LES E\FA\TS
Adieu. Madame.
CLÉOPAÏRE.
Là ! cette voix me tue ! Hélas ! pour Dieux ! je pâme, Je n'en puis plus, je meurs.
{Marc- Antoine, acte 5.
SHAKESPEARE ; wi Contc d'hiver : les gentillesses du petit mamilius. —
PROPOS DE nourrice. — LE PETIT PRINCE ARTHUR ET SES MEURTRIERS. — LES NEVEUX DE RICHARD III.
Le grand poète dramatique au xvi'^ siècle n'est pas en France ; il le faut chercher en Angleterre, et il se nomme Shakespeare.
Shakespeare est, avec Homère et Molière, le plus grand peintre de la vie humaine, le plus grand et le plus fécond créateur de personnages et de
caractères. Ils se rencontrent tous dans son théâtre, ils s'y "meuvent, ils agissent avec la même animation, la même vérité que dans la nature.
Comment aurait-il négligé les enfants ? Il les met en scène d'abord pour leur beauté propre, pour ce don de la grâce et de la vie qui abonde en eux. Surtout il s'en sert pour peindre les contrastes, faire ressortir certaines passions par leur contradiction même. Et quelle liberté, quelle aisance dans la peinture !
Léontès, roi de Sicile, est en proie aux tourments de la jalousie. Il est sur le point de livrer à la mort sa femme et son ami, objet de ses cruels soupçons. Il rencontre son fils, le petit Mamilius, et il n'y a propos plaisants, folles bagatelles qu'il ne lui débite : « As-tu mouché ton nez ? On di qu'il est tout le portrait du mien. Allons, capitaine, il faut être propre, bien propre, mon capitaine.... Venez ici, sire page. Regardez-moi avec vos grands yeux bleus. Cher petit coquin ! cher mignon ! En regardant les traits de ce visage, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois ans, et je me voyais sans culottes, avec ma cotte de velours vert, ma dague muselée, de peur qu'elle ne mordît son maître. Combien alors je ressemblais à cette mauvaise herbe, à ce polisson, à ce monsieur !... Mon frère, gàtez-vous là-bas votre jeune prince, comme nous avons l'air de gâter le nôtre (1) ? »
Entremêlez, restituez les fragments de phrases supprimés par le traducteur, et qui expriment dans Shakespeare les cruelles agitations d'un cœur qui se croit trahi : quel tableau de la vie ! combien profond et vrai ! Supprimez-les, quelle délicieuse scène de la vie domestique, et qui de nous ne se reconnaît dans ce libre babil paternel ?
Ailleurs, c'est une nourrice, la nourrice de Juliette, dans le bavardage de qui se reflètent les plus futiles souvenirs du passé : elle sait, à une heure près, l'âge de son nourrisson : « Vienne la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans. Suzanne et elle (Dieu fasse miséricorde à toutes les âmes chrétiennes) étaient du même âge. Bien. Suzanne (c'est la fille de la nourrice) est avec Dieu ; elle était trop bonne pour moi. Mais comme je disais, à la Saint-
(I) Conte d'hiver, acte I, se. 2. — Cité et traduit par Taine, Lillèralure anglaise, II, p. 195.
Pierre au soir, elle aura quatorze ans. Elle les aura, ma foi, je m'en souviens bien. Cela fait onze ans aujourd'hui depuis le tremblement de terre. De tous les jours de l'année, c'est justement ce jour-là, je m'en souviens, qu'elle fut sevrée. J'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein, et j'étais
assise au soleil contre le mur du pigeonnier Quand elle eut goûté
l'absinthe et senti l'amertume, la jolie petite folle, il fallait voir comme
elléétait maussade, et comme elle se rebifTait contre moi Et depuis ce
temps, il y a onze ans de passés. Car elle se tenait déjà sur ses jambes. Oui, parla croix ! Elle courait presque, et se dandinait tout du long. Même, le jour d'avant, elle était tombée sur le front (1). »
Homère, le vieil Homère, reconnaîtrait et avouerait ce langage. Cette nourrice de Juliette, libre et vive en ses propos, n'est-elle pas la propre sœur de la bonne Gilissa qu'Eschyle nous a montrée s'attendrissant sur le petit Oreste? Et qui est le classique ici, de Shakespeare qui suit la tradition antique et peint d'après nature, ou de nos modernes qui ne nous font connaître que des nourrices châtiées, correctes, élégantes, pures confidentes de tragédie, vaines ombres, fantômes dépourvus de relief, de réalité, de vraisemblance ?
Mais ce n'est pas de cette façon oblique ou détournée que Shakespeare se contente de traiter les caractères d'enfants. Comme les Tragiques grecs, comme lespoètes du moyen âge, il leur assigne un rôle, les associe à l'action, les élève au rang de personnages. Souvent il n'en tire qu'un simple épisode ; il lui suffit de marquer une halte entre deux scènes violentes, de retarder par quelque chose de reposant et de doux l'arrivée de la catastrophe. La vie est ainsi faite de contrastes et de surprises. Reprenons, par exemple, notre petit ami Mamilius déjà si honorablement connu des lecteurs. Hermione, sa mère, fatiguée de le tenir, le remet à ses dames pour qu'elles le fassent jouer:
« Première Dame. Venez, mongracieux Seigneur. Serai-je votre camarade de jeu?— Mamilius. Non, pas vous, pas vous ! — Pourquoi cela, cher petit prince ? — Parce que vous m'embrassez trop fort, et puis vous me
(I) Roméo et Juliette, ouvrage cité, p. 2H.
174 LIVRE DES EiNFAXTS ET DES MÈRES.
parlez comme on fait à un bébé. [A la seconde dame.) Je vous aime mieux, vous. — La 2^ Dame. Et la raison, mon prince ? — Oh ! ce n'est pas à cause de vos sourcils plus noirs. Quoique des sourcils noirs, pas trop épais, tracés au moyen d'une plume, cela sied bien aux dames. — Et qui vous a rendu si savant? — Le visage des dames. Dites-moi, de grâce, de quelle couleur sont vos sourcils ? — Bleus, mon Seigneur. — Bleus ? oh ! la bonne plaisanterie. J'ai vu à certaines femmes des nez bleus, mais des sourcils bleus, jamais. »
La reine interrompt ce bavardage, et, faisant asseoir Mamilius à ses côtés, le prie de conter un conte. Est-ce un trait des mœurs du temps ? Estce propre à l'Angleterre ? Eu France, de tout temps, je crois, ce sont les mères qui se font conteuses pour hâter et pour bercer le sommeil de leur enfant. Quoi qu'il en soit, le petit .Mamilius, qui n'a pas moins de mémoire que de malice, ne se fait pas prier. « Faut-il qu'il soit triste ou gai ? — Un conte triste convient mieux en hiver. — J'en sais un oîi il y a des esprits et des lutins. — Contez-nous-le, mon fils. Faites-nous bien peur avec vos lutins. C'est votre fort, cela. — Il y avait une fois un homme... — Asseyezvous donc là. C'est cela. Après ?... — qui demeurait près du cimetière... [S'interrompantetàvoixbasse.) Je veux le conter tout bas. Les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.... » {Conte d'hiver, actell, scènel.)
