‹ Le livre des enfants et des mèresChapitre 12 sur 22 · LIVRE DKS MKHES · texte numérisé non relu

LIVRE DKS MKHES

intimes sentiments. « — Abraham. 0 malheureuse, quand lu m'as dit de mener mon enfant sur la montagne, tu ne savais pas que l'ordre de Dieu €st de le sacrifier. Jamais femme n'eût été si triste et si accablée que toi. »

Abraham, on le pense bien, ne se résigne pas sans combat. Sa foi en Dieu est ardente, mais c'est une foi humaine, par conséquent, dans ce cas particulier, hésitante et douloureuse. A chaque pas qu'il fait dans le chemin qui le rapproche d'Isaac la victime, une lutte plus cruelle s'engage en lui : « Beau Sire Dieu, conseillez-moi. Dois-je mettre à mort mon enfant? Oui ; non. Si fait.... Pourquoi?... Hélas ! nature me remord... Sire Dieu, donne-moi confort et baille-moi ferme courage. En ce cas, je te bénirai, à Dieu puissant et éternel. Si tu veux que je tue mon fils, ôte-moi l'amour paternel du cœur et change mon courage. » Ote-moi l'amour paternel ! On admirerait ce mot dans Euripide, dans Shakespeare : il est d'un vrai poète dramatique.

Le voici arrivé à l'endroit où jouent les bergers. Abraham fait ■charger son âne du bois destiné au sacrifice. Le petit Isaac s'empresse aie servir. « 0 Sire Dieu, dit son père, le cœur me manque d'entendre ce pauvre enfant parler. 11 parle d'aller là-haut, où la mort Talteud ! » Se ravisant, il fait décharger i'àne. L'àne, il faut en convenir, est assez gauchement mêlé à cette scène, il y prend un air d'importance peu en rapport avec la gravité du sujet. Il est permis de s'en égayer, et c'est ce qu'on a fait avec un spirituel enjouement : « Chargez l'àne ; — I'àne est trop chargé ; — il n'ira pas loin; — déchargez l'àne » (1). Je crois que nos pères étaient indulgents pour ce qui nous choque ici. L'àne est l'animal biblique par excellence ; on le trouve mêlé à mainte scène du ^'oltveall et der.4;icien Testament ; il y est réellement un personnage, personnage modeste au demeurant et qui ne s'en fait pas accroire, mais personnage familier, attendu et favorablement regardé. Il tient dans la vie des patriarches, des prophètes de l'ancienne loi, et dans la vie des personnages les plus augustes de la loi nouvelle, une place analogue à celle du cheval dans les romans de

<1) Faguet, La tragédie française au xvi'= siècle.

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Le sacrifice d'Abraham, d'après Coypel.

chevalerie. Ni l'auditeur ne se plaignait de voir revenir à chaque instant le cheval Bayart dans les aventures de Renaud de Montauban, ni le spectateur, de ce que l'âne d'Abraham tenait trop de place dans la pièce. On le regardait avec les mêmes yeux que Sancho son grisou.

Quoiqu'il en soit, Isaac charge le bois sur son épaule, Abraham porte le feu. Et les voici en route, Isaac tout joyeux d'aller, d'assister son père dans un acte si grand, Abraham tout soucieux, tout obsédé de la pensée de Sarah : « Las ! que dira et que fera la pauvre mère? Elle mourra en apprenant cette misère, la mort de son cher enfant tué par la propre main paternelle. » — Il me semble que ni l'Agamemnon grec, ni l'Agamemnon français n'ont de ces délicats ressouvenirs : leur douleur est plus personnelle. Peutêtre parce que Clytemnestre se charge de se rappeler elle-même aux acteurs du drame, et d'une voix terrible.

Ils arrivent sur la montagne, rangent le bois du bûcher, dressent l'auteK Isaac est comme un jeune clerc attentif à tous les actes préliminaires du sacrifice : tîls de patriarche et fils unique, il sait qu'il sera sacrificateur un jour comme son père.

