après deux ou trois ans de service. « Par Dieu, mes enfants, s'écrie le père, en recevant le message,

voilà une heureuse aventure. Puisque Charles, fils de Pépin, vous mande aujourd'hui près de lui, vous allez partir pour sa cour , à Paris, pour servir l'Empereur, dans Fi-ance la douce. » Les deux aînés exultent de joie. Mais Guillaume c( pense devenir fou de rage. » 11 se fâche, il jure, il outrage ses frères : « Vils et mauvais garçons, votre enfance durera-t- elle donc toujours ? mais dès aujourd'hui vous devriez être chevaliers, et guerroyer Sarrasins et païens. Mon frère Bernard, qui est l'aîné des quatre, devrait déjà avoir conquis dix châteaux et dix cités avec son épée d'acier. Quant à moi, par l'apôtre qu'invoquent les pèlerins, je n'irai pas en France, je n'irai pas servir l'Empereur. Je neveux pas entrer et rester dans les chambres ; je ne veux point ftiire les lits , ni garder les robes et les harnais, ni chasser dans les bois sangliers et biches. Non non ; mais demain, quand il fera jour, je partirai d'ici, j'emmènerai avec moi inille chevaliers, etje ne m'arrêterai pas d'ici [Narbonne] à Orange ; et je ne reviendrai pas avant d'avoir fait assez de conquêtes pour avoir trois mille hommes à ma suite. »

Qui répond le premier à cet énergique appel? qui .s'élance le premier surles pas duvaillant et un peuprésomptueux Guillaume? Le plus jeune des quatre frères, le petitGuibelin.Ohllebrave adolescent! «ParDieu, frère, dit le petit Guibelin, quand même je n'aurais ni palefroi ni roussin, quand je n'aurais que ma gonnelle etmachemise, je veux aller avec vous, je veux vous suivre : » — « J'irai aussi, dit Bernard se ravisant. Je suis l'aîné et le mieux équipé. Je marcherai devant vous, je serai votre guide et votre capitaine. »

Mais Guillaume ne l'entend pas ainsi, et son rude héroïsme éclate de nouveau: « Vous en avez menti ! Par cet apôtre qu'invoquent les pèlerins, quand même vous seriez trois cents et quatre-vingts, c'est encore à moi que vous obéirez. » (Traduction de Léon Gautier, Epopées. IV, 289.)

Voit-on s'ébaucher, s'esquisser la figure de l'enfant tel que l'ont compris les auteurs de nos poèmes chevaleresques? Mais il nous faut pénétrer plus avant. Nous voudrions choisir deux ou trois de ces poèmes et montrer dans une action suivie, non plus par fragments, quelques-uns de ces caractères d'enfants.

Notre sympathie est tout d'abord attirée vers le roman de Flore et Blanchefleur. Que de larmes il a fait couler à nos bons aïeux, ce récit célèbre 1

Autant qu'à nous Paid et Virginie. C'est que le début du poème, seule partie qui nous appartienne, retrace une histoire comparable pour le fond à celle de Paul, et Virginie. Oui, quatre ou cinq siècles avant Bernardin de Saint-Pierre, un trouvère avait eu l'idée d'intéresser ses auditeurs au simple récit des amours de deux enfants.

L'un est de race royale : c'estFlore,le fils deFélis, prince mahométan qui

Chevaliers se rendant à un tournoi, d'après un manuscrit du xiV siècle.

règne à Naples. L'autre est Blanchefleur, la fille d'une noble dame chrétienne, tombée en esclavage, achetée parle roi sarrasin et par lui donnée pour suivante à sa femme. Ils sont nés sous le même toit, le même jour. C'étaitjour de Pàques-Fleuries ; de là les noms riants donnés aux deux enfants. Comme la dame était « sage et belle », on la chargea d'élever le petit prince, en même temps que sa propre fille. Sauf le lait, que Flore, d'après les lois des païens, devait recevoir d'une nourrice païenne, tout lui était commun avec Blanchefleur. L'esclave « le nourrissait moult doucement, et le gardait attentivement plus que sa propre fille, et ne

savait lequel des deux lui était plus cher. » Elle les couchait au même berceau, les faisait manger et boire ensemble.

Parvenus à l'âge de cinq ans, les enfants furent « moult bel, gent et grant. » On n'en eût pu voir déplus beaux à leuràge. Le roi, voyant son fils en état « d'entendre à lettres », le confia à un savant maître pour l'instruire. « Le roi commande à son enfant de bien apprendre. Mais lui en pleurant répond : Sire, que fera Blanchefleur? De qui apprendrat-elle ? Sans elle je ne puis apprendre, et je ne saurais réciter leçon. »

Pour l'amour de son fils, le roi consent donc à ce que Flore et Blanchefleur aillent ensemble à l'école. Grande joie pour nos enfants. « Ensemble vont, ensemble viennent, et la joie de s'aimer maintiennent. C'était merveille comme ils apprenaient l'un pour l'autre. Aucun d'eux ne savait chose qu'il n'apprît à l'autre. »

Eh! mais, lecteur, savez-vous bien que le poète du moyen âge a l'avantage ici sur le grand écrivain du xviii'' siècle? Bernardin de Saint-Pierre condamne Paul et Virginie à une ignorance complète et systématique : ils ne sauront ni lire ni écrire. Flore et Blanchefleur pousseront leurs études jusqu'au latin inclusivement : c'est un bel idéal pour un siècle d'ignorance, autant que le paradoxe de Bernardin de Saint- Pierre est singulier pour un siècle de lumières.