L'arrivée du roi Léontès, toujours agité, toujours soupçonneux, interrompt le récit, et nous n'en saurons pas plus que les grillons sur le compte du Monsieur qui habitait près du mur du cimetière. Mais Shakespeare a fait ce qu'il voulait : encadrer dans la paix et la joie une scène de tristesse et de deuil. Quant à Mamilius, inscrivons son nom sur le catalogue des enfants terribles, moins pour le conte des grillons que pour les épigrammes lancées contre les demoiselles qui ont les sourcils peints et le nez bleu.
D'autres fois, l'enfant fait partie intégrante du drame, et c'est sa destinée qui s'agite. Ici, Shakespeare est admirable pour créer, ménager, soutenir l'intérêt. Parmi tous les exemples qui s'offrent dans son œuvre, je choisirai une scène du Roi Jean. C'est celle où le petit Arthur de Bretagne désarme par sa douceur le meurtrier qui est chargé de l'assassiner. Nulle partn'estmieux exprimée cette sympathie naturelle et cette irrésistible pitié
DE VIUGILE A SHAKESPEARE. 175
que fait naître dans les cœurs les plus durs la vue de l'enfant « innocent et joyeux. »
Le meurtrier, c'est Hubert, l'àme damnée de Jean-Sans-Terre. Celui-ci lui a dit à l'oreille : « Hubert, mon bon Hubert, jette les yeux sur ce
jeune garçon C'est un serpent sur ma route ;je ne puis poser le pied
quelque part sans le trouver là, m'entends-tu ? Tu es son gardien. — Hubert. Et je le garderai de telle sorte qu'il ne pourra plus faire de mal à Votre Majesté. — La mort ! — Seigneur ! — Un tombeau ! — Il ne vivra point. — Assez. Maintenant je puis me réjouir. Hubert, je t'aime Souviens-toi. (/lit ;;e<(7 prince Arthur.) Allons, cousin, en Angleterre! Hubert est chargé de vous servir. 11 vous traitera avec les égards qui vous sont dus. »
Nous retrouvons Arthur et Hubert à Northampton, dans un souterrain du château où le jeune prince est retenu captif. Sa dernière heure est proche. L'infàmeHubert distribue les rôles aux exécuteurs : à l'un il donne l'ordre de mettre au feu les fers qui doivent pour jamais aveugler les yeux de l'enfant; à l'autre il recommande de se cacher et d'être prêt au premier signal : « Toi, aie soin de te tenir derrière la tapisserie. Quand je frapperai du pied la terre, vous vous élancerez tous deux et vous attacherez solidement l'enfant que vous trouverez avec moi.... Alerte, et attention. »
Les exécuteurs sortent, et le petit prince entre sans défiance, le sourire dans les yeux, le bonjour sur les lèvres :
« Bonjour, Hubert. — Bonjour, petit prince ! — Oh ! aussi petit prince
que possible, malgré tant de titres pour être un grand prince Vous
êtes triste ? — En effet, j'ai été plus gai. — Dieu me pardonne, Hubert ! Personne ne devrait être triste que moi... Foi de chrétien ! si j'étais hors de prison, à garderies moutons, je serais aussi gai que le jour serait long, et je le serais même ici si je ne soupçonnais pas que mon oncle [le roi Jean] me veut encore du mal. Il a peur de moi et moi de lui. Est-ce ma faute si je suis le fils de Geffroy? non, vraiment non ; et plût au ciel que je fusse votre fils, pourvu que je fusse aimé de vous, Hubert. »
Parole inattendue, [d'où se dégage une secrète émotion. Hubert n'y échappe pas. Ce « babil innocent » réveille sa pitié endormie. Il veut
brusquer les choses pour échapper à l'attendrissement qu'il redoute. Mais le poète en a décidé autrement, et l'on va voir avec quelle profondeur de science dramatique il procède.
« Arthur. Etes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade pour que je pusse passer toute la nuit à veiller près de vous. Je vous garantis que je vous aime plus que vous ne m'aimez. — Hubert [àpart). Ses paroles prennent possession de mon cœur. « Hubert refoule les larmes qui le gagnent, et tend au prince un papier ; c'est l'ordre de lui brûler les yeux. Etonnement, puis supplications de l'enfant : ce Le ferez-vous, Hubert? — Je le ferai. — En aurezvous le cœur 7 Quand vous aviez seulement un mal de tète, j'ai noué mon mouchoir autour de votre front (le plus beau que j'eusse, une princesse l'avait brodé pour moi), et je ne vous l'ai jamais redemandé. Et la nuit, je vous tenais la tète avec ma main, et veillant à vous comme la minute à l'heure, je ne cessais de vous alléger le poids du temps en vous disant : Que désirez-vous ? où est votre mal Pou encore : Quel bon office puis-je accomplir pour vous ? Bien des fils de pauvres gens seraient restés tranquillement couchés et ne vous auraient pas dit un mot affectueux ; mais vous, vous avez eu pour gardien un prince.... Voulez-vous m'enlever les yeux, ces yeux qui n'ont jamais eu pour vous un regard maussade ? »
Hubert se sent trop faible contre ces discours et, frappant du pied la terre, appelle les exécuteurs : ceux-ci entrent, le fer rouge à la main, et des cordes déjà prêtes pour lier la victime. Hubert saisit le fer, et les deux sicaires appesantissent leurs rudes mains sur Arthur qu'ils vont lier sur sa chaise. L'enfant bondit sous l'outrage encore plus que sous l'effroi : « Au nom du ciel, Hubert, ne me faites pas attacher... Renvoyez ces hommes, je vais m' asseoir aussi tranquille qu'un agneau: je ne bougerai pas, je ne résisterai pas, je ne dirai pas un mot, je ne regarderai pas le fer avec colère. Jetez seulement ces hommes dehors, je vous pardonnerai toutes les tortures auxquelles vous me soumettrez. »
Hubert, qui décidément n'est pas fait pour son vilain métier, fléchit comme malgré lui sous l'ascendant de cette voix naïve. Il renvoie les hommes, et l'un d'eux dit à demi-voix, en partant : « Je suis ravi
de n'être pour rien dans une pareille action. » A quoi le petit Arthur réplique : « Hélas ! je viens donc de chasser un ami ! Il a une mine farouche, mais un bon cœur. »
Hubert a toujours le fer rouge à la main, et toujours Arthur par ses innocents propos essaie de disputer sa vie. Malheureusement le mauvais goût de l'époque se fait ici sentir, et le poète prête à l'enfant le langage prétentieux et raffiné des plus mauvais poètes italiens. La fin de cette belle scène en est gâtée (1).
