‹ Le livre des enfants et des mèresChapitre 9 sur 22 · LIVRE DES MEBES · texte numérisé non relu

LIVRE DES MEBES

g2 LIVRE DES ENFANTS ET DES MÈRES.

fantôme, apparaît aux yeux d'Enée et lui explique la volonté des Dieux. Ce n'est pas sans exprimer à l'égard d'Ascagne un dernier sentiment d'amour maternel.

Enée part sur ses vaisseaux, et après plus d'une épreuve aborde en Epire. Là une étrange et heureuse surprise : Pyrrhus, fils d'Achille, est mort d'une mort violente, et Andromaque sa captive a épousé Ilélénus, fils de Priam, devenu, par une révolution de palais, roi de la contrée : roi Iroyen dont le sceptre s'éteud sur des villes grecques. Nous n'avons pas à développer cette scène de reconnaissance dont le génie de Virgile a si bien rendu le pathétique profond. Elle nous appartient toutefois par son côté le plus touchant : Andromaque se souvient d'Ascagne. La mère d'Astyanax veut savoir ce qu'est devenu le fils d'Enée, l'enfant de grande espérance, le propre neveu d'Hector. « Est-il vivant ? Piespiret-il encore?... Regrette-t-il, tout enfant qu'il est, la perte de sa mère? Dites-moi si l'exemple de son père Enée et de son oncle Hector l'excite à montrer l'antique vertu et le mâle courage de ses ancêtres ? » Au moment du départ, lorsqu'il faut enfin quitter cette rive hospitalière, cette image de Pergame ressuscitée au bord d'un nouveau Simoïs, Andromaque dit les derniers adieux, et c'est pour Ascagne que s'exprime toute la tendresse de son àme : « Reçois, cher enfant, ces présents, ouvraoe de mes mains ; qu'ils soient pour toi le gage de l'éternelle amitié d' Andromaque, de l'épouse d'Hector. Prends ces dons, les derniers que te fasse ta famille, ô toi, seule image qui me reste de mon Astyanax. Voilà ses yeux, ses mains, les traits de son visage. Il aurait ton âge et comme toi toucherait maintenant à l'adolescence. » Vers tendres et tristes à la fois, comme Virgile, seul des liomains, pouvait les écrire, et qui marquent bien en lui Théritier d'Homère et des tragiques. Entre r Andromaque de l'Iliade et celle de Racine, celle-ci sert de transition. Nous ne suivrons pas Enée à Carthage, près de la reine Didon. Le rôle d'Ascao'ne y est purement passif. Ou sait que Vénus lui substitue son propre fils Cupidon, lequel, revêtu de la taille et des traits d'Iule, abuse par celte ressemblance la malheureuse reine de Carthage et verse en elle les torrents d'une flamme inextinguible.

D IlOMÈRK A VlItOILIO. 83

Pendant ce temps, l'innocent Ascagne repose dans les bois sacrésd'Idalie, où durant son sommeil il a été transporté.

Nous retrouvons le héros troyen et son fils en Sicile.

C'est la seconde fois qu'ils abordent dans cette île. Anchise, mort de vieillesse au cours de ce long voyage, y repose enseveli. Sur le tombeau du mort vénéré, Enée a résolu de célébrer des jeux magnifiques. Courses à pied, courses de vaisseaux, luîtes de force et luttes d'adresse, presque toutes lesformes de l'énergie physique se déploient à nos yeux dans une description d'une merveilleuse ampleur, qui remplit le cinquième chant tout entier. Imitation d'Homère, mais imitation originale, parce que le poème marque d'une empreinte bien romaine chaque détail de son récit. Les Romains, peuple affamé de jeux, devaient goûter avec un plaisir particulier cette image de leurs mœurs, que l'art ingénieux du poète rattachait ainsi à la plus haute antiquité.

Ascagne a son rôle actif dans ce récit. Il a la charge glorieuse de mener les jeunes cavaliers troyens et de conduire la course autour du tombeau de son aïeul. Le tableau est animé, il nous toucherait plus vivement encore si Virgile avait pris soin démarquer davantage la tendresse réciproque du petit-fils et du grand-père. Il y a dans cette affection des vieillards et des petits enfants je ne sais quoi de mystérieux qui touche le cœur d'une façon particulière. Le grand-père aime autrement que le père, et il est autrement, aimé. On dirait que les âges extrêmes rapprochent les deux êtres en dépit, de la distance qui les sépare. Ces nuances ont échappé à Virgile, ou son dessein n'était pas de les rendre. Nulle part une scène ne réunit les deux personnages dans l'intimité d'une émotion commune.