Mais où est la victime ? — « Isaac. Père, j'avais ouï dire que pour chaque nouveau sacrifice il fallait un agneau, et nous n'en avons pas. »

Il faut bien arriver à la cruelle révélation : le poète y procède en toute simplicité. — « Abraham. Voici, mon enfant: prie Dieu qu'il ait pitié de toi. Mon fils Isaac, Dieu qui m'a parlé par son ange, m'a dit de te sacrifier ici. Il te faut mourir par ordre du Seigneur. — Isaac. Mourir, père, que ditesvous? Hélas! est-ce nécessité? — Abraham. Mon gracieux et doux enfant, c'est la divine volonté. »

Quel dommage que le poète ne s'en tienne pas à ces simples mots! Mais rarement nos dramaturges du moyen âge savent s'arrêter à temps : leur grand défaut, c'est le délayage. Les vers coiitent si peu à leur verve intempérante qu'ils ne se refusent jamais l'idée d'un développement : la source est intarissable. Après un long et fastidieux débat, qui sent le prédicateur ou l'avocat, Isaac se soumet et se résigne : « Je prie Dieu de me conforter en cette grande affliction. Puisqu'il n'y a pas de rémission, je souffrirai la mort, je m'offrirai devant mon père. Il le faut ; mon père, je vous crie

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merci ! (pitié) et merci à ma mère naturelle qui pour moi aura un grand souci, quand elle saura la nouvelle. « Encore une pensée qui est bien d'un poète dramatique, ^et qui nous ramène au souvenir deSarah, au drame humain caché sous cette action divine. — « Recommandez-moi bien à elle, et la confortez doucement. Car c'est elle sûrement qui sera le plus affligée. Je lui dis adieu pour toujours, car je ne la verrai plus. Faites de moi comme vous l'ordonnerez, père; je me soumets à vous. » El la rubrique ajoute: « Il ploie la tète et se met à genoux ».

« Abraham. Hélas ! pauvreenfant ! Tu te mets engrande obéissance. J'ai grande pitié, je te jure, d'exécuter cette sentence. — Isaac. Père, je prendrai patience, puisque notre Seigneur le veut. »

Redoublement de douleur dans l'âme d'Abraham, et redoublement de résignation dans lame courageuse d'isaac, comme si l'enfant comprenait qu'if lui faut se mettre du côté de Dieu, pour vaincre l'amour paternel-. « Tout ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai, mon cher père. Mais veuillez me cacher les yeux, afln que je ne voie pas le glaive. » Trait de naturel qui empêche la scène de tourner au stoïcisme; cri de faiblesse enfantine qui remue en nous toutes les sources de la pitié. Abraham lie la petite victime, et le père et l'enfant échangent en pleurant les derniers adieux : a Hélas ! mon fils, baise-moi. Mon fils, je te demande pardon. Faut-il que nous nous perdions lun l'autre! Ah ! perte trop amère! Adieu, mon fils! — Adieu, mon père. Je suis lié comme une bête du troupeau. Je vais mourir. Plus ne verrai la claire lumière. » JMême parole dans VIphUjénie grecque : « Il est si doux de voir la lumière du jour ! » Racine a- laissé échapper ce trait d'une poésie éternelle. — « Adieu, mon fils! — Adieu, mon père ! « Dernier souvenir de l'enfant à limage maternelle: (( Recommandez-moi à ma mère. Jamais plus ne la reverrai. — Adieu, mon fils. — Adieu, mon père. »

Mais tandis que de si grandes tristesses nous atteignent sur la terre, au ciel la Miséricorde s'émeut. L'ange symbolique intercède près du Très- Haut: idée grave et imposante, en dépit de la faiblesse de l'exécution, scène qui fait agir l'esprit de la loi nouvelle, comme pour adoucir l'àpreté

de l'ancienne loi. Dieu se rend. Un ange descend et détourne le couteau déjà levé sur la tète de l'innocente victime.

Un Sophocle, un Racine arrêteraient ici leur peinture. Le moyen âge ne peut se rassasier de ses émotions. Il nous faut redescendre de la montagne, repasser par tous les lieux qui ont vu Isaac et son père s'acheminer vers la mort, entendre de nouveau les bergers, rejoindre Sarah et lui raconter ce qu'elle eût dû ignorer toujours. Celle-ci interrompt le récit par ce cri de doute et de révolte : « Eussiez-vous eu le courage de consommer un tel acte ! » Ah ! qu'on a eu raison de le dire: Dieu n'eût jamais enjoint à une mère le sacrifice imposé au vieil Abraham !