Quoi qu'il en soit, Hubert ne peut résister à la pitié qui le maîtrise de plus en plus ; il rejette le fer meurtrier et déclare que, pour tous les trésors du roi Jean, il ne saurait toucher les yeux de l'enfant : réponse de ce dernier : « Ah ! maintenant , vous êtes reconnaissable, Hubert, tout à l'heure vous étiez déguisé. — Hubert. Paix! plus un mot. Adieu ! il faut que votre oncle vous croie mort. Je vais charger ces chiens d'espions de faux rapports. Toi, gentil enfant, sois sans crainte, et sois sûr que Hubert pour tous les biens du monde ne te fera pas de mal (2). »
Dernier trait essentiel à rappeler : non seulement cette scène n'était pas fournie au poète par l'histoire, mais il a dû forcer l'histoire pour la composer. Dans la réalité des faits, Arthur meurt sous le poignard des meurtriers aux gages du roi Jean : l'Hubert historique ne s'est pas laissé fléchir. Il semble que Shakespeare ait conçu le début de sa pièce sur celte donnée, mais que lui-même se soit pris au piège de sa propre pitié. Au moment de retracer le meurtre odieux, la plume a tremblé dans ses mains comme
■ [l) Arthur. Hubert, le cri des deux langues ne serait pas de trop pour défendre deux yeux... Hubert, si vous voulez, coupez-moi la langue, à condition que je garde mes yeux. Oh ! épargnez mes yeux, quand ils ne me serviraient à rien qu'à vous regarder toujours.
Plus loin, le fer rouge s'étant refroidi pendant ce débat, le petit prince ajoute : « Le feu est mort de chagrin de se voir, lui créé pour notre bien, employé à des violences
imméritées Si vous rallumez cette braise, vous n'arriverez qu'à la faire rougir de
honte, éclater d'horreur devant vos procédés. Peut-être même vous jettera-t-elle aux yeux des étincelles... » Ces concetti à la mode italienne fourmillent dans Shakespeare : il serait puéril de s'y arrêter.
(2; Le Roi Jean, scène VI, traduction de François-Victor Hugo, tome il. — (Lemerre, éditeur.)
LIVHE DES ENFANTS. 12
178 LIVRE DES ExNFANTS ET DES MÈRES.
le fer dans celles du misérable Hubert, et il a épargné le petit Arthur. Non pour longtemps d'ailleurs. Car il faut bien qu'il meure, sous peine de falsifier des faits connus de tous. Seulement il ne mourra pas sous le poignard. Arthur est parvenu à se procurer des habits de matelot. Il tente sous ce déguisement de franchir les murs de sa prison, manque son coup et se brise contre terre. L'accident a lieu en pleine scène et sous nos regards :
vVrthur parait au haul de la muraille du donjon : « Le mur est bien haut, et pourtant je vais sauter jusqu'en bas. Bonne terre, sois clémente, etneme fais pas de mal. Personne ne me connaît ici. Pour qui me connaîtrait, ce costume de mousse m'a déguisé tout à fait. J'ai peur, et pourtant je me risquerai. Si je parviens en bas sans me briser les membres, je trouverai mille moyens de m'échapper. Autant mourir en fuyant que mourir en restant. (// saute.) — A moi ! L'esprit de mon oncle est dans ces pierres. Que le ciel prenne mon âme, et que l'Angleterre garde mes •os. » {Il meurt.) — [Scène VIII.)
Shakespeare a été plus loin encore, dans son drame historique de Richard III. Ici deux couples de frères sont mis en scène pour nous émouvoir. Ce sont d'abord le fils et la fille de Clarence. Clarence, frère du roi Edouard IV, est assassiné, dans sa prison, par son autre frère, qui n'est encore que duc de Glocester et qui sera Richard III. Mais que d'assassinats à commettre pour arriver au trône ! — Aucun ne l'arrêtera. Le meui-tre de Clarence, consommé avec une hypocrisie odieuse, n'est que le premier pas de l'assassin. Le fils et la fille de Clarence entrent en scène, conduits par la duchesse d'York, leur grand'mère. L'événement a transpiré. Les enfants interrogent l'aïeule, et celle-ci élude vainement leurs questions douloureuses. — « Le fils. Dites, maboune grand'mère, est-ce vrai que notre père est mort ? — La duchesse d'York. Non, mon enfant. — La fille. Pourquoi donc vous tordez-vous les mains et vous frappez-vous la poitrine, et criez-vous : 0 Clarence, ô mon malheureux fils ! — Le fils. Pourquoi nous regardez-vous et secouez-vous la tète et nous appelez-vous orphelins, pauvres petits abandonnés, si notre père est toujours en vie ? — La duchesse. Vous vous trompez tous deux ; ce qui m'afflige, c'est la maladie
du roi que j'ai bien peur de perdre, et non la mort de votre père. Ce serait du chagrin perdu de pleurer un être perdu. »
Avec la logique qui est propre à cet âge, l'un des enfants s'empare de ce demi-aveu : « Vous avouez donc, grand'mère, qu'il est mort ? Oh ! c'est la faute du roi mon oncle, Dieu le punisse ; je vais le prier dans ce sens. »
La duchesse, épouvantée, leur met la main sur la bouche pour arrêter ces funestes paroles. « Paix, enfants, paix ! Le roi vous aime : naïfs et simples, innocents que vous êtes, vous ne pouvez pas deviner qui a causé la mort de votre père. »
Ils le peuvent d'autant moins, les innocents, que l'hypocrite ( Jocester a pris les devants et joué devant eux la plus odieuse comédie. Lui, le meurtrier, il a embrassé les fils de la victime et feint d'entrer dans l'intérêt de leur douleur et de leur destinée. C'est ce qu'indique le récit du petit duc de Clarence : « Mon bon oncle Glocester m'a dit que le roi, provoqué par la reine, avait inventé des calomnies pour mettre notre père en prison ; et quand mon oncle disait cela, il pleurait, il pleurait sur nous, et il m'a baisé tendrement sur la joue ; et il m'a dit de compter sur lui comme sur un père, et qu'il m'aimerait autant que son enfant. »
Voilà comment Shakespeare, par des propos d'enfant, achève de peindre dans toute sa profondeur la perversité d'un monstre. Et la vieille duchesse d'York s'écrie avec une nouvelle épouvante : « Se peut-il que la perfidie emprunte de si douces formes et cache un vice profond sous un masque si vertueux ! 11 est mon fils, oui, et aussi ma honte. Mais ce n'est pas à ma mamelle qu'il a sucé cette perfidie. » Et l'enfant ajoute avec ingénuité: « Est-ce que vous croyez, grand'mère, que mon oncle ne disait pas la vérité ? — Oui, mon enfant. — Je ne peux pas le croire. »
La scène se termine sur le mode lugubre. Car un nouveau malheur vient -d'éclater. Comme pour justifier les pressentiments de la duchesse d'York, on annonce la mort du roi Edouard, le fils préféré de son cœur. Et celle qui l'annonce, c'est sa propre femme, c'est la reine Elisabeth. Les deux femmes et les deux enfants poussent des lamentations funèbres, dans le silence de ce palais meurtrier, et l'on se ressouvient de ces scènes de funérailles chères à la tragédie antique.