Au retour de l'école, ils vont dans le verger du roi, « où sont plantés la mandegloire, et toutes les herbes, toutes les fleurs, avec leurs diverses couleurs. » Là les arbrisseaux sont en fleurs, là les oiseaux chantent leurs amours; là les enfants vont jouer chaque matin et puis dîner. Pendant qu'ils mangent et boivent, les oiseaux se posent sur eux, les oiseaux font entendre leurs chants. Après dîner, ils retournent à l'école, s'asseyentdcvantleurs tables d'ivoire et se mettent àécrire sur leurs tablettes de cire, avec leurs poinçons d'or et d'argent. En cinq ans et quinze jours, ils furent si bien instruits qu'ils savaient parler en bon latin, bien écrire en parchemin et, devant le peuple, « conseiller en latin que nul n'entend. »

Ce passage est curieux comme description des exercices scolaires, à l'époque où fut composé le poème. On y voit que les maîtres d'écriture

DR VIRGILK A SHAKESPEARE. 109

usaient dès lors d'un double procédé: la cire (ou tablettes) pour les commençants (1). Leprocédé correspond à celui de l'ardoise, encore usité dans nos écoles; il dérivait directement de l'antiquité. Le parchemin venait ensuite, et répond à notre cahier d'écritures et de devoirs. Pour le premier exercice, on se servait de poinçons de métal, comme les Grecs et les Romains; pour le second, déplumes trempées dans l'encre. Et, grâce à Dieu, cette encre valait mieux que celle que nous devons auxprocédés chimiques et économiques de notre temps, car elle a duré jusqu'à nous; il est douteux que nos encres aient la même longévité. Les tables d'ivoire, les poinçons d'or et d'argent sont aussi des détails à noter. Que dire enfin de ce cours de langue latine suivi parla charmante Blanchefleur, et suivi avec succès, puisqu'elle peut converser, haranguer et « conseiller » dans la langue de Cicéron? Voilà nos programmes d'instruction pour les jeunes filles singulièrement distancés. Ou ne dit pas que Blanchefleur en ait rien perdu de sa grâce, de son naturel ni de sa vertu. Le moyen âge ne se montre pas toujours hostile à l'instruction des femmes. La docte Christine de Pisan se prononce résolument en faveur de la thèse soutenue plus tard avec tant d'autorité par l'auteur de l'Education des filles.

Ici s'arrête la félicité de nos deux enfants. C'est le destin de ces naïves et pures amours : Paul est séparé de Virginie, Flore est séparé de Blanchefleur. Mais au lieu que, dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre, la séparation est irrévocable et le deuil éternel, dans le roman du trouvère. Flore, après bien des épreuves, est réuni à sa douce amie. Voici en deux mots la suite du poème. Le roi, alarmé tout de bon de l'amour des deux enfants, s'arrête à un parti barbare. Il vend la pauvre Blanchefleur et trompe son fils en lui disant qu'elle est morte. Le jeune homme en conçoit une si mortelle douleur que lui-même tombe en danger de trépasser. Grand émoi à la cour. Nul remède que d'avouer la vérité à Flore. Le voilà parti pour rechercher la compagne de son enfance, celle qui garde à tout jamais son cœur. Après bien des traverses,

(1) A Rouen, ville .ittachée aux vieux usages, les tablettes a la cire sont encore en usage à la criée du poisson, aux halles centrales. Le greflier du commissaire y inscrit les cours.

il la rejoint en Assyrie, à la cour de l'empereur de Babylone. Il s'inlroduit près d'elle, est surpris, et condamné à périr. Mais n'ayez peur. Le dieu qui, dans les tragédies grecques, veille sur l'innocence et la vertu, n'abandonne, pas nos deux amis. Il intervient ici sous la forme d'un bon évèque, égaré, on ne sait trop comment, dans cette cour païenne. A sa voix, l'empereur de Babylone se montre bon prince, et fait grâce. Flore, dont le père vient de mourir, rentre dans ses États, et Blanchefleur devient reine (1).

Nous tirons notre second récit du poème de Doon de Mayence, déjà cité. Le début est consacré à peindre l'enfance du petit Doon, ou Doolin. Tout ce que peuvent dans un cœur d'enfant l'énergie physique et morale, la persévérance, le dévouement à de graves devoirs, le poète l'a accumulé dans ces pages. Ce n'est plus Paul et Virginie dont il faut nous souvenir; c'est du héros de Daniel de Foé, c'est de Robinson en personne, comme l'a remarqué le premier M. Léon Gautier. Mais Doolin est un Robinson aussi chevaleresque, aussi poétique, que l'autre est positif et terre à terre.

L'un n'a que lui-même à sauver; sa propre conservation l'occupe tout entier : l'autre ne songe qu'à ses proches ; l'honneur de sa mère à venger, la vie de son père à défendre ne quittent pas sa pensée. Doon est natif de France, douce France; l'autre a pour patrie Albion.

Le vieux comte Guy s'est marié sur le tard à une noble et vertueuse femme dont il a trois beaux enfants, les plus beaux de la contrée. Le comte Guy, chassant au cerf dans une forêt profonde, poursuit la bête jusque dans l'enclos d'un ermite, et son dard mal dirigé atteint et tue le saint homme. Pris de remords, Guy se condamne à prendre la place du défunt et à vivre dans la solitude. Plus ne retourne à son château de Montblois ; plus ne reverra sa femme et ses enfants.

Ne le voyant pas revenir et le jugeant mort ou disparu, son sénéchal, Uerchambaut, veut lui succéder dans tous ses biens : il propose à la comtesse de l'épouser. Celle-ci repousse le traître, par fidélité à la inémoire du comte, et surtout par amour pour ses enfants. Uerchambaut furieux

(1) Poème de Flore et Blanchefleur, édité par Edelestand du Méril, avec une intéressante introduction.

terrasse la dame et la traîne par ses beaux cheveux blonds. A ses cris, accourent ses trois fils. L'aîné, Doon, a sept ans, mais il a déjà l'âme intrépide et l'énergie d'un homme fait. Il frappe Herchambaut d'un coup de son arc sur la tète, en lui disant : « Méchant homme, vous avez battu ma mère qui m'a nourri doucement ; Dieu me prête vie ; je ne l'oublierai pas, je vous trancherai la tète de mon glaive acéré. » Mais Herchambaut est le plus fort, il saisit les trois enfants et les emporte dans son verger, loin du château, hors des remparts. Là il séduit Salomon, le maître qui gardait et qui enseignait les enfants, et leur mort est décidée. Le traître Salomon court hypocritement embrasser les enfants. « Messeigneurs, malheur à qui vous fit pleurer. Allons-nous-en vers la mer; je veux vous y baigner. Je vois d'ici les beaux cailloux avec lesquels vous aimez à jouer. » La plage était déserte et tout favorisait le crime. Muni de trois grosses pierres, Salomon fait monter les enfants en « un petit batel, » prend le gouvernail et s'éloigne de terre. Voyant la haute mer, Doolin dit : « Maître, où allons-nous ? Vous allez trop loin ; il serait prudent de retourner. — Vous ne retournerez jamais, dit le félon. Ici vous quitterez la vie. Herchambaut mon cousin me l'a fait jurer. »