Autre scène. Nous sommes en Egypte pendant la captivité d'Israël. Le roi Cordelamor , efîrayé par une prédiction de ses devins , a donné l'ordre que tous les premiers-nés mâles du peuple hébreu soient égorgés. Le poète rend sensible l'horreur de cette exécution en mettant en scène des mères jouant avec leurs enfants. Soudain des cris de douleur succèdent aux cris de joie, sur le passage des soldats chargés d'exécuter la sentence.

Cependant Thérimit, fille du roi, prend fort paisiblement celte tragique exécution. Il fait une chaleur accablante. Elle ira donc, accompagnée d'une de ses femmes, avec la permission de son gracieux père, plonger son beau corps dans l'eau du fleuve. Or, c'est le moment où, sur la rive du même fleuve, agenouillée parmi les roseaux, toute baignée de larmes, la mère d'un de ces petits Hébreux condamnés à mourir essaie de sauver son fils. Elle tresse une sorte de petit batelet fait de joncs et d'herbes fluviales, où elle enveloppe le corps de son fils.

« La mère. Ah ! beau fils , il n'y a pas de douleur pareille à celle que j'endure. Hélas! je t'ai nourri si doucement de ma mamelle trois mois entiers ! J'aurais bien voulu te cacher. Mais il a fallu révéler ta naissance. . . Mon fils, je t'envelopperai de cette herbe et te porterai sur le bord de ce petit fleuve. (Le Nil ! un petit fleuve ! Mettons que ce n'est qu'un bras du grand nourricier de l'Egypte.) Dieu veuille que quelqu'un te trouve et te secoure. »

Cela fait, la mère se retire, mais observe de loin ce qui doit advenir. La

suivante de Thérimit aperçoit la première le frêle esquif qui porte dansson humble enveloppe l'avenir d'Israël. Elle le signale à sa maîtresse qui l'envoie le recueillir. La beauté de l'enfant émerveille la fille du roi, et fait naître en elle une prompte compassion : « 0 enfant, tu es du lignage des Hébreux, et mon père a ordonné que tu sois mis à mort. Tes propres parents, tes amis te laissent comme un abandonné. Je crois que les Dieux ont voulu te donner à moi. Ils ont bien fait: je te garderai de mourir. Enfant, pour ta beauté je te ferai nourrir. (Elle méritait de naître en Grèce, cette Egyptienne, pour son culte de la beauté. Si indifférente tout à l'heure à l'attentat collectif qui ensanglante la face de l'Egypte, et maintenant si attentive, si miséricordieuse au malheur d'un seul ! Cela est dramatique et vrai.) J'ai grande envie, beau fils, de sauver tes jours, pour ton doux et plaisant maintien. »

La suivante (la demoiselle, dit le texte) combat cette résolution. Elle est delà race des subalternes, allègue l'ordre du roi, la consigne qui est d'occire les petits Hébreux et trahit la peur de se compromettre. Heureusement Thérimit, fille unique, se fie dans son pouvoird'enfant gâtée. Elle persiste : « Il me plaît que cette douce créature ait nourriture naturelle. Damoiselle, allez-moi quérir, si possible, quelque nourrice qui l'allaite honnêtement. Je l'aimerai comme mon enfant. » La demoiselle obéit, et c'est la propre mère de Moïse qu'elle ramène. De ce trait fourni par la Bible, le poète a tiré une scène, qui, en tout temps, en tout lieu, en toute langue, irait droit aux cœurs des mères. — '< Thérimit. Voulez-vous nourrir cet enfant, ma mie ? vous aurez tel salaire que vous demanderez. — La mère^ Excellente dame, jeterai comme vous commanderez. — N'ayez peur, je vous rendrai contente. Maisnourrissez-le bien, ma mie. Car on dit en communlangage que « nourriture passe âge. » Montrez-vous donc humaine. — Nobledame, soyez certaine que je ferai de tout mon pouvoir. — Quand je voudrai ravoir l'enfant, vous le renverrez? — Très bien. — Gardez qu'il ne manque do rien. Nourrisscz-le joyeusement, doucement, aimablement (mot à la Montaigne, soit dit en passant), car il me semble gentil et plaisant. » — La mère, seule : « Je te nourrirai de bon cœur, mon enfant. S'il plaît à Dieu, devenu grand, tu te montreras vrai Hébreu, tu.

augmenteras la loi de Dieu ; c'est mon espoir, c'est ma fiance. Je mettrai tout mon cœur à te nourrir. La fille du roi t'a secouru, mon cher fils, tu m'es redonné. Maisje n'oserai dire que je suis ta mère. Que le Seigneur Dieu m'assiste dans ce pas difficile. »

Le texte de la Bible dont s'est inspiré notre dramaturge, devait inspirer, trois siècles plus tard, un jeune poète encore inconnu, mais destiné à devenir le grand poète lyrique de la France. Qui ne connaît, qui n'a dans sa mémoire quelques strophes du Moïse sur le Nil de Victor Hugo?