« La r,Ei>E Elisabeth. Ah ! mon mari ! mon cher seigneur Edouard ! — Les e.nfants. Ah ! notre père ! notre cher seigneur Clarence ! — La DUCHESSE. Hélas ! mes deux enfants ! Edouard ! Clarence ! — La reine. Quel autre soutien avions-nous que Clarence ? Et il n'est plus ! — La DUCHESSE. Quel autre soutien avais-je qu'eux deux .?Et ils ne sont plus ! — La rej->e. Jamais veuve ne fît perte si chère. — La duchesse. Jamais mère de famille ne fit une perte si chère !.... »
Certes, un Grec, un Athénien, eussent aimé ces accents, et dans ce mélange heureux de l'élément lyrique venant prêter sa force à l'élément dramatique, ils eussent reconnu le génie même de la tragédie aussi éclatant qu'aux jours sacrés de Sophocle et d'Euripide.
Cependant Edouard a laissé deux fils adolescents : l'aîné, Edouard, à qui revient le trône, et le petit duc d'York, son frère. La mort, préparée parrinferiial génie de Glocester, les attend tous deux. Le poète a pris soin de marquer de traits différents la physionomie des petits personnages. Edouard est sérieux, réfléchi, plus même que ne le comporte son âge. Une mélancolie précoce est empreinte sur ses traits, sans exclure l'héroïsme guerrier. Le petit duc est malicieux, taquin même. On va le voir, dans son humeur railleuse, attaquer Glocester, qu'il hait d'instinct : dangereuse étourderie. Nous sommes dans une salle du palais de Londres. La reine (maintenant veuve), la duchesse, l'archevêque d'York etlepetitduc attendent le jeune Edouard que Glocester, devenu Lord Protecteur, s'empresse de faire venir à Londres, en apparence pour recevoir la couronne, en réalité pour le tenir sous sa main. Les personnages conversent pour tromper l'attente, et il arrive au petit duc de faire ce récit : « Grand'mère, un soir qau nous étions à souper, mon oncle Rivers fit la remarque que je grandissais plus que mon frère. — Ah ! fit mon oncle Glocester, petites herbes ont de la grâce, mauvaises herbes croissent vite. Et depuis ce temps-là, il me semble que je ne voudrais pas grandir si rapidement, puisque les fleurs embaumées sont lentes et les mauvaises herbes hâtives. — Laduchesse. Ma foi, celui qui t'a objecté ce proverbe y fait lui-même exception : c'était, dans sa jeunesse, un être malingre, tellement lent àcroître, tellement en retard, que si la règle était vraie, il serait la grâce môme. — Le petit duc. Ma foi, si
je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon oncle, une raillerie sur sa croissance, qui aurait mieux porté que la sienne. — La duchesse. Comment, mon petit York ? dis-moi cela, je t'en prie. — Le petit duc. Parbleu ! on dit que mon oncle grandissait si vite, qu'à peine âgé de deux heures, il pouvait grignoter une croûte de pain. Moi, il m'a fallu deux ans pour avoir une dent. Grand'mère, c'aurait été une plaisanterie mordante, n'est-ce pas ? »
La duchesse, en grand'mère complaisante et imprudente, s'amuse à faire jaser l'enfant ; mais la reine, la mère, plus réfléchie, lui impose silence, et elle laisse échapper comme pour elle ces mots : « Les murs ont des oreilles. »
LejeuneEdouard arrive, conduitpar son oncle Glocester etLordBuckingham. Le jeune prince est triste. Il vient d'apprendre que les deux frères de sa mère. Lord GreyetLord Rivers, deux loyaux parents, deux fidèles défenseurs, ont été arrêtés (toujours le bras de Glocester qui agit dansl'ombre et fait la solitude autour de ses victimes). Et comme Glocester lui demande la cause de sa tristesse : « Je voudrais, dit-il, plus d'oncles ici pour me recevoir. »
Où logera le prince en attendant le jour du couronnement ? Glocester conseille la Tour de Londres, la sombre bastille, dont la légende faisait remonter l'existence par delà Guillaume le Conquérant, à Jules César luimême. Ce nom de Jules César éveille dans l'àme du jeune prince une émulation guerrière : « Si je vis jusqu'à l'âge d'homme, dit-il, je veux faire de nouveau triompher nos anciens droits sur la France, ou mourir en soldat après avoir vécu en roi. — A court été, printemps précoce, » pense en luimême le sinistre Glocester.
A ce moment arrive en courant le duc d'York. Dans le salut qu'il adresse à son frère, l'enjouement et le respect se tempèrent l'un. par l'autre, et revenant avec persistance à la plaisanterie qu'il a sur le cœur : « Milord, ditil à Glocester, vous disiez que les mauvaises herbes croissent vite : voyez, le prince mon frère m'a dépassé de beaucoup. — C'est vrai, Milord, dit Glocester. — Il est donc mauvais? — Oh ! mon cousin, j'îne dois pas dire cela. — Il vous est donc plus redevable que moi. Il peut me commander.
lui, comme mon souverain ; tandis que vous, vous n'avez sur moi que lepouvoir d'un parent. »
Après celte petite escarmouche, le duc d'York, changeant de sujet avec la mobilité de son âge, aperçoit un poignard à la ceinture de Glocester. Il le demande pour lui. « Oh ! le mendiant ! dit son frère ! — Bah ! répond York ; de mon oncle ! II me le donnera, j'en suis sûr, car c'est un joujou.
— Je veux, dit Glocester, faire à mon cousin un cadeau plus considérable. » York prend au mot son oncle, et réclame l'épée par-dessus le marché. Et là-dessus, nouvelle escarmouche, cliquetis de paroles répondant à une sourde hostilité réciproque qui couve dans le cœur des deux personnages.