Quoi qu'il en soit, Ascagne, mandé par son père, arrive à la tète delà jeunesse troyenne brillamment parée. Sur l'ordre d'Enée, les flots du peuple répandus dans le cirque se retirentet dégagent la plaine. « Les enfants s'avancent sous les yeux de leurs parents, et défilent, revêtus d'un brillant . uniforme, montés sur des coursiers dociles au frein; leur marche excite parmi lajeunessede Troie etdeSicileunmurmured'admiration. Tous, selon l'usage, ont la tête ceinte de feuillage ; ils portent deux javelots de cornouiller, armés d'un fer aigu. Plusieurs ont sur l'épaule un léger carquois,,.

8i LIVRE DES ENFANTS ET DES MÈRES.

«haîne, et une dont l'or s'arrondit en anneaux, presse leur cou et flotte sur leur poitrine. Les cavaliers sont partagés en trois escadrons et commandés par trois chefs. Douze enfants suivent chacun d'eux et chevauchent à part sous les ordres d'un chef armé comme eux » Virgile passe

«n revue chacun de ces chefs, dans lesquels il a soin de nommer l'ancêtre d'une grande famille romaine. « Le dernier, le plus beau de tous, est Iule; il monte un cheval africain que Didon lui a donné comme un gage, un souvenir de sa tendresse. Le reste de la jeunesse monte des coursiers siciliens queleur afournis le vieil Aceste.Les Troyens accueillent avectransportces timides cavaliers, prennent plaisir aies contempler et reconnaissent en eux les traits de leurs ancêtres. Quand ils eurent parcouru, radieux, le cirque tout entier, et rassasié les regards de leurs concitoyens, l'un des ■chefs donne le signal impatiemment attendu : c'est un cri accompagné d'un coup de fouet éclatant. Aussitôt ils seportenten nombre égal des deux côtés opposés, etla troupe, étendant ses lignes, forme trois escadrons distincts; puis,à la voix des chefs^ mouvement de conversion, piques en avant. Puis ■ce sont de nouvelles évolutions, de nouvellesmanœuvres, des cercles décrits et enlacés les uns dans les autres, tout le simulacre d'un combat. Tantôt ils fuient et présentent le dos à l'ennemi, tantôt ils se retournent la lance en arrêt, ou bien, la paix conclue, s'avancent sur une seule ligne. »

Tel est ce tableau, image exacte des jeux du champ de Mars et du cirque. Virgile ne se contente pas d'y montrer Ascagne au premier rang des enfants de son âge. D'avance il le montre promoteur des rites pieux et des antiques coutumes : « Ces usages, ces courses, ces combats, Ascagne, lorsqu'il ceignait de murs Albe-la-Longue, fut le premier qui les renouvela et apprit aux vieux Latins à célébrer ces jeux, comme il les avait célébrés luimême dans son enfance avec la jeunesse troyenne. Les Albains les transmirent à leurs descendants : c'est d'eux que la superbe Rome les a reçus dans la suite : elle a maintenu cette fête traditionnelle ; et maintenant encore le jeu s'appelle Troie, et les enfants, troupe troyenne. »

Voilà les souvenirs qui dans V Enéide enchantaient les Romains; pour nous, ce sont plutôt des pages refroidies, pour eux c'était l'ùme et la vie du poème.

