FARCES ET MORALITÉS. LES ENFANTS DE MAINTENANT. UN ECOLIER
QUI A OUBLIÉ LE FRANÇAIS. DANGERS DE l'aRITIIMÉTIQUE. LE TES- TAMENT DU CHANOINE.
Les Poèmes chevaleresques, les Mystères et les Miracles envisagent les choses parleur aspect brillant et élevé. Il est dans leur essence de rechercher l'idéal et d'en retracer l'image. Pour trouver la contre-partie, il faudrait consulter l'œuvre comique, particulièrement les farces, les moralités, les fabliaux. Le poète comique et le conteur sont naturellement amenés à faire la satire du monde qui les entoure. C'est la loi de leur art et sa raison d'être. Il faut donc nous attendre à trouver dans ces œuvres nouvelles une génération d'enfants beaucoup moins parfaits que ceux du théâtre tragique et de l'épopée. On le regrette ; on s'accoutume volontiers à ces personnages où le poète peint les enfants tels qu'ils devraient être, et non absolument tels qu'ils sont.
Plus ressemblants peut-être sont les héros d'une Moralité qui fut célè-
(1) Chemin faisant, ne privons pas le lecteur d'une jolie scène de consultation, où la nature est bien observée. C'est chez maître Morin. Un homme <£ contrait » [contraclus, variété de l'homme courbe) vient le consulter sur son cas. Il arrive en scène en geignant, en pleurant au souvenir de sa beauté passée : « Hélas ! on ne parlait d'un bel homme sinon de moi. » Maître Morin le palpe assez lourdement, si bien qu'il lui arrache un cri de douleur : « Vous me blessez trop malement à cet endroit, maître. » — « Je ne puis y aller plus doucement, répond maître Morin. Je ne sais de quoi tu te plains. C'est le mal dont ton corps est plein qui sans doute t'a retrait les nerfs. Je te dis que tu as une goutte que nous nommons palasine, et contre laquelle nulle médecine ne vaut. » — « Il me faut donc mourir ? » demande mélancoliquement le contrait. — « A peu près, répond maître Morin ; à moins que tu ne puisses te procurer un cœur de
phénix, auquel cas » Sur ce bel apophthegme, maître Morin congédie son malade,
non sans regarder de quel coté il se dirigera. Et naturellement c'est à la concurrence, c'est-à-dire à Pantaléon, que notre homme va s'adresser.
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bre sous le titre de: « Les enfants de Maintenant » (1). Les personnages sont pour la plupart allégoriques, selon la mode du temps elles lois du genre. Néanmoins dans le cas actuel leur physionomie est assez accentuée, leur langage assez naturel pour faire oublier l'étiquette allégorique.
Maintenant est un bon bourgeois, sur le retour de l'âge, marié à la dame Mignotte. Ils ont deux beaux enfants « qui croissent et sont jà moult grands. » Se sentant vieillir et se souciant de leur avenir, et aussi de ne plus dépenser autant pour eux, le bonhomme, qui n'a pas grande cervelle, non plus que sa femme Mignotte, se décide, sur l'avis de celle-ci, à consulter Bon-Advis, un sage celui-là, et qu'on n'interroge jamais en vain. Le couple se rend donc au logis de Bon-Advis, suivi des deux enfants, Finet et Malduict. « Vous êtes un grand conseilleur, dit Maintenant, on ne pourrait trouver meilleur. Sans fraude ni tromperie, conseillez-nous , je vous prie, sur nos entants que voici, qui nous donnent moult souci : commeut se pourront-ils chevir (sustenter) après nous? Je ne suis pas fort hérité. Comment leur apprendrai-je àvivre?)i Le sentencieux Bon-Advis cite Caton, se répand sur l'éloge de la science; « car on peut perdre par fortune l'héritage et lapécune, mais on ne perd point sapience qu'on a apprise en son enfance. » Il conclut : « Baille-les à Instruction qui loyalement les instruira ».