, « York. Un cadeauplus considérable ! Oh ! l'épée par-dessusle marché ! — Glocester. De bon cœur, gentil cousin, si elle était assez légère. — Oh ! alors, je le vois, vous ne faites que de légers cadeaux. Pour les choses de poids, vous diriez au mendiant : Nenni ! — Elle est trop pesante pour vous.
— Je la porterai légèrement, fût-elle plus pesante encore. — Vous voudriez donc avoir ma lame, petit lord ? — Je le voudrais pour vous remercier du nom que vous me donnez. — Lequel ? — Petit ! — Edouard. Milord d'York sera toujours taquin en paroles. Mon oncle, vous aurez la grâce de le supporter. — Le petit duc. De me porter, voulez-vous dire. Oncle^ mon frère se moque de vous et de moi ; parce que je suis petit comme un singe, il croit que vous devriez me porter sur vos épaules. — Buckingham. Avec quel piquant esprit il raisonne ! Pour mitiger le sarcasme qu'il jetteà son oncle, il se raille lui-même gentiment, adroitement. Si malin et si jeune ! c'est merveilleux. »
Glocester coupe court aux saillies de son neveu, en invitant Edouard à reprendre le chemin de la Tour. Le duc d'York bondit à ce mot ! « Quoi ! vous voulez aller à la Tour, Milord ! — Milord Protecteur dit qu'il le faut. — Je ne dormirai pas tranquille à la Tour. — Pourquoi ? dit Glocester ; qui craindriez-vous ? — Ma foi, le spectre irrité de mon oncle Clarence ; ma grand'mère m'a dit qu'il avait été assassiné là. — Je n'ai pas peur des oncles morts, répond Edouard. — Ni vivants, j'espère », répond Glocester avec sa mauvaise conscience.
L'effet de toutes ces paroles d'enfants, on le devine, c'est d'exaspérer la haine de Richard. Les meurtres se succèdent dans le drame. Rivers, Grey, Hastings succombent tour à tour. Plus d'obstacle entre Richard et ce trône si ardemment convoité, plus d'obstacle que ces deux tètes frêles : elles seront impitoyablement fauchées. Il s'agit de trouver un exécuteur complaisant, chose facile à cette époque de sang et de boue. Un gentilhomme haineux et déclassé, James Tyrrel, s'offre pour la lugubre tâche. Elle s'accomplit ; cette fois, ce sera hors de nos yeux. Mais le récit de Tyrrel a toute l'horreur du fait lui-même. — «Tyrrel (.scm/). L'acte tyrannique et sanglant est consommé. Le forfait le plus grand, le plus lamentable massacre dont cette terre ait jamais été coupable ! Dighton et Forrest, que j'avais subornés pour faire cette besogne d'impitoyable boucherie, des scélérats incarnés, des chiens sanguinaires, attendris par une douce compassion, fondaient en larmes, comme deux enfants, au triste récit de leur mort. Oh ! disait Dighton, ils étaient couchés ainsi, les charmants petits ! — Ainsi, ainsi, disait Forrest, les innocents s'enlaçaient l'un l'autre dans leurs bras d'albâtre ; leurs lèvres étaient quatre roses rouges sur la même tige, se baisant toutes, dans l'épanouissement de leur beauté. Un livre de prière ■était posé sur leur oreiller : à cette vue, dit Forrest, j'ai presque changé d'idée. Oh ! mais le démon.... « Ici le scélérat s'arrêtait quand Dighton a continué : « Nous avons étouffé le chef-d'œuvre le plus charmant que, depuis la création, ait jamais formé la nature. Puis tous deux sont partis avec une telle conscience et de tels remords qu'ils ne pouvaient plus parler ; et je les ai quittés pour porter cette nouA'elle au roi sanglant. »
On a besoin, après la lecture de ces scènes, de courir à la fin du drame pour se remémorer les circonstances de la chute de Richard [II. Si le poète, l'histoire à la main, s'est complu dans la peinture de ses crimes, il n'a pas mesuré non plus le châtiment. Il est terrible et tel que le réclame notre conscience oppressée. Un vengeur s'est levé contre Richard, c'est le duc de Richemond. Les deux armées sont en présence, chaque chef dans son camp. La nuit est venue. Richard dort, mais d'un sommeil plus affreux que la veille : Dieu a suscité contre lui l'image de ses victimes. Leur spectre traverse son rêve et se dresse devant lui : c'est Edouard, fils d'Henri VI,
c'est Henri VI lui-même, c'est Clarence, c'est Rivers, Grey, Hastings ; tous le maudissent et finissent leurs malédictions par ces mots prophétiques :. « Désespère et meurs. » L'ombre des petits princes apparaît à son tour et parle ainsi : « Songe à tes neveux étouffés dans la Tour ! Soyons un plomb dans ton sein, Richard, pour t'entraînera la ruine, à la honte et à la mort ! Les âmes de tes neveux te disent : Désespère et meurs ! » Puis se tournant vers la tente où Richemond repose : « Dors, Richemond, dors en paix et réveille-toi en joie ; que les bons anges te gardent des atteintes du sanglier. Vis et enfante une heureuserace de rois. Les malheureux fils d'Edouard te disent : Sois victorieux (1) ! »
Shakespeare, en somme, conçoit le personnage de l'enfant bien plus à la façon de nos poètes du moyen âge, qu'à la façon des tragiques grecs.. Dans Sophocle, dans Euripide, la petite créature reste à l'état de type général, et garde une attitude passive; sa vie est absorbée par celle des personnages supérieurs desquels elle dépend tout entière ; son être est incomplet : le poète lui accorde la sensibilité, une étincelle d'imagination, mais ni raisonnement, ni volonté. Il n'en est pas ainsi dans le poète anglais. Lorsque Shakespeare jette une créature humaine sur la scène, il entend la douer d'une vie complète. La vie surabonde dans Mamilius, Arthur, le petit roi Edouard, le petit duc d'York. Ils sentent, raisonnent, imaginent, veulent, par conséquent agissent. De là cette variété et cette netteté de physionomies distinctes et bien tranchées; disons le mot, delà ces caracttres d'enfant qu'on ne saurait confondre l'un avec l'autre. Qu'on les soumette à l'analyse comme n'importe quel héros du drame, on trouvera eui eux les éléments d'une vie morale intense. Là est l'originalité, là est la supériorité de Shakespeare.
(1) Richard III, scène XVIII. (Traduction de François-Victor Hugo. Tome VI. — (Lemerre, éditeur.) — Nous parlerons ultérieurement de l'imitation de cette pièce par. Casimir Delaviarne.
