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PATRE ET SES ENFANTS

Le seizième siècle en France est un siècle de transition. Une poésie finit, une poésie commence. L'inspiration qui a produit les chansons de geste est depuis longtemps éteinte. Celle qui préside à la composition des Mystères n'est pas loin de disparaître. Assurémentles spectateurs ne font pas défaut encore à ces représentations de nos vieux drames religieux et populaires :

{\) Histoire littéraire de la France, tome xxiv, p. 477.

ICG LIVRE DES ENFAJiTS ET DES MÈRES.

en 1529, à l'hôtel de ^''landres, François I et sa brillante escorte de dames et de seigneurs vont pleurer aux scènes pathétiques du 5«m/?cef/'^?;raAfl?î!, celles-là même qui font partie du Mystère du viel Testament, et dont nous avons plus haut donné l'analyse. Mais c'est le dernier éclat d'un art près de s'éteindre.

Quand Henri II monte sur le trône, une représentation dramatique fait partie du programme des fêles de joyeux avènement. Théodore de Bèze est le poète, et il traite ce sujet cher à la foule, le Sacrifice d'Abraham. Le vieux texte ne suffit donc plus ; il faut une forme, une poésie nouvelle. L'œuvre de Théodore de Bèze, qui n'est plus un mystère, qui n'est pas encore une tragédie, marque bien la transition : elle tient de l'un et l'autre genre : du mystère parle sujet, la naïveté des sentiments, le mètre ; — de la tragédie par quelque chose de plus grave, de mieux composé, de plus serré et de plus soutenu (1).

Mais voici que l'antiquité classique, avec ses trésors de poésie et d'éloquence, détourne sur elle toute l'attention des auteurs, toute la sympathie du public lettré. Une école célèbre, une pléiade de poètes se range, en bon ordre, sous la bannière de Ronsard. La tragédie va décidémentremplacer le vieux drame populaire. Elle a pour pères Jodelle et la Péruse, ce dernier, auteur d'une Ulédée, imitée de Sénèque. Un autre poète, Florent Chrestien, dans une tragédie de Jephté, librement traduite du latin moderne de Buchanan, se souvient avec bonheur de l'Iphigénie d'Euripide, et trouve des vers heureux comme celui-ci : « Ayez pitié de moi, mon père

Si jamais votre col fut chargé du doux faix De ces petites mains. Si je vous ai jamais Donné quelque plaisir....

Ce n'est là qu'un trait. Voici un rôle entier de mères et d'enfants. Je les prends dans la tragédie biblique des Gabaonites, par Jean de La Taille, représentée en 1571.

Saiil vient de mourir, laissant une veuve, Rezèfe, et deux jeunes fils,

(1) En lire l'analyse dans l'ouvrage déjà cité : La Tragédie française au XVI" siècle, par M. Faguet,

Armon et Mifibozet. D'autre part Mérobe, fille du même Saul, reste avec I^usieurs enfants. Israël est en proie à une cruelle famine elles prophètes ont annoncé que le fléau cesserait seulement par la mort des fils de Saiil, condamnés à êlre livrés aux Gabaonites en expiation d'une perfidie du roi Saul. Tout le drame est pénétré de la douleur de ces deux mères ; la figure de Rezèfe surtout est empreinte d'une grandeur et d'une beauté singulières ; Mérobe semble pâle à côté. Les deux femmes se décident à cacher leurs enfants dans le tombeau du roi : « Venez, venez ! Entrez vifs à la tombe.... — Vous y aurez, comme je le souhaite — Quelque salut, si Dieu de vous a cure, — Ou, s'il vous hait, vous aurez sépulture ».