A ces mots, les enfants se prennent à pleurer, et à réclamer Jésus-Christ selon leur savoir. Mais Herchambaut, passant à l'action, saisit le plus petit et lui fend le crâne sur le bord du bateau. Les anges emportent son âme. Doolin se pâme, puis se relevant : «Maître, qu'as-tu fait? Au nom de Dieu qui nous créa, pourquoi nous occis-tu ? Que répondras-tu quand on te redemandera le petit enfant qu'on t'a confié ? » Salomon étend Doolin d'un coup d'aviron. L'enfant se redresse, joint les mains et redouble ses prières : « Maître, pourquoi nous occis-tu ? nous qui n'avons commis aucune faute envers toi? De tes seigneurs aie pitié et merci. Notre père est celui qui t'a doucement nourri, t'a honoré et chéri par-dessus tous, qui t'a donné à nous pour maître et pour ami, t'a fait riche homme et comblé de biens. Devant la face de Dieu il te sera reproché que tu as trahi ton seigneur et ses enfants. — Vous avez la langue trop bien pendue, répond le traître, et je vous appris trop bien cette leçon. N'empêche que vous serez mangés par les poissons dans la mer. » Aussitôt il

112 LIVRE DES ENAl^XTS ET DES MÈRES.

attache une pierre au cou du cadavre du plus jeune et le jette à la mer. Il allait tuer le second, le petit Girard, lorsque Doolin avise le poignard qui pend à la ceinture de sou maître, le saisit et l'en frappe. Salomon tombe dans les flots. Le diable ait son ùme.

Doolinetson frère voguent en pleine mer, pendant deux jours, sans boire ni manger, et Doolin dit à son frère : « Frère, mon doux ami, que faire, que devenir ? quelle résolution prendre? Jamais nous ne reviendrons en notre pays, ni le riche castel de Montbloisne reverrons, ni Mayence la grande qui est notre maison : frère , jamais ne reverrons plus notre père, ni notre mère Marguerite, ni jamais ne pourrons d'Herchambautnous venger. »

Son frère l'entend, mais ne peut lui répondre, la vie lui manque, et il s'éteint entre les bras de son frère désespéré. Après une nuit de désespoir et de larmes, après un violent orage de grêle, Dieu fît lever un beau soleil qui rendit l'espérance à Doolin. 11 aperçoit la terre à sept lieues de distance, et un vent propice l'y fait aborder.

Là il se trouve dans la grande forêt d'Ardenne, qui avait bien dix lieues de long. Heureusement que des fruits pendaient aux arbres, et le pauvre petit affamé en mangea tant qu'il voulut, puis il entra dans la forêt. La nuit venue, il avise un chêne creux, s'y fait un bon lit d herbes, de feuilles, de fleurs, bouche l'ouverture avec des branches, dit les oraisons qu'on lui a apprises, fait le signe de la croix, se recommande à Dieu, et n'oublie pas de mentionner la vengeance qu'il doit tirer d'Herchambaut. Mais l'Ardenne est infestée de bêtes féroces. Bientôt passe un tigre, qui flaire Doolin, et s'apprête à le manger, car l'enfant n'a pour arme qu'un petit couteau qui lui à coûté cinq deniers. 11 se défend vaillamment, et Dieu fait passer par là un lion qui attaque le tigre, et voilà Doolin délivré. Un léopard rôdant sur la place a peur de lui et se détourne.

Pour abréger, il se trouve que cette forêt d'Ardenne est justement celle où le vieux comte Guy (ou Guion) vit en ermite. Le vieux chevalier rencontre sur le rivage la barque où gît son second fils mort, et peu après, pour le consoler. Dieu le mène sous un hêtre à l'ombre duquel le jeune Doolin dort paisiblement. Le père adore Jésus-Ciirist, éveille bellement son fils, l'appelle. L'enfant s'éveille, regarde, reconnaît son père, et lui jette un rire..

DE VIRGILE A SIIAKIÎSPEARE. 113

Et le bon comte en a le cœur serré, et si gros et si plein qu'il se met à pleurer comme s'il l'eût vu égorgé. Doolin raconte ses aventures à son père, qui l'emmène à « son ostel », non sans lui faire manger force mûres de ronces. Mais elles apaisent mal la faim de Doolin qui, arrivé à « l'ostel », elle feu allumé, n'y voyant que de maigres racines: « Sire, où sont allés les maîtres queux ? Je mangerais bien un poussin bouilli, une oie, ou du lard, une géline rôtie, ou un pâté d'anguille. » — Plus tard, dit le comte.

La nuit se passe, paisible, le père et le fils dormant l'un à côté de l'autre, non sur des couvertures fourrées, mais dans leurs pauvres habits usés et déchirés.

Le lendemain, le comte est si agité qu'il en oublie le service de la dame Dieu. Il prend son cor, son arc, ses flèches, sa hache, son coutel ,et sort de Vosteî, emmenant son fils par la main. Ils vont tirer vengeance d'Herchambaut. Mais à peine sont-ils en route qu'un ange du ciel lui apparaît, ne lui dit mot, seulement le rend aveugle de la grande clarté qui lentourait. Et ce fut en punition d'avoir quitté l'ermitage où il avait fait vœu de vivre. Voilà le voyage interrompu et Doolin obligé de reconduire jusqu'à l'ostel son « père qui goutte ne voyait » ; voilà Doolin devenu l'unique soutien de l'aveugle. Il va à la chasse, tue des oiseaux, les apprête, cueille ■ des fruits, amasse des lits de branches et d'herbes sèches, fait des habits de peaux, bref, déploie tout le talent d'un vrai Robinson. Il atteint ainsi 15 ans, devenu si fort qu'il tuerait un bœuf d'un coup de poing, et n'était le soin de son père, il serait parti seul tirer vengeance d'Herchambaut.

