SUITE DU THÉÂTRE. LES FILS DU ROI THIERRY ET LE BON CHARBONNIER
CATON MAITRE d'ÉCOLE. UN ÉTUDIANT EN MÉDECINE AU XV^ SIÈCLE.
Si, des Mystères, nous passons aux Miracles, nous n'avons pas une moins riche moisson à recueillir. Je feuillette la collection des i)//rac/psf/e Notre-Dame {[), et j'y vois en maint endroit l'enfant jouer son rôle avec
(!) Huit volumes ont déjà été publiés par la Société des anciens textes français, sous la direction de M. Gaston Paris (Didot, éditeur). Ils abondent' en détails curieux et quelques-uns nouveaux sur les mœurs de nos pères. Toute la société du moyen â"-e Y est peinte avec verve et fidélité. Leur nom de Miracles de Notre-Dame provient de ce que la Vierge y joue un rôle prépondérant et intervient presque toujours pour dénouer le drame au moyen d'un miracle.
DIÎ VIRGILE A SlIAKESPEAliR.
autant de liberté et d'ampleur que dans les scènes précédentes. On peut même dire avec plus d'aisance, parce que le poète est bien moins esclave du texte. Ce ne sont plus les pages de la Bible, mais de pieuses légendes tirées de la Vie des Saints, ce sont des traditions populaires dont il s'inspire. Son imagination se joue parmi ces nouveaux sujets, et sa verve se donne carrière. Sans compter qu'il se souvient en bien des cas des romans
Miniature d'un manuscrit latin du xiv° siècle à la Bibliotlièque nationale, figurant une représentation théâtrale.
de chevalerie et des poèmes d'aventures, se contentant de les découper en scènes et de les traduire sous la forme dramatique. Mais l'originalité, même dans ces imitations, apparaît dans le détail, les traits de mœurs, les tableaux d'intérieur, les satires caustiques du temps présent.
Nous prendrons comme échantillon de ce genre, moins nouveau que renouvelé, le Miracle du roi Thierry, véritable roman d'aventures, où le rôle des enfants a le mérite d'être très naturel et 1res vivant.
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Osanne, mariée au roi Thierry, met au monde trois jumeaux. La mèr& du roi, qui poursuit sa bru d'une haine féroce, substitue trois petits chiens aux trois petits garçons, et charge sa suivante Béthis de mettre à mort ces. derniers. Béthis, qui pousse loin l'obéissance passive, accepte la mission qu'on lui confie, et s'en va dans une forêt profonde. Mais là le couragelui manque (il est temps), à la vue de ces trois petits innocents qui lui rient :
« Or ça, il faut que je m'apprête à exécuter ces enfants, puisa les mettre en terre dans ce bois profond oii je suis. Egar ! ces enfants-ci me font fêle et me sourient courtoisement (oublions qu'ils viennent de naître). Et comment les mettrais-je à mort, quand ils me rient si doucement ? Je n'en ferai rien vraiment, puisqu'ils me font signe d'amitié. — Doux enfants, vous me laites pleurer de pitié. Que faire de vous ? Je ne vous mettrai point à mort, mais je vais vous couvrir de fougère et d'herbe verte. C'est fait ; Dieu vous veuille sauver. »
Elle s'en va, laissant les enfants dans un taillis. Peu d'instants après, un charbonnier, le brave Renier, vient faire du bois dans la forêt ; il entend de petits cris plaintifs, se met en quête et trouve les trois jumeaux queleur lit de fougère protège mal contre le froid et ne défend pas du tout contre la faim. Point de calcul, point d'hésitation chez ce brave homme. Il n'écoute que sa pitié et adopte les trois abandonnés.