Dans l'ode moderne comme dans le drame ancien, la fille du roi d'Egypte joue le principal rôle. Iphis, c'est son nom, se baigne dans le Nil avec ses compagoes : tableau plein de fraîcheur et de grâce, quoique non exempt de quelque exubérance. L'imagination du poète se joue dans cette peinture d'une richesse luxuriante : un peu jîlus, et les ciselures du cadre feraient tort au tableau.

Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour. Venez, le moissonneur repose en son séjour ;

La rive est solitaire encore.

Memphis élève à peine un murmure confus. Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus.

N'ont d'autre témoin que l'aurore.

Au palais de mon père on voit briller les arts.

Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards

Qu'un bassin d'or ou de porphyre.

Ces chants aériens sont mes concerts chéris; Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris

Le souffle embaumé du zéphyre.

Venez ! l'onde est si calme et le ciel est si pur! Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur

De vos ceintures transparentes.

Détachez ma couronne et ces voiles jaloux. Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous,

Au sein des ondes murmurantes.

Le sujet se dessine et l'intérêt progresse à la strophe suivante, quand la curiosité d'Iphis est éveillée par la vue confuse du petit batelet de joncs. Ses suppositions successives, ses questions pressées et qui n'attendent

pas la réponse, sont autant de traits vifs et naturels. La fin de la cinquième strophe contente la curiosité : l'enfant apparaît.

Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du malin Que vois-je ? — Regardez à l'horizon lointain.

Ne craignez rien, filles timides!

C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers, Le tronc d'un vieux palmier qui du fond des déserts

Vient visiter les Pyramides.

Quedis-je? Si j'en crois mes regards indécis, C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,

Que pousse une brise légère.

Mais non, c'est un esquif où dans un doux repos J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots.

Comme on dort au sein de sa mère.

Une fois l'enfant apparu, toute la lumière se concentre sur lui, ou plutôt il est la lueur même du sujet, comme dans cette toile fameuse du Corrège où la lumière provient uniquement de la face de l'enfant Jésus.

C'est d'abord son sommeil calme et protond sur l'onde agitée :

H sommeille ; et de loin à voir son lit flottant. On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant

Le nid d'une blanche colombe. Dans sa couche enfantine il erre au gré duvent ; L'eau le balance, il dort, et le goufi're mouvant

Semble le bercer dans sa tombe.

Puis son réveil et tous ses gestes, observés, retracés par une muse pieusement attentive : « Il s'éveille — il crie — il tend les bras. — Sauvons-le! » Le dernier mot est admirable. L'effet en serait plus grand, si trois vers tout entiers ne le séparaient de : Il tend les bras. Les deux pensées ont dû être simultanées ; la langue du poète eût dû traduire et rendre sensible ce phénomène. Mais la dure loi des vers et la fatalité du rythme ! Comme Fénelon triompherait de ce cas manifestement favorable à sa thèse, ennemie du vers français !

Mi

Il s'éveille ; a ccourez, ô vierges de Memphis 1 Il crie. ... Ah ! quelle mère a pu livrer son fils

Au caprice des flols mobiles?

Il tend les bras ; les eaux grondent de toute part. Hélas ! contre la mort il n'a d'autre rempart

Qu'un berceau de roseaux fragiles.

Le petit Moise sauvé, d'aprèa Millet.

Sauvons-le... — C'est peut-être un enfant d'Israël. Mon père les proscrit : mon père est bien cruel

De proscrire ainsi l'innocence.

Faible enfant ! Ses malheurs ont ému mon amour. Je veux être sa mère : il me devra le jour,

S'il ne me doit la naissance.

Iphis, dans celle dernière slroplie, se montre moins impassible, plus toucliéc des malheurs d'Israël que dans noire drame. Nous l'aimons mieux

ainsi. Mais quel mauvais jeu de mots termine son rôle ? « Il me devra le

jour, S'il ne me doit pas la naissance. » Ceci est du Victor Hugo jeune et

encore flottant.