Cependant de grands malheurs ont accablé la pauvre dame Marguerite. Herchambautl'a faussement accusée et fait jeter en prison, où elle dort sur la paille et ne mange que du pain. Celle-ci réclame le droit d'être défendue par un chevalier, s'il s'en présente. Les années s'écoulent, enfin Ilerchambaut fait décider que dans quinze jours, s'il ne se présente personne, elle sera « arse » (brûlée): pour assurer l'exécution de ses desseins, il mande par message son frère Droart. Munis d'une lettre explicative, le messager et son sergent traversent la forêt et s'y égarent. Ils rencontrent Doolin quis'enrevenait de la chasse, un chevreuil sur les épaules. Ayant faim, ils veulent s'emparer du chevreuil, mais Doolin les tue l'un après l'au-

IIVRE DES MÈRES. 8

tre, s'empare de la monture du chevalier, dépouille le maître de son armure, s'en revêt et prend la boîte contenant la lettre accusatrice. Au bruit du cheval dont les sabots retentissent sur le sol de la forêt, le vieux comte s'étonne, et son fils lui raconte sa prouesse ; la joie inonde le cœur du vieillard, et, adressant à Dieu une fervente prière, il le supplie de lui permettre de voir seulement un instant (unseulpetitet) un si beau fils. Dieu l'exauce, et soudain l'aveugle recouvre la vue. « Quand il voitDoolin, qu'il désira tant, grand, fort, membru et richementarmé, et son visage, clair, frais et riant, et ses cheveux à or fin ressemblant, oncquc si bel enfant ne vit en son vivant. »

On tire la lettre de la boîte, le comte en fait lecture ; le pressant danger de Marguerite est révélé, ainsi que tous les détails de la trahison. Doolin n'a plus dès lors de pensée que pour aller délivrer sa mère. « Va donc ! » lui dit son père, et il lui donne les conseils que tout chevalier donnait en pareil cas à son fils. Pour les lui mieux inculquer, il le frappe au visage. Le lendemain il le fait monter à cheval ; à peine en selle, l'enfant court sur un tronc d'arbre qu'il abat d'un coup de son épée. Et comme son père le croit fou : « Père, dit-il, j'ai cru que c'était Hercharabaut (1). »

Ici commence pour Doolin une carrière d'aventures et de prouesses où nous ne le suivrons pas. — Il n'est plus enfant, il nous échappe.

Se figure-t-on l'effet que devaient produire sur les enfants de tels récits, lorsqu'ils parvenaient à leurs oreilles? Se figure-t-on l'émotion peinte dans leurs regards et vibrante dans leurs cœurs? Et quelle émulation les devait enflammer, quand le maître d'école ou le trouvère déployait sous leurs yeux les exploits du petit Doolin? En faire autant, partir pour la forêt profonde, iutter contre les bêtes fauves, abattre d'un revers les grands arbres de la :futaie, arrêter sur les routes et châtier les traîtres Herchambaut, combattre Maures etSarrasins, tels étaient les vœux qui se pressaient dans leurs âmes. ■C'est à la suite de pareils ébranlements et de telles commotions morales que se mirent en route, n'en doutez pas, ces aventureux petits croisés, qui, au nombre de cent mille, partirent un beau jour de toutes les villes et campa-

(1) Poème de Doon de .l/ayejice, édité par Pëy (collection des anciens poètes français).

llo

gnes de France, pour faire ce que leurs pères etieurs aînés n'avaienl pu faire, ■délivrer le tombeau du Christ et laver dans le s(fug les outrages faits à la

Chevalier joutant, d'après un manuscrit d'environ 1380.

croix. Pauvres petits malheureux ! La moitié tomba dans le piège des marchands de Marseille, qui les embarquèrent et les livrèrent contre argent comptant à ceux mêmes qu'ils allaient combattre. L'autre moitié péril de misère et de faim sur les grandes routes. On se demande comment cette

croisade des enfants, épopée issue d'épopées, n'a pas inspiré nos trouvères. Quelle matière à de nobles larmes !

Un des moyens que le poète emploie pour nous intéresser à ses jeunes héros, c'est de les placer pour un temps dans une situation inférieure et subalterne. La force du sang fait alors agir d'une manière saisissante leur iierté, leur générosité naturelles. On les reconnaît nobles à leurs sentiments et à leurs actes, comme ils le sont déjà par la naissance.

L'enfance du petit Vivien est l'exemple le plus remarquable de ce mode de composition.

Il a été livré à un prince mahométan pour racheter la vie de son père ; puis, à la suite de diverses péripéties, il est sauvé de la mort et recueilli, adopté par un ménage de bonnes gens, le marchand Godefroi et sa digne femme. Le bon Godefroi, qui a fait sa fortune dans le négoce, ne voit pas de plus beau métier que celui de marchand. Il le vante à Vivien : « Fils Vivien, si tu grandis en force et en sagesse, si tu veux courir les marchés, acheter et vendre nos bons draps, apprendre à t'y connaître en poivre et en blé,, être au courant des mesures, t'entendre au change et aux monnaies (notez enpassantce programme d'éducation commerciale : il est pratique, le père Godefroi), tu seras riche toute ta vie, et je te laisserai tous mes trésors. » Mais Vivien n'entend pas de cette oreille-là. Ce qu'il demande, c'est un faucon et des chiens avec un bon destrier pour pouvoir aller chasser dans la montagne. — Godefroi insiste. « Beau fils, heureuse l'heure de ta naissance, mais il te faut apprendre à connaître l'avoine et le blé et les mesures. Tu iras au change pour regarder les monnaies. Je te vas faire faire une cotte en bon drap d'outremer, avec de bonnes heuses (jambières) que tu mettras par-dessus tes souliers, afin que le vent ne te fasse pas de mal. »