Ce seul mot d'Instruction fait éclater la mère (une sotte personne, cette dame Mignotte) : « Par saint Nicolas, ce ne sera pas. Je les en garderai, beau Sire. Voulez-vous mes enfants détruire, que j'ai nourris si tendrement? » — « Il ne s'agit pas de les détruire, mais de les instruire en science et bonnes mœurs ; ils en deviendront meilleurs, et ils vous assisteront vous-même dans votre vieillesse. » Ce point de vue positif et bourgeois fait réfléchir Miguotte, qui cède, en soupirant ces mots : « Mais j'ai peur qu'ils ne soient battus. » Maintenant est peu touché de cette crainte, et le couple bourgeois décide qu'on se rendra chez Instruction.
(!) Le titre complet, lequel est tout un programme, est ainsi rédigé : Moralité nouvelle DES ENFANS DE MAINTENANT, qui sont des écoliers de Jabien, qui leur monstre à jouer aux cartes et aux dez et entretenir Luxure, dont l'un vient à honte, et de honte à désespoir, et de désespoir au gibet de perdition, et l'autre se convertit a bien faire. (Ancien théâtre français de Jannct, tome m.)
DE VIRGILE A SHAKESPEARE. 16t
Mignotte, en vraie mère du temps présent, fait faire toilette ù ses deux fils, et elle se rend chez Instruction. Il paraît que les maîtres d'école et. régents ne jouissaient pas d'une grande réputation de désintéressement, car le premier mot de Mignotte pour se faire bien venir, c'est : « Monseigneur, entendez-moi, si vous voulez gagner argent. » Et Instruction s'empresse de répondre : « Oui, certes diligemment, je ne demande que monnaie. » Mignotte expose l'affaire, et voilà Instruction lancée dans une verbeuse nomenclature, laquelle, depuis l'a, b, c, jusqu'à médecine, astrologie, théologie, comprend non seulement toutes les sciences, mais encoretous les métiers, toutes les professions libérales ou non, comme : « maçon, ou charpentier, couvreur ou boursier ou gantier, orfèvre, fondeur, tavernier, ou boulanger ou savetier. »
Mignotte, dont la tète vide tourne à tous vents, voudrait bien qu'ils apprissent tout cela et quelque chose encore, puis elle est reprise de terreur, et souhaite qu'ils puissent vivre sans rien faire; enfin, elle se fixesur deux professions choisies : « Faites de l'un un prélat d'église, del'autre un juge ou un avocat, dont nous puissions avoir grand état, grand honneur et grande richesse. » — « C'est que, dit Instruction, telles seigneuries et grandeurs ne s'acquièrent pas si facilement. Il faut ne dormir guère, moult travailler, coucher tard et lever matin, et savoir bien parlerlatin. » — « Oh ! dit Mignotte, nous voudrions seulement qu'ils apprissent bien à lire, à Récrire, à parler grec et latin, et tout cela, d'ici à lundi matin : et vous aurez bon salaire. »
Il faut expliquer à la bonne dame que l'étude exige un peu plus de temps. — « Soit, mais nous ne voulons pas qu'ils soient battus^car ils sont tendres. » Sur cela, Instruction ne peut s'engager. « J'en ai vu battre de plus petits. L'on doit châtier (corporellement) les jeunes gens. » Puis il s'avise d'une idée qui eût dCi venir plus tôt : « Mais dites-moi de quel métier fut leur père en son temps? comment a-t-il nourri ses deux enfants et gagné sa vie? — Il a vécu du métier de boulanger. — C'est unbon métier pour gagner, et qui convient à la vie humaine. La profession n'est pasvilaine, vous y pouvez mettre vos enfants llfaitbon de suivre la profession paternelle... Pas n'est besoin d'une autre école. »
LIVEE DES ENFANTS, -L