La mère de Moïse n'a pas encore paru. Dans un mouvement ingénieux et heureux à la fois, le poète l'évoque à la lin. La strophe a sa beauté, mais on imagine quelque chose de plus magistral ; la main qui trente ans plus tard écrirale poème des Pauvres gens eût tracé alors d'une allure autrement vigoureuse cette figure de mère. Le dramaturge du moyen âge prend ici l'avantage.

Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel, Suivait des yeux ton fils, sur qui veillait le ciel ;

Viens ici comme une étrangère ; Ne crains rien : en pressant Moïse entre tes bras, Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas, '

Car Iphis n'est pas encor mère.

Où le poète moderne triomphe décidément et laisse bien loin derrière lui sou obscur prédécesseur, c'est dans la conclusion du poème. Ici Victor Hugo est vraiment le poète inspiré. A sa voix, les cieux s'ouvrent devant nous, la lumière de l'avenir éclaire nos regards, nous entendons le chant des prophètes retentir sur les harpes éternelles, nous sommes ravis en pensée. Toute l'œuvre de Moïse nous apparaît comme dans une gloire, et par delà son berceau prédestiné, le poète nous découvre un autre et plus divin berceau :

Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant La vierge au roi farouche amenait l'iiumble enfant,

Baigné des larmes maternelles.

On entendait en chœur, dans les cieux étoiles, Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés,

Chanter les lyres éternelles.

Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil ;

Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil,

Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.

Le jour enfin approche où vers les champs promis Gessen verra s'enfuir mal-gré leurs ennemis

Les tribus si longtemps captives.

Sous les traits d'uu enfant délaissé sur les flots, C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux,

Qu'une vierge sauve de l'onde.

Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Eternel, Fléchissez : un berceau va sauver Israël,

Un berceau doit sauver le monde.

{Odes et Ballades.)

La dernière scène, que nous emprunterons au Viel Testament, servie Jugement de Salomon. L'histoire en est connue. Il n'y en a pas de plus populaire, parce qu'il n'y en a pas qui atteste avec plus d'éclat la force de l'amour maternel.

Deux femmes, deux mères sont couchées dans la même chambre. Entre leurs bras lassés dorment leurs nourrissons gorgés de lait. Sans doute que la journée précédente a été rude et laborieuse, car il fait grand jour et nos dormeuses continuent leur somme pesant et dru : si pesant et si dru que l'une d'elles, Achilla, a, sans le savoir, étouffé son petit enfant sous le poids de son corps. Elle se réveille la première et procède avec allégresse au réveil de son enfant : « Tournez-vous, ma tendre rosée, toui'uezvous, ma petite gorge. Il faut qu'on vous allaite. » Vaines caresses, l'enfant est froid et rigide. Grande explosion de douleur : >( Mon fils ! mon fils! las ! il est mort ! »

Par hasard, les yeux d' Achilla tombent sur le lit où dort Vesca, sa voisine : c'est l'autre mère. Elle aperçoit le petit enfant de Vesca qui respire frais et vermeil, et soudain une mauvaise pensée liù mord le cœur. Sitôt pensé, sitôt réalisé. Elle dérobe l'enfant de Vesca et couche à sa place le petit cadavi^e.

Vesca s'éveille à son tour, et voilà que recommence en langage du temps le babil maternel. « Mon menton fourchu, dormez-vous '.■' Levons-nous, mon beau trumelet. Levons-nous, mon doux musequin. Vous mangerez un œuf mollet, et puis serez allaité de mon lait. J'ai grand courage à vous nourrir. Retournez-vous un tantinet, que je baise votre visage. » Mais, ô lamentable découverte ! elle reconnaît que l'enfitnt est mort et jette un cri perçant.

Achilla s'approche, jouant son rôle et berçant l'enfant volé dans ses bras. L'œil de Vesca n'a pas plus tôt rencontré le visage du doux nourrisson, qu'elle l'a reconnu pour sien. Vrai coup de théâtre maternel, auquel le poète a laissé toute sa simplicité. Achilla proteste effrontément, et une querelle furieuse s'engage entre les deux mères, devenues deux commères,

Trois sergents, d'après une miniature du xiv'' siècle.