« Vous parlez follement, reprend Vivien qui n'est pas très respectueux

pour le marchand. .le serai un jour adoubé (armé) chevalier, et je prendrai villes fortes et châteaux. Si je rencontre les païens, ils sont morts. »

Godefroi sourit à ce langage si nouveau pour lui. Sa femme et lui subissent l'ascendant de ce jeune Cid. Ils le font richement habiller. « Il eut braies et chemise en bonne étotîe d'outremer, chausses en drap de soie, souliers en cuir de Cordouc. Il revêt une robe d'outremer qui est toute bro-

(lée d'or. Puis on lui attache au cou un petit mantel fait et taillé à sa mesure. » — Il est si charmant dans sa nouvelle parure, le petit Vivien, avec son teint rose et ses cheveux frisés, que la bonne marchande en a presque des larmes de tendresse : « Regardez-le, au nom de Dieu, regardez-le. Quel bel enfant le bon Jésus nous a donné ! Non, il n'y a pas de pareil dans toute la chrétienté. » — C'est vrai, dit Godefroi. Mais néanmoins, il rêve toujours d'en faire un parfait marchand. Peine perdue. Quand on lui parle foires et marchés, Vivien répond en demandant des nouvelles des grandes batailles qui se livrent à Constantinople. Un jour Godefroi , qui a commencé avec six deniers, donne cent francs d'un coup à Vivien : c'est un premier fonds à faire valoir, s'il sait s'y prendre. Du coup, Vivien va au marché et ramène un cheval, un mauvais cheval, malingre et mal en point ; mais quoi ! c'est un cheval. On lui a donné de plus un épervier bien dressé, et il s'en va, l'oiseau sur le poing, non plus au marché, mais à la fontaine.

Et là, ce petit tableau plein de fraîcheur et de grâce, que ne désavouerait aucunepoésie : « Là, il se mit à chanter doucement, et regardant les prés au-dessous de lui, il vit courir l'eau, il aperçut les rosiers plantés sur ses bords. Il entendit le chant de l'alouette et de la calandre, et alors le souvenir de son fier lignage lui revint à l'esprit. Il se prit alors à se rappeler son grand-père, son père... et sa mère, dame lleutace au clair visage. Du fond de son cœur, Vivien commence à soupirer, et des yeux de sa tête il commence à pleurer. )>

Patience, jeune aiglon, tu n'as pas longtemps à rester en cage !

Comment l'amour des parents ferait-il défaut à de si nobles et si gracieux enfants?

Celui des pères s'allie avec la rudesse. Ils ne se gênent pas pour frapper leurs enfants, même adultes, même à la veille de devenir chevaliers. Nous avons vu comment le vieux Guy frappa au visage le brave Doolin , pour lui mieux inculquer ses conseils. C'est pour le bon motif. Mais quelle joie orgueilleuse inonde le fond de leur cœur lorsqu'ils reconnaissent dans leurs fils une âme trempée comme la leur, des forces, une audace égales aux leurs?

Parfois surgissent de naïfs et touchants conflits.

Quand Renaud est assiégé dans Montauban, une terrible famine s'abat sur la ville étroitement bloquée. Les petits enfants vont criant : du pain ! du pain ! ceux qui tettent leur mère tirent du sang et non du lait. Les chevaliers commencent à tuer leurs chevaux. Est-ce qu'il va falloir que Renaud tue Rayart, son admirable et fidèle destrier ? Sa femme lui dit : « Il y a trois jours que mes enfants n'ont mangé. Quant à moi, je mangerais mes mains, car le cœur me défaille. » Les deux petits enfants poussent des cris lamental)les : « Nous allons mourir si vous ne tuez Rayart ! » Et Renaud se décide à tuer Rayart. Il se décide pour épargner de plus longues angoisses à ses petits enfants. Mais quand il s'approche du cheval pour le tuer, Rayart lève sur lui son bon regard , et l'arme tombe des mains du chevalier. Non, il ne tuera pas Rayarl. Rayart est de la famille , ils mourront tous, siDieu le veut, mais Rayart ne sera pas occis de la main de son maître.

Et puis ces pères si souvent et si longtemps absents du foyer ont au retour un besoin d'efïusion : ils se dédommagent du temps perdu. Un trouvère a bien rendu ce sentiment dans le personnage d'un pauvre paysan, nommé Yarocher, qu'un naïf dévouement pour la fille de l'empereur a exilé de son pays pendant plusieurs années. Par|la naissance, Varocher n'est qu'unvilam. Le poète lui prête tous les sentiments, toute la noblesse d'ùme d'un franc chevalier. C'est ce qui augmente l'intérêt du passage.

« Il connaît bien le chemin, il ne l'a pas oublié. — Quand il est près de sa maison , il rencontre au milieu de la route ses deux fils qui reviennent de la forêt tout chargés de bois, comme leur père les y avait accoutumés. Quand il les voit , il en a pitié. Il s'approche d'eux et jette leurs fardeaux à terre. Lorsque les enfants se voient ainsi malmenés, chacun d'eux s'est saisi d'un gros bâton. Et s'élançant pleins de colère vers leur père, ils allaient le frapper, quand lui, se reculant, leur dit: « C'est bien, vous serez braves. Reaux fils, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis votre père qui reviens près de vous, avec beaucoup d'argent que j'ai amassé. Vous en serezrichestout le reste de vos jours. Vous aurez de bons destriers et je vous ferai armer chevaliers. » Les enfants reconnais-

sent leur père, et je vous laisse à penser s'ils en ont grande joie. Quand'i Varocher entra dans sa maison, il n'y trouva ni soie ni riches habits, ni pain, ni viande, ni poisson ; sa femme n'avait même pas une pelisse. Elle était mal vêtue, et mal vêtus étaient ses garçons. Varocher, sans plus d& retard, les vêtit de soie et de coton des pieds à la tête. Tout ce qui est à l'usage des nobles, il le fit apporter dans sa maison ; il se fit construire un palais , un donjon, et reçut la charge de champion du roi (I). »