RETOUR EN FRANCE 1 ENFANCE ET JEUNESSE DE GARGANTUA, DANS RABELAIS. — MONTAIGNE, PROTECTEUR DES ÉCOLIERS. — UN POÈTE PRÉCURSEUR DE JEAN- JACQUES.
De Shakespeare à Rabelais la distance est grande : c'est toute celle qui sépare l'idéal poétique de la réalité boufîonne. Prenons garde cependant de ne pas dédaigner un bouffon de génie dont la verve satirique se couvre du masque pour exprimer plus d'une vérité utile. Rabelais dans son Gargantua nous montre l'homme à travers le microscope d'une imagination fantasque, laquelle grossit toute chose. Réduisez à l'échelle commune, vous retrouverez la nature.
Rabelais s'est complu à retracer l'enfance de son gigantesque héros. Pour s'y amuser d'abord, et puis ensuite pour réagir, d'une part contre les imaginations des romans de chevalerie, de l'autre contre les méthodes d'enseignement des docteurs scolastiques.
Les deux points de vue sont à examiner.
Les héros des romans de chevalerie- (nous en avons vu quelque chose) s'annoncent, dès leur naissance, par un héroïsme précoce et de grands sentiments. Gargantua, en ouvrant les yeux à la lumière du jour, jette à trois reprises ce cri révélateur : « A boire ! à boire ! à boire ! » Et c'est de ce la purée septembrale » qu'il est d'abord allaité. Le goût lui en demeure depuis son berceau jusqu'à son âge mûr. Ce que fait aux autres nourrissons la vue du sein nourricier, la vue des pintes et des pots l'opérait sur le petit Gargantua : « S'il advenait qu'il fût despit, courroucé, fâché, ou marri ; s'il trépignait, s'il pleurait, s'il criait, lui apportant à boire, l'on le remetlait en nature, et soudain demeurait gai et joyeux Au seul son des
pintes et flacons il entrait en extase, comme s'il goûtait les joies du paradis. »
Longue description de son habillement, depuis sa chemise jusqu'à son cachet, sur lequel se lisait celte maxime d'une épître de saint Paul : « La charité ne recherche pas son propre intérêt. » Ces traits de sérieux éclatant à rimproviste et parmi les bouffonneries du conte donnent au roman de Rabelais son caractère étrange, et qui ne se peut comparer qu'à celui des comédies d'Aristophane.
Gargantua dans son berceau, dessin de Granville.
Les occupations de son premier âge ? Très peu chevaleresques. Il passe les années de trois à cinq « comme les petits enfants du pays, c'est à savoir à boire, manger et dormir, — à manger, dormir et boire, — à dormir, boire et manger. » Suit le catalogue des espiègleries, malices et polissonneries dont se montrent coutumiers les enfants de cet âge élevés selon les lois de nature. La verve de Rabelais s'en donne à cœur joie sur ce chapitre. Il en est de môme du chapitre des Jeux, lequel est assez célèbre.
Le futur petit chevalier, nous l'avons vu, apprenait à chevaucher presque en même temps qu'à marcher. Ainsi fait Gargantua. Seulement ses chevaux sont de bois. Il a son cheval de chasse fait d'une grosse traîne (poutre), son cheval de tous les jours fait d'un fût de pressoir, sa mule avec la housse, faite d'un grand chêne, sans compter les chevaux de poste et de relais. Et il les mettait tous couchés auprès de soi. Un jour que les visiteurs de qualité étaient en nombre au château, et que la place manquait aux écuries pour loger leurs montures, lefourrier du sieur de Painensac s'adresse à Gargantua pour savoir de lui s'il n'y a pas quelque écurie réservée. A son grand ébahissement, Gargantua le mène jusqu'au sommet d'une grande tour : « Mon petit mignon, où nous menez-vous ? — A l'étable de mes grands chevaux. Nous y sommes tantôt, montons seulement ces échelons. » Et poussant la porte de sa chambre, il leur montre et leur nomme toutes ses bêtes : m Voilà mon genest, voilà mon guildin, mon lavedan, mon traquenard ; » et les chargeant d'un gros levier : « Je vous donne dit-il, ce frison, je l'ai eu de Francfort, mais il sera vôtre ; il est bon petit cheval et de grande peine : avec un faucon et deux lévriers, vous voilà roi des perdrix et des lièvres pour tout cet hiver. » Bouffonnerie, n'est-ce pas ? mais boufionnerie fondée sur la connaissance des mœurs et de la nature enfantine. Rabelais, excellent observateur, met en action ce que Montaigne et après lui La Bruyère rédigeront en maxime, à savoir le merveilleux emploi que les enfants font, dans leurs jeux etamusements, de leur imagination et de leur mémoire fl).
Tout ceci n'est que bagatelle, où se joue l'imagination folâtre du conteur. i\ous touchons à la partie sérieuse, à l'éducation de Gargantua. Quand il eut (Dieu sait comme) donné signe de son entendement « aigu, subtil, profond et serein y>, le bonhomme Grandgousier, son père, résolut de le bailler à quelque homme savant, pour « l'endoctriner selon sa capacité », et n'y voulut « rien épargner. » Il fit donc choix d'un docteur en théologie nommé Tubal Holoferne, lequel lui apprit sa charte (alphabet) « si bien qu'il la disait par cœur à rebours. » Cet exercice demaudacinqans et troismois.
(Ij Voir le passaj^e de La Bruyère cité plus loin, page 213.
11 lui apprit aussi à écrire « gothiquement », et Gargantua copiait tous ses livres, « car l'art d'impression n'était pas encore en usage. » Et comme tout est énorme, de ce qui sert à cet écolier gigantesque, Rabelais nous apprend qu'il « portait ordinairement un gros écritoire, pesant plus de
Estampe du xvi' siècle. Bilboquet, paume et autres jeux.