« fortes en gueule », dirait Molière. Le vieux dramaturge s'en donne à cœur joie, de peindre cette colère, ce débordement d'injures populaires, de mots empruntés au vocabulaire de la halle au poisson. Elles conviennent à la fin de porter le débat devant le roi Salomon.

Le roi siège sur sou tribunal, assisté de son prévôt Bananyas. C'est une peinture que les poètes dramatiques du temps aiment à développer, celle des gens de justice, des audiences de tribunal. Il y en a dans les Miracles de Notre-Dame, dont il sera parlé plus loin, qui sont une vivante copie de la

réalité. Ici l'auteur ne s'est pas trop écarté des données historiques de soir sujet.

Salomon a grand'peine à calmer les deux mères, aies faire s'expliquer posément. Chacune maintient son dire. Le roi impassible ordonne à Bananyas d'apporter un glaive bien tranchant. Il fait de plus entrer troissergents que le sang elle meurtre n'effrayent pas.

(( Salo.mon : Où est cet enfant ? — Achilla. Le voici — Salomox {montrant les exécuteurs). Qu'il soit bouté (mis) entre leurs mains, pour qu'ils en fassent comme je dirai, ni plus, ni moins. {Aux mères.) Femmes, j'advise pour le mieux que ce petit enfant, ce poupon, soit coupé et partagé en deux, et chacune en aura sa part. — 1" serge.xt. Jevais le partager gaillardement — Salomox. Attends, ne te hâte pas.. — !'='' SERGE.\T. Prends-le par le pied, soudard. — 2'^ sergent. Il est mou comme pâte. — T' sergent. — J'ai mis sur lui la patte et le fendrai à travers l'échiné, et il n'y restera ni foie, ni rate, ni cœur, ni bovaux, ni poumons. »

Notez en passant comme le poète se complaît dans l'horrible. Signe certain que le public s'y complaisait aussi. Ces détails délectaient un peuple habitué à se repaître d'exécutions sanglantes, de scènes de tortures, d'écartellemenls et autres; il s'y endurcissait : résultat le plus certain de cettejustice sanguinaire.

Ici se dessine le caractère des deux mères : « Achilla. L'enfant était mien ; toutefois, puisqu'il plaît au roi, j'accepte debon cœur le jugement. J'aurai ma part de l'enfant comme toi et l'emporterai avec moi pour l'ensevelir honnêtement. Sa mort me fâche, sur ma loi, mais j'accepte le jugement. »

Vesca parle d'un autre ton. Ses entrailles se révoltent contre l'affreuse sentence : «Ah ! mon enfant ! ne pouvoir te secourir ! Sire, je vous crie grâce humblement: voulez-vous inhumainementtaire mourir l'innocente créature? Las! ne le faites pas mourir. Mais à cette femme maudite donnez-le plutôt, pour qu'elle le nourrisse! Je lui laisse ma part. Ah! qu'elle le nourrisse plutôt qu'il ne soit tué sous mes yeux. Hélas ! voir mourir mon doux enfant ! J'aimerais mieux qu'on me menât brûler. Baillez-lui le cher, précieux

LIVIîE DES MÈRES. 10

•enfant : je lui laisse ma part. — Adieu, mon beau fils triomphant. Pour toijesoufïre grande douleur, ma joie, mon bien, mon enfant. Il faut que je te baise. Sire, je vous en prie, qu'il vous plaise empêcher qu'on ne le décapite et qu'elle en fasse à son aise: je lui laisse ma part! »

Les accents de la vraie mère ont convaincu Salomon, lequel assiste impassible à la scène : du ton d'un juge il prononce la sentence que voici : « Par muret modéréjugement, devantun chacun je déclare que celle-ci est réellement la vraie mère de cet enfant. Prenez l'enfant sans blâme, car il est à vous justement, par mûr et modéréjugement. »

Et Vesca reprend avec une allégresse semi-lyrique : « Par mûr et modéré jugement, vous m'avez rendu mon enfançon : je vous remercie humblement, prince excellent de grand renom. [A r enfant.) Allons, mon beau fourchu menton, vous êtes à moi vraiment, par mûr et modéré jugement. »

Et le bon Bananyas répète en écho : « Par mûr et modéréjugement, le roi s'est montré vertueux, homme de grand entendement, prudent, sage, ingénieux. Son parler doux et amoureux a besoigné facilement par mûr et modéréjugement. »

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