Après cette leçon de bon sens positif, et quelque peu étroit, mais bien assorti aux traditions de l'époque. Instruction s'avise de regarder les enfants. Us lui paraissent trop bien vêtus pour des étudiants : « Leur habit n'est pas convenant. » — La réponse de Mignotte est celle de toutes les mères dans tous les temps : « C'est la mode de maintenant ; Ion vèt ainsi les écoliers. » — « Quoi, dit Instruction, tant de piliers ; à leurs robes de si grandes manches, tous les jours et non pas seulement les dimanches, ces grands bonnets et ces chapeaux ! — Ils en sont plus jolis et beaux, et plus chaudement, répond Mignotte. — Vous l'entendez mal : ce n'est point l'habit qu'il leur faut. Un jeune enfant a le sang plus chaud qu'un vieillard, et c'est de bonne sagesse, de ne les pas trop couvrir.., d'aucuns disent qu'il vaudrait mieux les faire aller nu-tête ; mais sottes gens que vous êtes, vous les gâtez par votre mignotise. — Et que voulezvous ? c'est la guise des bons enfants de maintenant. »
Finalement, Mignotte laisse ses deux fils aux mains de Instruction. Le premier soin du maître est de leur enlever leurs chapeaux et de leur donner des vêtements plus modestes. Puis un long sermon pédagogique et moral. Sermonner est, on l'a vu, le grand défaut de Instruction. Son début auprès des deux écoliers n'est pas très heureux. Elle leur annonce d'emblée un avenir de coups de verge : c'est le destin. Belle perspective ! « Je vous dis, mes enfants, qu'il faudra que vous soyez châtiés. Si vous voulez être de bons écoliers, venez à Discipline, humblement, la tète encline (baissée). »
Nos deux enfants gâtés n'entendent pas du tout de cette oreille-là ; ils se dérobent à Instruction et à Discipline, se perdent, commettent mille sottises ; après quoi, l'un, mieux avisé, se repent et se corrige ; l'autre, pécheur endurci, fait connaissance avec le gibet.
La morale de cette Morulilé, c'est donc qu'il ne faut pas gâter ses enfants, comme le font Mignotte et Maintenant. On voit que, en pareille matière, le procès du temps présent est une vieille thèse, et que le reproche aux enfants d'abandonner les mœurs et profession de leurs pères ne date pas d'hier. Aristophane, dans sa comédie des Nuées, nous le disait il y a deux mille ans. Instruction et Discipline le répétaient
il y a quatre siècles, et nous ne manquons pas de voix de bonne volonté pour nous le répéter encore. L'avantage des prêcheurs de notre temps est qu'ils ne mêlent pas de verges à leurs sermons. Le point gagné, c'est la douceur, « la sévère douceur », comme dit Montaigne, lequel a bien le droit d'être cité ici, car il est le premier qui ait protesté contre la rigueur de la discipline scolaire telle que le moyen âge l'avait léguée au xvi^ siècle. Nous le retrouverons tout à l'heure.
La farce joyeuse de Maître Miminse rattache jusqu'à un certain point à la moralité précédente. C'est une satire du pédantisme scolaire, de cette espèce particulière de pédantisme qui consiste à délaisser la langue maternelle pour ne parler plus que latin.
Un bourgeois nommé Raulet et sa femme Lubine ont confié leur fils à un maître d'école. xA.u bout d'un temps , d'étranges nouvelles leur parviennent. Leur fils ne parle plus français. « Son maître l'a mis à ses lois et il s'y est fourré si avant qu'on ne l'entend non plus qu'un Anglais. » Dame Lubine est fort irritée et querelle son mari haut et ferme : « C'était bien la peine de le mettre à l'école ! ne savait-il pas tout ce qu'il y a dans ces livres qui leur ont coûté si cher ! Maître Mengin (un autre maître d'école probablement) ne nous a-t-il pas dit qu'il a le plus beau génie qui se puisse voir en un enfant ? »
Que faire ? Conduire à maître Mimin (c'est le nom du garçon) sa petite fiancée ; peut-être que celle-là lui fera retrouver l' usage du français 'par la force des souvenirs d'enfance.
Tandis que la coquette petite fille fait sa toilette, nous sommes transportés à l'école. Ici une scène entre lemagister et maître Mimin scène absolument burlesque, mais gaie et amusante comme certaines folies de Molière. A toutes les questions de son maître, Mimin répond dans un latin macaronique qui annonce celui du Malade imaginaire, dans la célèbre farce ou cérémonie finale. Aussi n'obtient-il en guise d'élooe que cette apostrophe : Quel maître Aliboron ! C'est sur ce mot que survient le père puis tout le reste de la compagnie.