sept mille quintaux, dont le galimart (étui à plumes) était aussi grand et gros que les gros piliers d'Enay (nom d'une abbaye lyonnaise), et le cornet y pendait à grosses chaînes de fer, de la capacité d'un tonneau de marchandises. »
Passant aux autres matières du programme, maître Tubal lloloferne lui fait passer « treize ans, six mois et deux semaines » d'une part, « dixhuit ans et onze mois » de l'autre, à se remplir la tète de grammaire latine, morale, théologie, etc., en tout 32 ans et 5 mois. Après quoi, étant mort, il est remplacé par « un vieux lousseux « , nommé maître Jobelin Bridé, qui
suitlamêmeroutine. En sorte que Grandgousier s'aperçoitque son fils, inal- ;gré toutes ses études, « en devenait fou, niais, tout rêveur et rassoté. » Il maudit ce savoir qui « n'était que bêterie », cette sapience vide et creuse « abâtardissant les beaux et nobles esprits, et corrompant toute fleur •de jeunesse. » On lui met à propos sous les yeux le jeune page Eudémon, élevé d'après une toute autre méthode. Eudémon n'a que seize ans, et a seulement étudié deux ans sous Ponocrates. La noblesse aisée de ses manières, la grâce persuasive de ses discours font contraste avec la sottise de Gargantua qui ne peut répondre un mot aux compliments d'Eudémon, et « se prit à pleurer comme une vache », en se cachant le visage de son bonnet. L'épreuve est décisive. Grangousier congédie maître Jobelin Bridé, et Gargantua est confié à Ponocrates. Tous ensemble vont à Paris, pour savoir « quelle était l'étude des jouvenceaux de France, pour iceluy temps. »
Ponocrates, en sage instituteur, laisse d'abord Gargantua vivre selon le train accoutumé : il étudie sa manière d'être, en reconnaît les vices et y remédie. Voici en bref le programme du nouveau pédagogue : Lever à quatre heures du matin, soins du corps et habillement, pendant lesquels « était lue quelque pagine de la divine Écriture, hautement et clairement, avec ponctuation compétente à la matière », — prière et méditation religieuse employées a à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montrait la majesté et jugements merveilleux. » Retour sur les leçons du jour précédent, que l'élève disait lui-même par cœur, « et y fondait quelques cas pratiques concernant l'état humain (saluons au passage ces deux mots : cas pratiques ; l'idée qu'ils expriment est l'àme d'une méthode nouvelle qui va renverser toute la science scolastique et purement livresque, comme dira Montaigne). — Lecture pendant u trois bonnes heures », — après quoi, promenade hors la ville, animée par doctes propos se rapportant à la lecture ; jeux de balle, de paume, exercices physiques, reposant l'esprit par la fatigue et sueur du corps ;^ — retour au logis sur l'heure du dîner, récitation de quelques sentences retenues delà leçon ; — dîner accompagné soit d'uae nouvelle lecture, soit de devis concernant « la vertu, propriété, efficace de tout ce qui leur était servi à table : du
i 92 A^RE DES ENFANTS ET DES MÈRES.
pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines,, et de l'apprêt d'icelles » (véritables leçons de choses, comme on voit, un peu compliquées, il est vrai, et surchargées d'érudition puisée à la source des auteurs grecs, selon la mode de la Renaissance : Pline, Athénée, Dioscorides, Pollux, Galien, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et autres) ; — actions de grâces à Dieu « par quelques beaux cantiques faits à la louange delà munificence et bénignité divine. » Exercice d'arithmétique et « science numérale » au moyen des cartes, pour y apprendre « mille petites gentillesses et inventions nouvelles » , exercices pratiques de géométrie, astronomie, chant, musique instrumentale, — étude de trois heures consacrées à lire, écrire, ou répéter la leçon du matin. — • Après quoi, nouvelle sortie, exercices équestres, courses, saut, voltige, jeu de la lance rompue ; « le tout faisait armé de pied en cap » ; — chasse, natation, manœuvre d'un bateau gréé, — escalade des montées et des arbres, etmille exercices combinés en vue de développer toutesles énergies physiques, toutes les aptitudes et adresses du corps. — Pietour au logis pour le souper, lequel était « copieux et large » (on s'en doute) ; nouvelles et doctes conversations sur la leçon du jour, — récitation des grâces, musique, passe-temps au moyen de cartes, dés et gobelets, ou bien visite aux gens lettrés, aux voyageurs revenus des « pays étrangers » ; — examen du ciel étoile, — brève récapitulation, à la mode pythagoricienne, des. exercices, études et circonstances de la journée, — prière à Dieu, — et enfin sommeil. — N'oublions pas une variante pour les jours de pluie : c'est la visite aux boutiques des marchands, ouvriers, fabricants, ou bien l'audition de cours publics remplaçant les promenades et exercices en plein air. N'oublions pas non plus les jours de congé, une fois par mois, journée passée à la campagne à jouer, chanter, danser, se coucher en un pré, dénicher des passereaux, prendre des cailles, pêcher des grenouilles et des écrevisses, répéter par cœur de beaux vers des poètes grecs et latins, les mettre en français « par rondeaux et ballades », faire de menues expériences de physique d'après Caton, Pline et autres, comme de faire aller l'eau d'un verre dans un autre, ou bâtir de petits engins « automates »,• c'est-à-dire « se mouvant eux-mêmes. »
Tel est le programme tracé par Ponocrates et consciencieusement rempli par son élève. Son mérite original, c'est, nous l'avons <îit, la part faite aux exercices pratiques ; c'est aussi les elîorts personnels, l'initiative •qu'il impose à l'écolier, c'est enfin la grande place accordée aux exercices physiques. Le défaut frappant, incontestable, c'est la surcliarge, surtout la surcharge d'érudition. Le wi*^ siècle et Rabelais sont bien pour quelque chose dans ce qu'on est convenu d'appeler le surmenage. 11 fallait la cervelle et le corps d'un géant comme Gargantua pour résister à celte culture intensive qui ne laissait presque pas de relâche à la machine humaine. Rabelais avoue que le commencement lui en sembla difficile, mais, ajoute-t-il, « en la continuation, tant doux fut, léger et délectable, que mieux ressemblait un passe-temps de roi que l'étude d'un écolier. » Quel rédacteur de programme n'a passé par des illusions de cette uature ?
Rabelais nous conduit à Montaigne. L'auteur des Essais a sur l'auteur de la Chronique de Gargantua cet avantage d'être père de famille, d'avoir «onnii, pratiqué, aimé les enfants dans son propre foyer et dans le foyer de ses proches. Aussi y a-t-il dans son inspiration quelque chose de plus affectueux et de plus tendre. Ce n'est pas seulement leur esprit, leur jugement qu'il entend former et munir, il s'occupe de les rendre heureux. Il se souvient de son enfance délicieuse sous la direction d'un père comme on en voit peu, d'un père qui prenait si grand souci de l'entourer d'impressions agréables qu'il le faisait réveiller au son des instruments. N'est-il pas demeuré quelque chose de cette musique harmonieuse dans son style, et dans ses pensées, toutes les fois qu'il parle des enfants? L'aimable et indulgent moraliste à l'égard de la gent enfantine !