d'hOMÈRE a VIRGILE,

A partir du jour où Virgile nous le montre à la tête de la cavalerie adolescente, Ascagne grandi et fortifié prend, dans l'action, une part plus énergique et plus décisive. Le héros futur se révèle non plus seulement par les prodiges divins environnant sa tête, mais par ses actes de courage. Ainsi, ce jour même, et à l'heure oii les Troyens célébraient les jeux funèbres en l'honneur d'Anchise, les femmes troyennes, assises à l'écart, sur le rivage, non loin des vaisseaux, regardaient en pleurant la haute mer tant de fois parcourue, et le dégoût, l'effroi de nouveaux voyages entrait dans leur cœur. Ce sentiment excité par la divinité ennemie de Troie, se change tout à coup en fureur. Elles prennent et allument des torches et mettent le feu à la flotte . Un messager accourt en porter la nouvelle aux Troyens . Leurs yeux n'ont qu'à se tourner du côté du rivage pour apercevoir les tourbillons de fumée et de cendre que le vent chasse dans les airs. « Ascagne s'en émeut le premier, et tout joyeux qu'il est de commander les manœuvres équestres, il lance son cheval dans la direction de la flotte, théâtre du tumulte. Ses gouverneurs alarmés sont impuissants à le retenir. » 11 arrive, gourmande les femmes d'un ton d'autorité qui sent son maître : tel Louis XIV adolescent aurait pu, en d'autres temps que la Fronde, haranguer un Parlement factieux. « Reconnaissez-moi, dit-il en terminant, je suis votre Ascagne ; » et sa main fait tomber le casque qui déguise son jeune front. Enée accourt sur les pas de son fils. Les coupables s'enfuient, honteuses de leur crime; mais leur œuvre eût suivi son cours, si un orage complaisant n'eût soudain éclaté. L'incendie est éteint, et, moins quatre vaisseaux, la flotte est sauvée.

Onreparl, on arrive en Italie, on aborde dans les eaux paisibles du Tibre. Presque tous les oracles sont accomplis. L'espoir commence à rentrer dans le cœur d'Enée. Pourtant une seule prédiction, plus étrange, plus obscure que les autres, assiège sa mémoire et trouble sa pensée. « La faim vous forcera de manger vos tables », lui a prédit une Harpie. L'inexplicable épreuve n'a pas encore été subie, et plus d'une fois Enée y songe, soucieux. Le jour donc de leur arrivée dans le Latium, Enée, les chefs, Iule s'étaient assis sous l'ombrage d'un arbre élevé : c'était l'heure du repas. Dépourvus detableset d'ustensiles, ils placent leurs mets champêtres sur les

gâteaux de pur froment. Les mets épuisés, la faimles invite àmanger àleur tour ces gâteaux de froment :lapâte tombe par longs morceaux sous leurs dents avides. « Tiens, s'écrie soudain Ascagne, voilà que nous mangeons nos tables. »1I croyaitplaisanter,maisle graveEnée, qui ne plaisante jamais, saisit le mot au passage, et en vrai Romain qu'il est, le scrute, le pèse et y trouve matière à interpréter la volonté des Dieux : plus de doute, l'oracle est accompli, les divinités sont satisfaites, et la vérité, une fois de plus, -s'est trouvée dans la bouche d'un enfant.

Iule vient de tirer son père d'un grand embarras. Lui-même est bientôt la cause innocente de périls redoutables. C'est par lui que la -guerre éclate dans le Latium. L'incident est paré par le génie de Virgile de toutes les grâces de la poésie : « Il y avait un cerf d'une rare beauté et d'une haute ramure : ravi au sein de sa mère, il était nourri parles enfants de Tyrrhée et par Tyrrhée lui-même, gardien des troupeaux du roi et entendant de ses vastes domaines. Silvie leur sœur l'avait dressé à l'obéissance et lui donnaittous ses soins; elle enlaçait son bois de souples guirlandes, peignait son fauve pelage et le baignait dans l'eau d'une source limpide. Lui, se laissait caresser et était accoutumé à la table de son maître: le jour, il allait errer dans les bois, et le soir rentrait de lui-même, malgré l'heure avancée, sous le toit qu'il connaissait bien. Ce jour-là, il s'était égaré loin de la maison, quand la meute d'Iule le lança avec fureur, au moment oii, après s'être laissé aller au courant du fleuve, il se reposait sur levert gazon du rivage. Ascagne, brûlant du désir de se signaler par son adresse, tend son arc et lui décoche une flèche, que guide la main d'une divinité. Le trait vole en sifflant, frappe le flanc du cerf, et lui traverse les entrailles. L'animal blessé s'enfuit vers son asile accoutumé, et rentre en -gémissant dans son étable : tout sanglant et comme s'il eût imploré la pitié, il remplissait de ses plaintes la demeure de ses maîtres. Silvie la première arrive, et se meurtrissant les bras, appelle à son aide par ses cris les durs enfants de la campagne (1). »

Ceux-ci accourent armés de pieux et de haches à deux tranchants. La

-(1) Collignon, Virgile, page 16i.