On salue, lemagister invite Mimin à répondre enfrançais; mais le pauvre écolier latinisé ne saurait, et toujours son jargon macaronique qui coule
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de source : « Le mâgister. Salue tes parents en français, domine. — MiMiN. Ego non scio. Parus, merus, Raoul mâchera, filla, douchetus poupinis, donnarea mariaris, saluare compania. — Raulet. Nous n'entendonsrien à cela. — Le magister. Eh ! il vous salue, mes amis. — Mimin. Patrius,merius, Raoul Machua, filla, douchetus poupinis. — Dame Lubine. Parlez français, parlez quia. — Mimln. Quia ! parlaris latina. — La fia.ncée,. Mon père, sur ma foi, je ris de l'ouïr. — Raulet. 11 sait beaucoup, ouida! — Mlmix. Patrius, merius,... etc. » Dame Lubine veut emmener son fils; elle est furieuse contre le maître d'école qui le lui a mis dans cet état : « On sait bien d'où cela lui vient. Ils sont des maîtres si pervers, qu'ils battent leurs clercs (élèves) pour un vers. Vous l'avez trop tenu sous, verge. Vous ne l'aurez plus. »
A sujet burlesque, burlesque dénouement. Dame Lubine suggère l'idée de l'enfermer dans une cage comme un oiseau, puisque les oiseaux en cage apprennent à chanter. Ainsi fait-on, et l'instant d'après, pour répondre à sa mère et à sa fiancée, Mimin se remet à parler français, si gaillardement même que l'on serait embarrassé de reproduire le dialogue. Sa crainte du latin est telle qu'il se refuse même à prononcer le nom de magister, cela sent trop l'idiome de Cicéron.
Terminons par une anecdote réjouissante. On sait que les écoliers pauvres gagnaient leur pain en se mettant au service des écoliers riches. Ces écoliers gagés n'avaient pas une très bonne réputation de probité ; d'où le surnom de larronneaux [latrunculi] qui leur était dévolu. A Paris, ils formaient, paraît-il, une espèce de bande, ayant ses chefs. « Un jour, leur chelles assembla tous pour savoir lesquels étaient les plus habiles dans l'art de gagner sur les commissions (nous dirions en langage de nos jours : faire danser l'anse du panier). Le premier dit : Maître, sur un denier, je gagne une poitevine (comme qui dirait le sou pour livre). — C'est peu, dit le maître. — Un autre répondit : Sur un denier, je gagne une obole. — Un troisième dit qu'il en retirait trois poitevines. Après beaucoup de paroles de cette sorte, l'un d'eux se leva et dit : Maître, sur une poitevine, je gagne un denier. A ces mots, le maître s'empressa de le faire asseoir par honneur auprès de lui, en disant : Dis-nous comment tu t'y prends. —
Voici : j'ai un ami de qui j'achète toujours les légumes, la moutarde et tout ce qu'il laut pour la cuisine de nos maîtres. Cet ami pour une poitevine me donne un quart de moutarde, et moi pour chaque quart, je compte cinq poitevines, d'où quatre poitevines de bénéfice pour moi. » — « C'est ainsi, ajoute mélancoliquement le narrateur de cette véridique histoire, que ces petits voleurs ne deviennentsavants que pour faire le mal (1). »
Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'instruction est accusée de tous les méfaits. Elle n'en est pas moins bien portante, ni moins honorée.
Ces faits et d'autres n'empêchèrent pas un bon chanoine de Laon, maître Etienne Védé, natif de Boissy-le-Sec, de fonder, en 13.56, le collège de Boissy pour les seuls écoliers pauvres. Les lignes suivantes, extraites de son testament, sont curieuses par la volonté bien arrêtée qu'il y exprime que cette fondation profite seulement aux indigents : « Nous voulons en vue de Dieu faire une aumône à des écoliers pauvres de notre
famille, qui ne pourraient autrement se soutenir dans leurs études
S'il n'y en a pas de notre famille, on en choisira dans le village de Boissy ou dans quelque village voisin, pourvu qu'ils ne soient pas nobles, mais du petit peuple et pauvres comme nous et nos pères l'avons été. » (Ouvrage cité, page 249.)