« Enfants, leur dit-il, vous n'avezguère d'amis pour qu'on vous ait exposés ici. Par ma foi, j'ai de vous grand'pitié et pour l'amitié de Dieu, je vous emporterai tous trois et vous ferai nourrir, vous ne resterez pas dansce bois. »
Survient la femme du charbonnier. Son mari lui montre sa trouvaille, et elle éprouve d'abord quelque surprise et quelque émoi. Mais le récit du bonliomme l'émeut à son tour, et elle s'associe de bon cœur à l'acte charitable. « Loué soit Dieu, Renier! Puisqu'il en est ainsi, nous en ferons nosenfants et les nourrirons. Nous n'avons pas d'enfant, et ce sera grandemiséricorde. Que tout soit fait pour Dieu. »
Ne songe-t-on pas, en lisant cette scène, au i)oème des Pauvres Gens de Victor Hugo ? Charbonnier dans notre drame, pêcheur dans la Légende des
■Siècles, cela ne fait rien, c'est le même cœur qui ?jat sous des costumes différents ; ce sont lesmèmes sentiments de bonté et de tendresse populaire: ce sont en gros les mêmes paroles. Seulement dans Victor Hugo l'initiative de la bonne action appartient à la femme du pêcheur. Ici, elle appartient à l'homme, au charbonnier. Les deux thèses ont leur intérêt et leur "vérité.
Renier prend donc un des enfants sur son bras, sa femme les deux uutres, et ils se rendent, vers leur chaumière ? non, d'abord au moutier pour les faire « ehrétienner » (baptiser).
Le temps a marché ; nos trois marmots sont devenus déjeunes et jolis garçons, ignorants de leur naissance et charbonniers comme leur père adoptif. On les voit revenir du marché, poussant devant eux le cheval •chargé de sacs vides et qu'ils mènent droit à « l'étable ». — « Puis ils ■entrent en propos avec le bon Renier. « Père, dit l'un, nous sommes ici tous les trois qui avons bien gagné de faire bonne chère, car nous avons bien vendu nos trois sommes de charbons. »
Mais l'intérêt du voyage n'est pas là : ils ont rencontré un train de chas- •seurs de haut parage dans la forêt, et rien qu'à cette vue le cœur leur a 'bondi dans la poitrine. — « Père, je vous ferai assavoir : tout à l'heure j'ai vu un beau cheval gris ; ah ! si j'avais le pareil, père, je ne le donnerais m pour or ni pour argent. » — Père, dit l'autre, vous dirai-je vrai ? J'ai positivement vu tout à l'heure parles chemins un écuyer qui portait un faucon sursonpoing. Par mou àme, si j'avais le pareil, je le priserais plus que ■cent muids de bon charbon ! « Et le troisième : « Moi, j'ai rencontré un lévrier si bel et si bon, si gentil, si luisant, mené en laisse par un valet, <jue je n'ai pu m'empêcher de souhaiter : ah ! si j'avais cent livres d'argent à moi, je les donnerais de bon cœur pour que ce chien fût mien, car il les vaut certes bien, à mon avis. »
Ne trouvez-vous pas celte scène agréable et vraie ? vraie d'une vérité générale : tout adolescent désire posséder chiens, chevaux, brillant équipage [r/auck'U'fjuis caiiibusque, a dit Horace) ; vraie d'une vérité particulière : ces fils de roi senteut les premières bouffées de la naissance et du sang gonfler leurs jeunes cœurs. Leur ambition décèle leur illustre ori-
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gnie. Le bon charbonnier le sent bien, et il s'empresse, comme on dit, de rompre les chiens : <( A quoi bon ces désirs de gloire ? Mes enfants, laissez vos devis ; ce sont choses que vous ne pouvez posséder. Asseyez-vous, reposez-vous, et mangez dès que le dîner sera prêt. »
Or, comme on l'a sûrement deviné, ces écuyers, ces valets, ces chiens, ces chevaux appartiennent au roi Thierry, qui est venu chasser en propre personne dans la forêt.
Thierry s'acharne à la poursuite d'un sanglier, tant et si bien qu'il s'égare. La nuit le surprend et, séparé de sa suite, il est guidé par une petite lumière vers la cabane du charbonnier.