D HOMÈRE A A'IRGILE. 87

jeunesse troyenne se précipite au secours d'Ascagne, et voilà l'étincelle d'oùjaillil la guerre qui va mettre le Latium en feu.

Ascagne a sa part d'exploits dans cette guerre dont est remplie la seconde moitié de l'Enéide. Les critiques, habiles à éplucher les dates, à contrôler les actes de naissance, se sont demandé s'il avait, par son âge, droit à tant d'énergie physique et morale. Pure chicane. Un enfant si visiblement protégé du ciel, un fils des héros et des Dieux, un fondateur d'empire peu bien donner quelques signes de précocité. Pour lui, devancer la nature et anticiper quelque peu le cours de la vie, n'est qu'une marque déplus de ses divines destinées. Virgile use de ce droit en faveur de son Ascagne.

Tandis qu'Enée est allé chercher du secours, les Troyens retranchés dans leur camp sont assaillis par Turnus et ses Rutules. C'est alors que deux jeunes gens, dont l'un est à peine plus âgé qu'Ascagne, deux frères d'armes, deux amis tendrement liés l'un à l'autre, Nisus etEuryale, conçoivent le dessein de délivrer les Troyens en franchissant les lignes ennemies, en allant hâter le retour d'Enée. Ils demandent pour cette expédition nocturne l'assentiment des chefs. Ascagne les reçoit ayant auprès de lui le vieil et prudent Alétès : tel le vieux maréchal de l'Hôpital sera donné pour guide et pour modérateur au futur vainqueur de Rocroy.

« Ramenez mon père, leur dit-il, rendez-moi sa présence; son retour peut seul bannir nos alarmes. » En récompense, il leur promet de riches présents, parmi lesquels — trait bien naturel à cet âge — le coursier que montait Turnus et son armure étincelante d'or. A Euryale plus jeune que Nisus, plus près de lui par l'âge, ilpromet son amitié, une communauté de travaux guerriers, une confiance entière et sans bornes. Encouragé par cette faveur, Euryale lui recommande sa mère, sa mère qui l'a suivi depuis Troie, sa mère qu'il n'ose aller embrasser une dernière fois, craignant sur son courage l'effet de ses larmes. Ces paroles attendrissent les Troyens et surtout Iule, dont le cœur se serre à la pensée de la tendresse que lui portait son père. « Ta mère sera la mienne, dit-il à Euryale, il ne lui manquera que le nom de Creuse. » On aime ce souvenir de l'adolescent pour sa mère qu'il perdit si jeune et dans de si terribles circonstances; on se dit que dans l'héritage paternellapiétéfiliale est un trésor qu'Ascagne ne mépri-

sera pas. Il fait en outre don de son épéeà Euryale et charge les deux jeunes guerriers de plusieurs messages importants. Nulle part Ascagnene se montre plus sensiblement au-dessus de son âge, et c'est pourquoi le poète scrupuleux ajoute que « son courage et sa prévoyance, dignes de l'âge mûr, ont devancé les ans. »

Qui n'a lu, qui n'a retenu dans son cœur ce touchant épisode de Nisus et d'Euryale?qui ne s'est senti ému de son douloureux dénouement? Quandles deux jeunesgens eurent succombé dansleurhéroïque entreprise, lesRutules assaillentlecamp, plusnombreux,plusardents que jamais. Les Troyens font bonne contenance, et Ascagne fait cejour-là l'épreuve de la guerre. «Habitué jusqu'alors à n'effrayer que les hôtes timides des bois», il s'exerce avec ardeur sur un plus rude gibier. Un guerrier Sabin, le terrible Numanus, parvenu jusqu'aux retranchements, insultait les Troyens immobiles derrière leurs remparts (tel était l'ordre qu'en partant leur avait enjoint Enée). Il les traitait de guerriers sans courage, de femmes, « phrygiennes et non phrygiens », uniquementfaits pour ladanse et les jeux. Ascagne ne peut souffrir ces outrages. Il pose une flèche sur la corde de son arc, et, fils pieux du pieux Enée, adresse auxDieux une fervente prière; Jupiter l'entend, tonne d'une manière favorable, et la flèche lancée vers son but perce de part en parties tempes du Rutule. (c Va, dit Ascagne, insulte maintenant à la valeur par d'injurieux discours. Voilà la réponse des Phrygiens aux Rutules. »