Et les mères? C'est pour la peinture de leurs sentiments que le trouvère réserve la force principale du pathétique. Que de séparations à raconter, que de deuils à peindre ! Tantôt la scène est discrètement retracée, plutôt en esquisse qu'en tableau. Tel est le départ d'Huon de Bordeaux et de ses. frères : « Leur franche mère vint à leur rencontre et moult doucement se prit à les embrasser. Au départ commença de pleurer. Dieu ! elle ne sait pas les grands malheurs qui doivent arriver auxjeunes bacheliers. Plus ne revit Huon en toute sa vie. »

D'autres fois c'est une pauvre mère qui se souvient de son petit Garnier^ mort enfant, et qui le repleure, en se repaissant la vue des enfants de son âge : « Les beaux jours d'été vont revenir, et je m'en irai sur ces murs tout là-haut. De là je verrai les enfants, les petits damoiseaux de son âge, je les verrai jouer à i'écu, à la quintaine, aux barres, lutter ensemble, et se renverser, et mon cœur repleurera. »

Mais rien n'égale en vérité, en énergie, les adieux d'Heutace, mère de Vivien. La situation est poignante et digne du pinceau d'Euripide. Vivien, âgé de sept à huit ans, est voué à la mort, pour racheter son père : ainsi l'at-on décidé dans l'assemblée des barons, et cela malgré les efforts, malgré l'éloquence d'Heutace. Ecoutez maintenant le trouvère :

« Lorsque la dame entend Guillaume décider que son fils Vivien doit être livré au martyre, elle en eut une grande tristesse, et en fut tout éperdue, et rien n'égala l'excès de sa douleur : « 0 Vivien, mon fils, douce chair, tendre consolation, beau visage ouvert, fier regard, vous m'aurez bien peu de temps protégée et gardée ! » — Alors tous les barons s'ému-

(I) Gautier [Epopées nationales, IV, 7 19).

rent, et l'un dit à l'autre : « Voilà vraiment une rude épreuve. Non, il n'y a jamais eu dans le monde une seule femme qui ait dû conduire de la sorte son enfant à la mort, et le mener là où on le tuera et où on lui coupera la tête. »

(( Fils Vivien, dit la noble dame, je ne t'envoie pas, hélas ! prendre tes armes, haubert, écu et lance ; non, mais je t'envoie à une mort qui n'est

Trois ménestrels, gravure du roman de la Rose, édition de 1480, Britsh Muséum.

que trop certaine. Voilà pourquoi, fils Vivien, tu t'en vas en Espagne, où les Sarrasins se vengeront sur toi. Fils Vivien, adieu vos belles enfances qui étaient si gentilles et si avenantes !

« Fils Vivien, je prendrai de tes cheveux, et aux ongles de tes doigts un peu de la chair plus blanche que l'hermine, plus blanche que la neige, je les attacherai tout près, tout près de mon cœur, et les jours de fête je les regarderai. Beau fils doux et courtois, il me souvient encore de ce que vous dites il n'y a pas un mois. J'étais dans ma chambre, et vous étiez assis près de moi. Et je pleurais mon seigneur Garin le courtois. Et vous médites : « Belle et douce mère, tais-toi. Je te vois sans cesse avoir en l'es-

DE VIRGILE A SIIAKESPEAEE. 121

prit la mort de mon père : eh bien, si je puis vivre cassez pour être acJouhé (armé) chevalier, rien ne pourra me retenir d'aller en Espagne et de tirer vengeance de cette mort ». Ce jour-là, fils, tu me fis grande joie.

« Fils Vivien, dit la noble dame, tu fais comme le petit agnelet qui laisse sa mère dès qu'il voit venir le loup, et il en est bien puni, hélas ! car le loup l'emmène et le tue. Voici bientôt Pâques, la fête d'avril : les autres damoiseaux auront beaux vêtements et belles chaussures ; ils iront en rivière chasser le gibier, faucons et éperviers au poing. Mais toi, Vivien, je ne te verrai plus aller et venir. 0 mort, viens donc, et enlève-moi. Car ma vie n'est plus que deuil et malheur. » (Traduit sur le manuscrit par Léon •Gautier, Epopées nationales.)

De bonne foi, y a-t-il dans cette poésie grecque que nous venons de traverser plaintes plus vraies, plus touchantes ? Andromaque, Hécube, Alceste ont-elles fait entendre un plus beau langage ? Et qu'eût dit Racine de cette poésie nationale, lui que les adieux d'Alceste touchaient jusqu'aux larmes?

NOTRE ANCIEN THÉÂTRE. SCÈNES BIBLIQUES ; MORT d'ÈVE ; SACRIFICE

d'aBRAHAM ; MOÏSE SAUVÉ DES EAUX ; COMPARAISON AVEC VICTOR HUGO. — JUGEMENT DE SALOMON.

On le voit, la part de l'enfant est large dans nos épopées et nos romans d'aventure. Elle ne l'est pas moins dans nos pièces de théâtre.

Et cela est naturel. En France comme en Grèce, l'œuvre dramatique est d'origine essentiellement religieuse. Elle se rattache au culte par des liens étroits, commence par faire corps avec lui et ne s'en détache que lentement et comme à regret. Même alors, le poète continue de puiser ses sujets dans la Bible ou dans la Vie des Saints. Or quel livre présente plus que la Bible, plus que le Martyrologe, d'enfances prédestinées, d'enfances merveilleuses, au regard desquelles pillissent les légendes qui environnent le

berceau de nos antiques paladins? C'est Abel, c'est Isaac, c'est Moïse, c'est Joseph, c'est Samuel, c'est le berger David, c'est Tobie, c'est le Christ enfant. Le poète n'a qu'à prendre dans le livre : sa besogne est toute tracée, son drame élaboré d'avance : il n'y faut plus que le dialogue.

Notez que l'Eglise lui donne l'exemple. L'Eglise, aux grandes solennités chrétiennes, convie le peuple à d'augustes spectacles. L'office, laliturgie qui le règle, n'est qu'un long drame symbolique qui a ses acteurs, son décor, si l'onosedire, sonpoème. Et je ne parle pasdes spectateurs, cette foule pieuse, croyante, attentive, abîmée en prières et en contemplation. Rappelez-vous ce qu'un contemporain de Louis XI, un vrai bohème, un échappé des prisons du Chatelet, Villon enfin, fait dire à sa mère dans unefouchanteballade :

Femme je suis, pauvrette et ancienne.