Le Roi. Ouvrez, ouvrez, maître ou valet. — 1" fils. Qui est là ? Père, ne bougez pas, restez coi, j'irai voir qui c'est. [Au chasseur.) Demandez-vous du charbon, Messire?»
Le roi répond qu'il veut un gîte et à souper. Renier reconnaît le roi, s'empresse autour de son hôte, ainsi que ses fils. Mais ceux-ci d'une autre manière que Renier. Comme plus haut, la force du sang agit en eux : « 1'"' fils. Sire, vos éperons d'or, c'est moi qui vais vous les ôter. — 2"'^ FILS. Voilà un beau surcot (vêtement de dessus) ; mon frère, regarde. Par ma foi, j'en voudrais un pareil. — 3""' fils. Et moi donc ! je le vêtirais pas plus tard que demain. [Au roi.) 0 Sire, la belle chose que vous avez à la main. » C'est sans doute l'anneau d'or du roi qui motive cette exclamation. Pour le coup, Renier trouve les garçons trop familiers, il les rabroue et les menace de leur donner « une onquielle ». Le roi le calme. La vue et le babil des enfants le ravissent : « Je ne puis rassasier mes yeux de les regarder. »
La charbonnière vient à propos prier le roi de se mettre à table. Cette scène du souper forme un petit tableau à la mode flamande, dont le charme est très vif. — « La charbonnière. J'étendrai une nappe blanche, cher Seigneur. Elle vaudra un plat. Je pense que vous prendrez en gré ce qui vous sera servi. Jamais je n'eus le cœur si content comme de votre venue. «^EUe associe les trois garçons aux devoirs d'hospitalité, et voilà nos petit*]^charbonniers en fonctions de pages. — « Tiens, mon fils, tiens cette serviette ; et toi, tu lui donneras à laver en versant l'eau de cette
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cruche sur ses mains. » — • « Dieu vous fasse prudhomme (sage) », répond le roi au petit qui lui verse l'eau. On s'assied autour de la table. La charbonnière apporte les mets. Renier fait office d'écuyer tranchant. Sur l'ordre du roi, il goûte les morceaux. On a fait honneur à l'hôte. On a mis en broche un oison « fin, gras et tendre. » Le roi se défie d'abord un peu : peut-être mange-t-il pour la première fois du mets populaire. Il goûte et approuve : la ménagère se rengorge et renchérit : « Mangez, Sire, sans danger, il est né dans cette maison. » Simple rencontre ou réminiscence d'Ovide, dans l'épisode de Philémon et Baucis ?Jene sais, mais le trait est heureux et d'un vrai poète.
Cependant l'oison « fin, tendre et gras, » donne soif au prince. Par malheur, il lui faut se contenter du vin aigrelet du charbonnier, car il n'y a pas de cabaret à trois lieues à la ronde. Mais le roi est trop courtois pour se plaindre, et puis il tient « qu'en un besoin, tout est bon. » Darius, qui fut un grand roi de Perse, l'avait dit avant lui. Comme il fut écuyer tranchant. Renier se faitéchanson, verse et goûte le vin. Le roi, mis en belle humeur, feint de trouver que son verre n'est pas assez plein : «Versez — Sus !... Mais il y en a trop petit. Cet oison m'a donné appétit de boire. — Le charbonnier. Cher Sire, c'est bien à croire. Tenez et buvez en santé. Je l'ai assez goûté et hanté pour le trouver bon. » Quel joli mot de propriétaire vantant sa récolte ! Et quel loyer il reçoit du prince, tout à fait digne décidémenlde l'accueil qu'on lui fait. « Hôte, je vous tiens pour pi'ud'homme, qui êtes garni de tel vin. 11 est sain et net, clair et fin. » Et de nouveau il tend son verre.