Cependant les anciens d'Israël détachent un envoyé pour s'emparer des enfants. Joab reçoit cette fâche pénible : c'est l'Ulysse hébreu, comme l'appelle M. Faguet dans son intéressante étude. Joab aborde les deux mères et réclame les enfants, sous prétexte de les faire assister à un sacrifice expiatoire. « Ils sont morts », dit Rezèfe. — Tant mieux, répond Joab qui feint la crédulité, car ils étaient condamnés à périr, à être crucifiés. — Crucifiés ! Ce cri échappé du cœur de Rezèfe est si palpitant d'angoisse, que Joab ne doute plus : son piège a réussi, les enfants sont vivants. Il appelle des soldats pour fouiller la sépulture. Les enfants sont découverts. Rezèfe se jette à genoux, pleure, conjure ; vaines démonstrations. Ses enfants l'entourent silencieux. Elle les voudrait désolés comme elle, elle provoque leurs larmes, peut-être toucheraient-elles les bourreaux. Les fils de Saiil s'y refusent : ce sont de petits stoïciens. Le poète leur a prêté une âme supérieure à leur âge, à leur situation, un langage digne de la philosophie de Zenon :

Vaut-il pas mieux, puisqu'il convient mourir, Quitter bientôt cette vie et s'offrir

A son pays ?

C'est assez dit. Mère, étanche tes pleurs. Les pleurs ne font qu'allumer les douleurs.

Un souffle d'attendrissement passe sur eux au moment de quitter leur mère. Elle poète a si grand souci de ne pas amollir leur caractère, qu'il se hâte de leur faire quitter la scène :

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Doncques, adieu, adieu, mère dolente,

Je ne puis plus mes larmes contenir. ,

Certes ce n'est pas là une création vulgaire : toutefois il est douteux ■que l'effet en soit aussi grand au théâtre qu'à la lecture. L'impassibilité n'est pas une passion tragique ; on se la figure mal dans une àme d'enfant. Louons néanmoins l'effort original et la hardiesse de la tentative.

Le successeur de Jean de La Taille, Robert Garnier, n'eut garde de délaisser cette tradition excellente, cette source de pathétique, les malheurs •de l'enfance. Toute sa Troarfe, imitée de Sénèque et d'Euripide, n'est qu'un long cri de douleur arraché aux entrailles des femmes et des mères, soit que le chœur raconte les terribles épreuves de la nuit où Troie succomba : « Nos petits enfants éperdus, — En chemise, les bras tendus, — Ainsi se réclament à nous : — « Hé ! ma mère, nous lairrez-vous ? (laisserez) ». Soit qu'Andromaque disputant pied à pied avec Ulysse, comme tout à l'heure Rezèfe avec Joab, essaye de sauver le petit Astyanax qu'elle a ■caché dans la tombe d'Hector :

J"ai perdu père et mère, et frères et mari ; Royaume, libertés, tout mon bien est péri. Rien ne m'est demeuré que cette petite âme Que j'avais arrachéfe] de la troyenne flamme...

{A Astyanax.) Sus, jetez-vous à terre, et de vos mains faiblettes Embrassez ses genoux, songez ce que vous êtes... 0 lustre de l'Asie, ô l'espoir des Troyens, 0 sang hectoréen, ô peur des Argiens.

A la fin de la scène, le poète donne la parole au petit Astyanax ; mais il ne lui fait dire que quelques mots, au moment où l'impitoyable Ulysse porte la main sur lui :

Eh! manière, il m'emmène.

Hélas! ma mère, hélas ! me lairrez-vous tuer?

Voyant son fils condamné, Andromaque se ressouvient d'Hector, reprend son énergie, sa grandeur, et exhorte l'enfant à bien mourir.

Astyanax n'est pas seul condamné à périr. Polyxène, fille de Priam, doit

subir le même sort. On l'arrache des mains d'Hécube. Cette dualité d'action, faute évidente d'un art peu sûr de lui-môme, produit une beauté inattendue et qui appartient tout entière à Garnier. Un messager arrive. Quelle mort va-t-il annoncer ? Celle d'Astyanax ou celle de Polyxène ? Les deux mères frissonnent d'angoisse.

Hécube. Cette horreur m'appartient. — Axdromaque. Mais à moi, misérable. — Le messager. Astyanax est mort.