Ni rien ne sais, oneques lettres ne lus. Aumoustier (1) vois, dont je suis paroissienne, Paradis peint où sont harpes et luths.

Et un enfer où damnés sont bouUus.

L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.

Ce que ne dit pas Villon, c'est la part de l'enfant dans ces solennités religieuses : la Noël, où il apparaît tout naissant sur la paille de la crèche, les membres réchauffés par le souffle des bœufs; — l'Epiphanie, oii des bergers, puis des mages guidés par une lumière d'étoile viennent l'adorer; — la fuite en Egypte dans le giron de la mère et sur l'une traditionnel; — le massacre des Innocents, cette atroce imitation du massacredes nouveau-nés des Hébreux, surle Nil égyptien, et ainside suite.

Prenons un exemple et montrons la mise en scène d'une de ces actions religieuses dont l'enfant est le principal héros : soit le Massacredes Innocents. Une petite pièce latine composée sur ce sujet commence dans le cloître contigu à l'église et se termine dans l'église même. Une rubrique avertit que les Innocents doivent être vêtus de robes blanches, « les aubes», comme on disait. Ces enfants, représentés vraisemblablement par des novices ou des écoliers, développent unejoyeuse procession sousles arcades dumonastère;.

(I) Moustier est un vieux mot qui signifie monastère.

DE YIRGILK A SllAKESPEARi:. 125

ils chantent un cantique à la gloire de Dieu ; et aux mots : « Envoie-nous ton agneau, Seigneur », un agneau portant une croix se mettait à marcher devant eux.

A ce moment, un ange descend du ciel et crie à Joseph de fuir en Egypte avec la mère et avec l'enfant.

Aussitôt le roi Hérode lâche ses sicaires qui s'élancent, le glaive en main, contre les petites victimes. Les mères s'écrient vainement : « Grâce, grâce pour nos frêles petits enfants. »Les enfants tombent en criant : Pourquoi ne défends-tu pas ton sang, Seigneur?

Arrivent Rachel et deux femmes qui s'efforcent d'essuyer ses larmes. Mais Rachel ne veut pas être consolée.

Un ange met fin à sa longue lamentation en chantant d'en haut le verset de l'Evangile : Laissez venir à moi les petits enfants. Les petites victimes se relèvent, et la procession entre dans le chœur en chantant.

Ainsi, vive représentation des croyances et des faits par des objets sensibles, mise en scène animée, pittoresque, et naïvement fidèle, chants et paroles adaptés au spectacle, tout concourt à ébranler les imaginations, à parler au yeux et àl'àme par l'organe d'un enfant; un enfant estlecentre de ces manifestations religieuses avec lesquelles conspire si puissamment le génie de tout un peuple. Ce peuple, il n'aura pas besoin d'être progressivement préparé et lentement habitué aux personnages d'enfants sur le théâtre, comme nous voyons qu'en eut besoin le peuple grec. Dès son âge tendre, dès qu'il a mis le pied au moutier, dès que ses yeux se sont posés sur les missels, les bibles, les vitraux enluminés, il est gagné, familiarisé avec ces sujets, sa tête et son cœur en sont remplis. Il serait bien plus difficile au poète de s'en passer qu'il ne lui est difficile de s'en servir. Chaque spectateur attend la scène où le petit enfant doit paraître; les mères, les pères de famille en tressaillent d'avance et jouissent en leur cœur des larmes qu'ils vont verser.

Et le poète ici n'est pas gêné par les règles de son art. Point d'unité de lieu, point d'unité de temps, pas même d'unité d'action.

Le monde entier, la vie humaine tout entière, même la vie céleste se déroulent en pleine liberté sur ces échafauds qui couvrent une place, une

rue, et qu'assiègent de ses regards la population d'une ville et de sa banlieue. Que le poète prenne l'action au berceau de ses personnages et la conduise jusqu'à leur mort, libre à lui. Il n'y a pas ici de critique morose qui réclame au nomd'Aristote et de sa poétique, et traite de « grossier » un spectacle où l'on voit le même personnage « enfant au premier acte et barbon au dernier. » Ajoutez que les costumes permettent à des jeunes gens de se métamorphoser en enfants, que la foule est peu exigeante en fait de vraisemblance, et que la technique du théâtre favorise toutes les audaces, admet toutes les inventions.

On ne s'en fait pas faute, comme nous allons voir.

Si je feuillette le Mystère du viel Testament, j'y retrouve l'histoire entière du peuple juif, depuis la création jusqu'à la venue du Christ : autant dire la moitié de la Bible découpée par scènes, le tout composant l'amas formidable de soixante mille vers. Six volumes in-octavo de notre Société des anciens textes suffisent à peine à les contenir.

C'est là, pour la commodité de notre travail, que nouspuiserons d'abord. >yous avons contracté une dette envers la poésie biblique, nous Talions payer de notre mieux.

Commençons par un tableau grave et imposant, celui de la mort d'Eve.

«Eve, entourée de ses enfants : Je prends en gré la mort, puisqu'il faut que je passe. A vrai parler, je suis lasse de vivre, car je n'eus jamais de joie en ce monde. Dieu de là-haut, tourne ta face vers moi, sans rigueur. Donne pardon et grâce à cette pécheresse. — Seth. Prenez en Dieu bonne espérance, mère, il vous aidera. — Eve. Seth, mon fils, toi qui es l'image et me donne souvenance d'Abel, sais-tu ce que Dieu fera ? Hélas ! où ira ma pauvre ùme, quand elle partira? Qui m'assure qu'elle ne sera pas infi'ime ?... Mes enfants, vivez sans diffame, et priez pour la pauvre femme prête à finir ses jours. Mes chers enfants, songez à prier Dieu humblement pour moi. Ne nie veuillez pas oublier. Je vous recommande à Dieu. {Elle trépasse.) — Seth. C'en est fait. — Enos. C'est sur. — Caynam. Elle ne tire plus pieds ni mains. »

Rappelez-vous la mort d'Alceste dans le drame d''Euripide , et voyez la dilTérence profonde des deux siècles, des deux inspirations, desdeux situa-

lions aussi ! Eve mourante est pleine d'angoisse pour elle-même, pour le salut de son âme : être ou ne pas être sauvée, voilà la question, question absente des préoccupations d'Alceste, question toujours présente au cœur des mourants, dans les siècles de foi chrétienne.