Les enfants se sont sans doute esquivés, car le roi les redemande. La charbonnière les ramène, en leur recommandant une bonne tenue et de se découvrir. « Otez-moi ces chaperons ; il ne fait pas froid. » Maxime de la civilité puérile et honnête qu'on ne s'attend pas à trouver dans cette cabane.
Frappé de la grande mine de ces garçons, le roi Thierry ne peut croire qu'ils soient les fils de ce couple de charbonniers. Renier, qui ne demande qu'à jaser, raconte la sinistre aventure, et comment il les a trouvés dans la forêt de Sarragosse, recueillis, baptisés^ élevés. Tout à
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coup il s'interrompt et tombe aux pieds du roi : « Egar I Sire, je vous vois pleurer. Parla miséricorde de Dieu, pardonnez-moi si j'ai fait ou dit quoi que ce soit encontre Votre Majesté. Je n'y mis aucune mauvaise pensée. » Le roi le rassure. Il emmène toute la famille à Sarragosse, interroge la demoiselle Béthis, et le récit de Béthis confirmant le dire de Renier, il récompense généreusement le charbonnier et sa femme : « Plus ne te sera besoin de vendre du charbon. Tous les jours vous aurez dix livres à dépenser ; c'est le premier point. Ensuite, je vous mettrai de mes gens, je vous donnerai robes, chevaux et autres biens. »
Si l'on se souvient du bon Varocher, dans une de nos citations de poème épique, on trouve entre lui et Renier un air de ressemblance. Ce sont deux vilains dont le poète s'est complu à retracer le grand et noble «œur. On conçoit les applaudissements qui devaient accueillir de tels personnages, transportés du roman à la scène et faisant entendre à des milliers de vilains comme eux le langage de l'honnêteté, du dévouement, ■du sacrifice. Un théâtre qui dès son enfance était si pénétré déjà de l'idée morale, méritait de posséder un jour un Corneille.
Le dénouement du Miracle du Roi Thierry peut se conter en trois lignes. Les fils du roi deviennent promptement de preux chevaliers. Le roi les emmène à la recherche d'Osanne, leur mère, qu'il a, sur de faux conseils, chassée de sa cour. Ils la retrouvent, pauvre servante, dans une auberge de Jérusalem, et la ramènent dans son palais.
Les choses ne tournent pas toujours aussi bien pour l'enfant, dans ces drames. La dureté des mœurs féodales les atteint comme leurs pères. On en trouve un exemple saisissant dans le Mystère de saint Louis, par Pierre Gringoire. Il s'agit d'un délit de chasse, chose terrible à cette époque, plus terrible dans la circonstance, car l'incident se produit sur les terres d'Enguerrand, sire de Coucy, d'impitoyable mémoire. Trois écoliers des écoles de l'abbaye de Saint-Nicolas, près Laon, ont courageusement travaillé. L'abbé leur permet pour récompense d'aller chasser dans les bois de l'abbaye, car ils sont de noble lignée, ont droit par conséquent aux plaisirs de noblesse. Ils partent avec leurs arcs. L'un d'eux fait lever un lapin. Us le blessent et le poursuivent ; mais, dans le feu de la poursuite,
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ils franchissent, sans le savoir, la limite du domaine abbatial et prennent le lapin sur les terres de Coucy. Or le sire de Coucy est justementà chasser dans le bois, et il a recommandé bonne garde et sévère justice à ses forestiers. Ceux-ci n'ont pas besoin de ce stimulant. Ils guettent nos petits chasseurs, les surprennent et les saisissent au collet. « A mort, ribauds », dit le premier garde, les menaçant de son arbalète. Les enfants réclament, expliquent leur cas : paroles superflues ; selon leur consigne, les gardes -sonnent du cor pour prévenir monseigneur Enguerrand de Coucy. Celuici accourt, et d'emblée : c Qu'est-ce que ces paillards ont fait ? — i" garde. Monseigneur, ils chassaient en votre bois et pourchassaient le gibier parmi ■ces buissons. — Le sire de Coucy. Ah ! traîtres, ah ! paillards garçons, larrons, vilains, chassez-vous mes cerfs, biches, daims, en ma forêt ? Je renie Dieu si jamais vous partez de ce lieu sans souffrir mort dure et cruelle. » Il mande le bourreau, lequel n'est jamais loin du maître, dans notre ancien théâtre, et sur la place les trois innocents sont pendus. Ce n'est pas sans nous attendrir sur leur sort. Ces enfants ont à la fois le courage de la mort et le regret de la vie : « Ilélas ! on nous vend bien cher le plaisir qu'en ce bois nous sommes venus prendre. — Mes compagnons,