C'est un événement que cet exploit d'Ascagne : événement sur la terre, événement dans les cieux. « Les Troyens à grands cris lont éclater leur allégresse, et leur orgueil monte jusqu'aux nues. » Apollon s'en émeut: « Croîs en valeur, enfant, dit-il au jeune vainqueur. C'est le chemin qui mène aux astres. Salut, fils des Dieux, de qui naîtront des Dieux. »

Dans noire moyen âge, Ascagne eût été armé chevalier sur le champ de bataille : quelque vieux capitaine lui eût chaussé les éperons, passé le casque et l'écu, donné l'accolade. Dans l'Enéide, les choses se passent autrement. Soit jalousie, soit sollicitude, Apollon coupe court à cette ardeur guerrière. Il descend sur terre sous la forme du vieux Butés, ancien et fidèle écuyer d'Anchise, maintenant attaché à la personne d'Iule: « C'est assez, fils d'Enée, lui dit-il, d'avoir impunément fait tomber Numanus sous tes coups.

d'hOMÈRE a VIRGILE. 89

Le puissant Apollon t'accorde cette première victoire, et n'est point jaloux de ton adresse égale à la sienne. Mais désormais, enfant, cesse de prendre part aux combats. » Et l'enfant docile obéit à cet ordre. Je ne sais, mais cette docilité plaît médiocrement : on serait tenté de dire qu'un air de révolte ne messiérait pas ici, et de trouver que Virgile devance Boileau sur le fait de la grandeur qui attache au rivage. Soit, mais n'oublions pas oii nous sommes, chez quel peuple, et les terribles sanctions qui, dans les histoires, enchaînent le soldat romain à la discipline. Ne confondons pas le fils des Celtes qui se fait étourdiment massacrer à Crécy, à Poitiers, à Azincourt (hélas ! et autres lieux !), avec le soldat du Latium ferme à son poste, inébranlable sur la consigne.

Quoiqu'il en soit, le développement du rôle d'Ascague s'arrête ici. Enée rentre en scène, et le poète a craint sans doute de diviser l'intérêt en faisant agir le fils à côté du père. La figure d'Iule se montre encore, dorée d'un pur rayon de poésie virgilienne, mais ce ne sont plus que de rapides apparitions, qui n'ajoutent rien à la gloire du jeune héros.

Pour en finir avec les Romains, un conte de fée vient sous notre plume, et nous ne le repoussons pas. « Si Peau d'âne m'était conté, — J'y prendrais un plaisir extrême, » dit la Fontaine : ne soyons pas plus dédaigneux que le Bonhomme.

Donc notre petit conte de fée est du Perrault latin, je veux dire d'Ovide, lequel a sur le conteur français l'avantage d'écrire en vers et souvent en beaux vers, mais lui reste inférieur en simplicité, en naïveté.

Son récit peut s'intituler : La punition d'un enfant moqueur. Or la déesse Cérès esta la recherche de sa fille Proserpine enlevée par Pluton. Altérée par une longue route, elle frappe à la porte d'une chaumière et demande à boire. La bonne vieille qui lui ouvre est hospitalière et lui présente, dans une coupe rustique, de l'orge bouillie avec du miel. « Tandis que Cérès boit à longs traits, un enfant au regard insolent et dur se plante droit devant elle, et d'un ton moqueur la traite de goulue. La déesse se fâche et jette le reste du breuvage à la figure de l'insulteur. Chaque goutte fait tache sur son visage ; plus de bras, mais deux pattes ; une queue achève la meta-

morphose. Il se rapetisse de façon à ne pouvoir plus nuire : ce n'est plus qu'un pauvre petit lézard. Stupéfaction et larmes de la bonne vieille ; elle veut le prendre dans ses mains, mais l'animal s'enfuit et se cache dans un trou. I)

Nous ne suivrons pas le type de l'enfant et de la mère à travers les poèmes de la décadence. Trop d'imitations en trahissent l'artifice; trop souvent la prétention et le mauvais goût s'y font sentir. Et cependant c'est au sein de cette décadence littéraire, compagne d'une épouvantable corruption morale, qu'a retenti le beau vers de Juvénal : « Gardez le saint respect que l'on doit à l'enfance. » — Une autre parole divinement tendre avait précédé celle-là : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Qu'ils soient la conclusion de cette première partie de notre étude.

Page 1