. ,. , . Tjv

Apprèts pour la représentation d'un mystère, d'après un tableau de Van-Bons, peint en 1580.

Eve laisse des fils pleins de force et de raison, elle n'a donc pas à gémir sur leur sort, comme Alceste qui laisse deux enfants d'âge encore tendre. Et cependant le nom d'Abel prononcé révèle une douleur ancienne, mais non consolée, une blessure toujours saignante au cœur profond des mères. Ces recommandations à ses fils, ces instances pour avoir des

prières après sa mort, achèvent de donner au tableau sa couleur: c'est une mort chrétienne qui est sous nos yeux.

Adam prend alors la parole et moralise. N'oublions pas le caractère religieux de notre ancien théâtre ; on y prêche volontiers. — « Adam. Mes enfants, souvenez-vous des pauvretés du corps humain, aujourd'hui vif et mort demain. Hélas! c'est bien grande vanité quand il n'y a pas un jour de certain en tout l'état de l'humanité Il nous la faut mettre en sépulture, mes enfants. Nous aurions tort délaisser ainsi son corps. 11 convient la couvrir de terre. Car quiconque vient de la terre, en la terre doit retourner. — Setii. 11 lui faut donner la sépulture. Mais où la mettronsnous ? — Adam. Dans la vallée d'Hébron C'est le lieu où Dieu nous

créa, ; il nous faut retourner en ce lieu. Oui, c'est le meilleur parti à prendre, puisqu'il plaît au Père Souverain. Mes enfants, prenez votre mère et l'allez en sépulturer. — Seth. Je ne puis me tenir de pleurer, voyant ma mère naturelle être ce qu'elle est à cette heure, et qu'il faut que son corps soitmis en terre. — Adam. Il le faut, mes amis, Dieu le veut, mettez-y les mains. — Énos. 0 mère à tous les humains, qui t'eût cru voir en cette sorte ? — Cayxam. Tous en auront ne plus, ne moins. C'en est fait, la mère est morte. »

L'histoire d'Isaac occupe une grande place dans ce Mystère. Le poète s'est complu à dessiner cette douce et gracieuse figure, à la parer de traits aimables, à retracer en elle une sorte d'idéal de pureté, de docilité, d'ingénuité. Cela débute par une scène d'éducation. Sarah et Abraham se disputent à qui inculqueralemieuxles notions du catéchisme dans le cœur de l'enfant, et par son empressement à répondre, Isaac annonce les heureux fruits de la culture domestique. Puis vient une scène de jeu, laquelle (l'anachronisme admis) ne manque ni de naturel ni de gaîté. Isaac, sa leçon prise, demande à aller rejoindre les bergers pour s'amuser avec eux. Ces bergers, ce sont le jeune Ismaël et le vieil Eliézer. Ils ont sifflé leurs chiens : Clabault, Pataut, Véloce, Satin, et ont mené les brebis aux champ. Isaac les rejoint tout courant. — Isaac. Dieu vous garde, bergers ! — Ismael. Sois le bienvenu, Isaac. — Isaac. Ça, que dites- vous, les amis ? à quel jeu jouerons-nous, pour passer le temps ? — Ismael. A la fossette. — Isaac.

DE A'IRGILE A SHAKESPEARE. 129

Nenni, nenni, à la lullerette. — Euézer.Noii pas, non pas, mais à Pique-en- Uome (1). C'est un beau jeu. — Ismael. Je le connais à fond. Qu'il soit fait comme il a été pensé, et comme le plus habile je vais commencer le jeu. » — Ces gaîtés champêtres font contraste avec la suite du drame.

Tandis que le petit Isaac s'amuse à Pique-en-Rome, Abraham voit en songe et entend Dieu. Il reçoit l'ordre du terrible sacrifice. Eveillé, il revient au logis, y retrouve Sarah, et lui cache ce qu'il va faire. Tous les poètes qui ont traité ce sujet ont obéi à cette loi de pitié pour la douleur maternelle. Euripide, Racine, dans leur Iphigénie, ont fait de même àl'égard de Clytemnesti'e, dans la mesure du moins où le permettaient les exigences de leur sujet.

Sarah croit donc qu'il s'agit pour Abraham d'un sacrifice ordinaire à offrir sur les lieux hauts, et naïvement elle conseille la première d'y conduire Isaac. — « Abraham. Ça, ma mie, je suis levé ; où est mon âne ? qu'onle bâte, il fautque je me hâte d'allersur la montagne, car dans ce lieu où j'ai dormi, l'ange de Dieu est venu me notifier l'ordre daller faire un sacrifice à Dieu. — ■ Sarah. Il est donc nécessaire que vous alliez sacrifier, puisqu'il plait au Dieu triomphant. Mon ami, menez notre enfant et lui enseignez la façon de faire un sacrifice. — Abraham. Je l'y mènerai, n'en doutez pas. » — A ces mots : « je l'y mènerai, n'en doutez pas », qui n'a songé à cette belle fin de scène de V Iphigénie de Racine :

Ipiiigé.me : Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice. Agamemmon : Puissé-jc auparavant lléchir leur injustice.

— L'offrira-t-on bientôt? — Plus tôt que je neveux.

— Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ?

— Hélas ! — Vous vous taisez ? — Vous y serez, ma fille.

Abraham monte sur son âne, et les réflexions qu'il se tait à luimême ont pour objet dedégager plus nettement le pathétique de la situation. Ce que l'art consommé de Racine laisse à penser aux spectateurs, le dramaturge du moyen âge y appuie, le développe, et nul doute que le public naïf et neuf de ces spectacles ne lui sût bon gré de traduire tout haut ses

(I) Ce jeu figure dans la liste des jeux de Gai'gantua, dressée par Rabelais.

Page 1