voici la fin de nos jours ; nul ne nous peut secourir Je prie Dieu qu'en
son saint paradis nous le voyions tous les trois aujourd'hui ; adieu, mes amis. — Hélas .'que diront nos nobles parents, quand ils sauront notre mort très dure et amère? — Je plains mon père, — et moi ma mère. — Le sire de Coucy. Ces coquins prêcheront tout le jour : dépêche-les, bourreau. » Cependant l'abbé, inquiet du retard de ses écoliers, vient à leur recherche, et ne trouve plus que des cadavres pendus aux branches. Il les détache pour les faire ensevelir dans l'abbaye de Saint-Nicolas. Tout cela est lugubre. Mais l'heure de la justice va sonner, et saint Louis, remplissant son rôle de justicier, citera à son tribunal messire Enguerrand de Coucy. Si l'on songe que l'auteur de ce mystère est contemporain de Louis XI, un autre justicier moins droit et moins pur,mais encore plus terrible que saint Louis, on sent frémir derrière cette scène comme un souffle de révolte contre l'abus de la force et des droits féodaux, et Pierre Gringoire nous paraît être dans cette circonstance l'interprète autorisé, ému des colères de Jacques Bonhomme.
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On se rappelle, dans le roman de Flore et Blanche fleur, cette jolie esquisse de la vie scolaire et l'estime que le trouvère professe pour l'instruction. Le même sentiment se manifeste à plusieurs reprises dans notre vieux théâtre. Le goût du savoir y est répandu, et les maîtres de la science y sont en honneur,
« Hé dieu ! Si j'eusse étudié, — Au temps de ma jeunesse folle, — • Et à bonnes mœurs dédié, — J'aurais maison et couche molle ! — Mais quoi ! je fuyais de l'école — Comme fait le mauvais enfant. — En écrivant cette parole — A peu (peu s'en faut) que le cœur ne me fend. y>
Lorsque Villon écrivait sur lui-même ces jolis vers, peut-être sortait-il de la représentation de quelque scène semblable à celles que nous allons citer. Le théâtre produit de ces impressions salutaires, et nos dramaturges n'y épargnaient pas leur peine.
Dans le Viel Testament, le Christ est modelé sur le patron d'un enfant précoce et studieux. Dans le Miracle de la Nativité, il entre chez un libraire pour emprunter un livre, et c'est le livre des prophéties du « bon Isaïe ». Au temple, il soutient une docte et longue conférence en face des docteurs de la loi, elles « mate tous. » Si bien que ceux-ci, âmes vulgaires, vont, pour se consoler, déguster chez l'un d'eux « Rôts et pâtés, poisson, blanc pain, — Et du bon vin de Saint-Pourçain. »
Dans le Miracle de saint Jehan Chrysostàme, le petit Jehan, orphelin et dénué de tout, est recueilli par un bon curé, lequel conduit son gentil protégé chez le roi, pour le faire admettre dans la chapelle, a Sire, je vous .amène cet enfant, pour être de votre chapelle. Il a voix gracieuse et belle, et sait chanter répons et Traits, et il est de bonnes gens extrait (issu). » Le roi fait bon accueil à Jehan, ordonne qu'on le fasse manger et qu'on lui taille une robe neuve à sa livrée. Mais cela ne suffit pas au bon curé. Et l'instruction de l'enfant, qui donc y pourvoira ? « Monseigneur, ne vous déplaise, souffrez qu'il suive encore l'école, car il est de si bonne cote (caractère, dispositions naturelles) qu'il apprendra tant qu'on voudra, et c'est pourquoi il en vaudra mieux toute sa vie. » Le roi y consent, et pendant que la reine caresse l'enfant et loue sa gentillesse, le roi donne l'ordre
qu'après l'avoir repu et vêtu, on le conduise à maître Josce l'Allemand : « et dites-lui que je lui recommande de le bien instruire. » Dans le Miracle de saint Valentin, l'empereur de Rome s'avise qu'il est
Une école primaire. Fac-similé d'une gravure de la biographie d'Innocentio da Silva.