Andromaque éclate en cris furieux ; sa douleur cesse d'être touchante à force d'être violente. Le poète ne se retrouve qu'à la fin de la scène, dans ces paroles de la mère d'Astyanax :

0 misérable enfant! Et qui, las ! aura cure D'ensevelir ton corps digne de sépulture... Son sort est plus cruel que celui de son père. 0 Dieux 1 que votre main est contre lui sévère.... Enfant, où que tu sois, souviens-toi de ta mère!

Mêmes peintures dans la tragédie des Juives, du même poète. L'horreur tragique éclate dans le récit du siège de Jérusalem :

Et cette maigre faim

Etouffait les enfants en demandant du pain... Et jà cette fureur tellement nous pressait Que de son propre enfant la mère se paissait.

Elle éclate, voilée de douceur et de grâce, dans les chœurs, ces beaux ■chœurs qui sont comme la première ébauche de ceux de Racine :

Nos enfants nous soient désormais

En oubliance, Si de toi nous perdons jamais

La souvenance.

La plus belle scène est au quatrième acte, quand iXabuchodonosor retient comme otages les enfants des reines. Il y a là une figure de femme, A mitai, qui se dessine avec une incomparable grandeur. Caractère admirablement saisi et rendu : elle reste Juive au plus fort de la douleur mater-

nelle, c'est-à-dire attachée au culte du vrai Dieu, soumise au joug de la loi sainte, anxieuse de ce que peut devenir chez les barbares la foi de ses enfants :

Mais surtout, mes enfants, ayez de Dieu mémoire ; Servez-le en votre cœur, ne tendez qu'à sa gloire. Cheminez en sa voie et n'en soyez distraits.

11 faut encore citer, dans la tragédie de Marc-Antoine, la scène oij Cléopâtre, décidée à mourir, se débat contre la douleur de quitter ses enfants. Eiifron, sa fidèle confidente, se sert de ce sentiment pour ébranler sa résolution et réveiller en elle le désir de vivre. La scène est développée avec art, bien qu'on y reconnaisse, quand les enfants prennent la parole, la même façon gauche et maladroite que nous avons relevée précédemment.

EUFRON.

Pour vos enfants, vivez,

Et d'un sceptre si beau, mourant, ne les privez. Hélas ! que feront-ils ? qui en prendra la cure ? Qui vous conservera, royale géniture ?

Qui' en aura pitié ? Déjà me semble voir Cette petite enfance en servitude cheoir, Et portés en triomphe.

CLÉOPATRE

Ah ! chose misérable !

EUFRON.

Leurs tendres bras liés d'une corde exécrable Contre leur dos faiblet.

CLÉOPATRE

0 Dieux, quelle pitié !

EUFRON.

Leur pauvre col d'ahan vers la terre plié.

CLÉOPATRE

Ne permettez, bons Dieux, que ce malheur advienne!

EUFROX.

Et au doifftles montrer la tourbe citovenne.

CLEOPATRE

Ah ! plutôt mille morts!

EUFRON.

Puis rinfàme bourreau Dans leur gorge enfantine enfoncer le couteau.

Cléopâlre les recommande à Eufron, puis, se retournant vers les enfants, spectateurs muets de cette scène :

Or, adieu, mes enfants, mes chers enfants, adieu ! La sainte Isis vous guide en quelque assuré lieu, Loin de nos ennemis, où puissiez votre vie Librement dévider sans leur être asservie. Ne vous souvenez pas, mes enfants, d'être nés D'une si noble race, et ne vous souvenez Que tant de braves rois, de cette Egypte maîtres, Succédés l'un à l'autre, ont été vos ancêtres.

Adieu, mes enfançons, adieu, le cœur me serre De pitié, de douleur, et jà la mort m'enserre, L''haleine me défaut, adieu pour tout jamais, Votre père ni moi ne [verrez désormais. Adieu, ma douce cure, adieu.

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