temps d'apprendre lettres à son fils. Il mande le sage Caton, le maître d'école le plus réputé de Rome, et lui confie l'enfant, non pour vivre^dans le palais à titre de précepteur, mais pour emmener le petit prince à l'école, parmi les autres écoliers. Caton promet de faire de son mieux : « En peu de temps, je le ferai être clerc (savant). » — Puis, se tournant vers l'enfant :
« Or me dites, mon doux enfant, mettrez-vous bien votre diligence à être clerc ? — Oui, maître, sans négligence, et selon mon pouvoir. » Réponse qui ravit d'aise un vieux chevalier, lequel ne manque pas l'occasion de faire sa cour : « Il répond sagement en vérité, et comme un digne enfant qu'il est. »
Voilà donc l'élève et le maître partis pour l'école. On s'attend à trouver dans les scènes suivantes un tableau de la vie scolaire au moyen âge, mais la pièce prend une autre direction. Caton a un fils, lequel estgravement malade. Pour le soigner il fait quérir en Nervie un saint homme, nommé Valentin, qui a la réputation de guérir toutes les maladies parla seule vertu de son regard, ou par l'imposition des mains. Ce Valentin est un chrétien qui du même coup convertit à la foi chrétienne Caton, son fils, et ses cinq grands élèves, Dorech, Josephus, Joslas, Bazi, etc. Caton est si touché des clartés de la foi nouvelle qu'il reuonce à l'enseignement profane : « Jusqu'ici, Seigneurs, dit-il à ses disciples, dans mon école j'ai fait des leçons de logique, dialectique, rhétorique, et autres mondaines sciences ; en quoi j'ai mis grande diligence. Sachez que je les laisserai toutes et ne vous apprendrai plus que théologie et la loi nouvelle, car je vois clairement que toute autre science est vaine. »
Le petit prince a été converti comme les autres, sans en rien dire. Rappelé à la cour de l'empereur qui ne l'a pas embrassé depuis longtemps, il l'entreprend d'abord sur ce mot «nos Dieux », et, précurseur de Polyeucte et d'Esther, lui démontre qu'il n'y a qu'un Dieu. Cela choque beaucoup le vieux chevalier de tout à l'heure que Dieu le Père souffre Dieu le Fils, et de plus ce fin courtisan pressent une tempête sous le crâne de l'empereur. En effet, l'empereur éclate, fait jeter en prison et livre au bourreau les cinq disciples devenus chrétiens, ainsi que Valentin, leur initiateur. Seul Caton et l'enfant sont épargnés.
Voulez-vous une scène d'enseignement supérieur ? Le il/^rac/e de saint Panialéon nous la fournit complète.
Pantaléon, fils du sénateur Estor, est un garçon d'une quinzaine d'années. Le père juge qu'il est temps pour lui de choisir un métier, « afin de pouvoir honorablement maintenir son nom, sans avoir besoin d'autrui. »
C'est d'une bonne morale pratique. Il a choisi dans sa sagesse la profession de médecin. Pantaléon, qui est d'une docilité exemplaire, consent à toiit ce que veut son seigneur et père. Estor va donc trouver maître Morin, un médecin en renom. — » Estor. Maître Morin, sans aller outre, voulezvous me parler, je vous prie ? — Maître Morin. Volontiers, mais dites sans délai ce que vous me voulez. — Voudriez-vous bien prendre mon fils Pantaléon pour apprenti. Dites oui. — Votre fils? et quel âge a-t-il ? —
L'apothicaire dans son officine.
Maître Morin, sur ma parole, il a quinze ans passés, il est beau garçon et intelligeut ! — S'il est tel que vous le dites, je le prendrai volontiers. » Phrase dépure politesse ; maître Morin, en homme d'expérience, et qui a lu la fable du hibou, ne s'en rapporte qu'à son propre jugement. Il lui faut UQ diagnostic. On amène l'enfant, il l'examine et se montre satisfait : « Pour ce que je le vois grand et net, Messire, je le prendrai volontiers et lui apprendrai le métier, parfaitement, s'il ne tient qu'à moi. Mais... « Ce mais se rapporte à la question d'argent. Maître Morin ne donne pour rien ni ses remèdes, ni ses leçons. « Mais je vous le dis carrément, il devra me servir sept ans entiers, et j'aurai en plus dix livres de vos.
deniers. » Marché conclu, le père confie son fils au mire (médecin) priant bien celui-ci de lui apprendre « le fait de degré en degré. »
Voilà donc Pantaléon apprenti médecin, apprenti chirurgien, apprenti herboriste, les trois choses vont ensemble. Ils sont sur une place, attendant la pratique, absolument comme le marchand de toile ou le cabaretier, et maître Morin commence l'instruction de son élève : « Or ne mets pas de nonchalance, quand tu me verras besogner, de regarder comment faire soit pour découvrir une plaie, soit pour la laver et l'ouvrir, soit pour y mettre emplâtre ou tente, et pour la lier. Aie l'œil et la pensée à tout cela. »
Un peu plus tard, quand Pantaléon a déjà pris goût à la chose, c'est un examen de botanique auquel nous assistons : « Pour accroître ta science, dit maître Morin, il te faut connaître les herbes dont tu feras des onguents quand tu m'auras quitté. » — Et le jeune Pantaléon répond doctement : « Maître, je connais très bien ortie et cerfeuil, persil, macédoine et millefeuilles. Je connais très bien cresson, olenois, séneçon, tenasie, coquelicot, lis, menthe, mouron, plantin, et une gentille feuille nommée cloque, sans compter la langue de chien. Je les reconnais toutes à la vue. »
Cette nomenclature ravit d'aise maître Morin : « Pantaléon, beau fils, à merveille! Si tu savais appliquer à point toutes ces herbes, tu serais digne de passer maître. Tu iras m'en cueillirquclques-unes, et de retour, je t'apprendrai la manière d'en faire bon emploi. »
Parla suite, Pantaléon, devenu maître, rencontre le prêtre Hermolaiis, et se tait chrétien. Les miracles aidant, il guérit tous les malades qui le viennent consulter. Le bruit s'en répand, les clients affluent chez lui et se détournent de maître Morin. De dépit, ce dernier dénonce Pantaléon à l'empereur. L'empereur décide qu'une épreuve sera faite. On amène un « homme courbe », c'est-à-dire un homme perclus et couvert de rhumatismes. Les prêtres païens invoquent leurs idoles. Peine inutile, l'homme courbe ne se redresse pas. A peine Pantaléon lui a-t-il imposé les mains que le malade s'écrie joyeusement : « iMes os s'étendent et s'accroissent ; je crois que je vais me redresser, je me sens guéri par tout le
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corps. » De reconnaissance, le perclus se fait chrétien, et de même un aveugle. L'empereur en ressent tant de colère qu'il livre Pantaléon au supplice (1).