De châtiment corporel, il n'en admet pas contre eux, même de la part d'un père, excluant « toute violence en l'éducation d'une âme tondre qu'on élève pour l'honneur et la liberté. » Il éprouve quelque orgueil et quelque joie à déclarer, qu'il n'a » tàté des verges, » en tout son jeune âge, que « deux coups », et encore, dit-il, « bien mollement.» — « J'ai dû la pareille aux enfants que j'ai eus, ajoute-t-il. J'eusse aimé à leur grossir le cœur d'ingénuité et de franchise... Je n'ai su autre effet aux verges sinon de rendre les âmes plus malicieusement opiniâtres. >' Il s'élève contre la coutume qui inter-
LIVUE DEa ENFANTS, i j
dit aux enfants ce l'appellation paternelle », car enfin, dit-il, a nous appelons Dieu tout-puissant, Père, et dédaignons que nos enfants nous en appellent. J'ai réformé cette erreur en ma famille. » En quoi il fit comme le roi Henri IV, lequel « ne voulait pas, dit son biographe, que ses enfants l'appelassent Monsieur, nom qui semble rendre les enfants étrangers à leur père et qui marque la servitude et la sujétion, mais qu'ils l'appelassent papa, tendresse et d'amour. » — Toutefois sa condescendance ne va pas jusqu'à nom de soufirirle nourrisson criard sous son toit : il est pour la nourriture au dehors, pour l'exportation du nouveau-né. « Je ne puis recevoir cette passionde quoi on embrasse les enfants à peine nés, n'ayant ni mouvement dans l'âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables, et ne les ai pas soufïerts volontiers nourrir près de moi. »
En revanche, il revendique pour l'enfant devenu homme toute l'amitié, toute la tendresse paternelle. Il reproche à la plupart des pères de se sentir plusémus « des trépignements, jeux et niaiseries puériles de leurs enfants » que plus lard de leurs actions toutes formées, comme s'ils les avaient aimés « pour passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi que des hommes » ; de leur prodiguer les jouets en leur âge tendre et de se resserrer sur la dépense qui est nécessaire en l'âge d'hommes. Il leur reproche encore de les traiter avec « une morgue austère et dédaigneuse », sous prétexte de les tenir en ci'aintect obéissance. A ses yeux, « c'est une farce très inutile, qui rend les pères ennuyeux aux enfants et, qui pis est, ridicules. » A ce propos, il cite le trait du maréchal de Montluc, qui, privé prématurément de son fils, jeune gentilhomme d'une grande espérance, sentait amèrement « le déplaisir et le crève-cœur de ne s'être jamais communiqué à lui. » — « Le pauvre garçon, disait Montluc, n'a rien vu de moi qu'une contenance renfrognée et pleine demépris, et a emporté cettecréance queje n'ai su ni l'aimer ni l'estimer selon son mérite. »
C'est ainsi que Montaigne conçoit l'enfant dans la famille, et les pensées délicates que cette étude lui suggère sont adressées à une mère de famille, Madame d'Estissac, restée veuve de bonne heure avec un fils.
C'est aussi pour une jeune mère, Diane de Foix, comtesse de Gurzon, qu'il rédige le chapitre célèbre de l'Institution des Enfants [Essais, livre I, 25).
L'inspiralion en est la même, bien qu'ici il s'agisse surtout d'instruction, et que l'enfant y soit considéré principalement dans ses relations avec les maîtres et les études.
Comme Rabelais, Montaigne est ennemi de la science versée et ingérée « comme dans un entonnoir. » Dans le précepteur comme dans l'enfant, ce qu'il veut d'abord, c'est moins de la science que du jugement, plutôt « une tête bien faite que bien pleine. » Il ne veut pas quela leçon soit un monologue du maître; mais que l'écolier soit requis de parler à son tour, que le maître le fasse « trotter devant lui pour juger de son train. » Il défend qu'on l'asservisse à une doctrine, fût-ce celle d'Aristote, mais qu'on lui propose bien plutôt cette diversité des jugements humains : « il choisira, s'il peut; sinon il demeurera en doute. » Pédagogie neuve et hardie, qui a son péril, qui a son honneur ; sagement, discrètement pratiquée, elle doit former des hommes ; prise à la lettre , privée de tempérament et de mesure, elle peut être funeste. Ce que l'enfant emprunte d'autrui, Montaigne veut qu'il s'en rende maître, se l'approprie par un emploi original et personnel. « Les abeilles pillotent deçà , delà les fleurs; mais elles en font après le miel qui est tout leur; ce n'est plus thym ni marjolaine. » Comme Rabelais, il s'insurge contre l'abus de la mémoire: « Savoir par cœur n'est pas savoir. » Comme Rabelais encore, il soustrait son écolier au joug des livres pour le mettre en présence de la vie, de la réalité : il veut qu'il reçoive l'éducation de l'expérience, celle que donne seulement la pratique du monde. Il tient pour suspecte l'éducation domestique, comme trop molle, trop efféminée ; veut que son disciple voyage, s'expose, se rende compte, reçoive le contact des personnes et des choses. Le programme ample et solide comprend philosophie morale, logique, physique, rhétorique, c'est-à-dire à peu près toute la science de son temps. Mais ce programme tend moins à charger l'esprit d'une somme déterminée de connaissances, qu'à le tremper, à l'aguerrir, car, dit-il, « la science qu'il choisira ayant déjà le jugement formé, il en viendra bientôt à bout. »
Une veut pas que son écolier vieillisse sur les bancs. Les trop longues études lassent et rassasient. « Notre enfant est bien plus pressé, il ne doit au pédagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeu-
rantestdûà l'action, d — «Je neveux pas qu'on emprisonne ce garçon; je ne veux pas qu'on l'abandonne à la colère et humeur mélancolique d'un furieux maître d'école ; je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gêne et au travail quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix. »
Estampe du xvi° siècle. Jeux de crécelle, moulinet et autres.
Mais la maîtresse page de ce mémorable chapitre est celle où l'auteur «éclate en imprécations contre les procédés disciplinaires admis dans les collèges à cette époque. S'il refuse au père de famille le droit de frapper son «nfant, à plus forte raison s'indigne-t-il contre le fouet et les verges maniés par des mains étrangères.
« Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présentera la mérité, qu'horreur et cruauté. Otez-moi la violence et la force: il n'est rien, îimon avis, qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous
avez enviequ'ilcraignelahonteet le châtiment, ne l'yendurcissez pas. ..Cette police de la plupart de nos collèges m'a toujours déplu. C'est une vraie geôle de jeunesse captive. Arrivez-y sur le point de leur office : vous n'oyez que cris d'enfants:suppliciés et de maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière pour éveiller l'appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et crain-
Tombeau de Montaigne dans la chapelle du collège royal de Bordeaux.
tives, de les vguider d'unetrogne effroyable, les mains armées defouet! «A cette méthode barbare Montaigne en substitue une toute riante. Il veut amener son élève à l'étude de la sagesse par des routes ce faciles, gazonnées, doux-fleurantes s.Ilveut faire de nos collèges un séjour aimable et attrayant, où l'autorité magistrale se cache sous de riants symboles et de rassurantes fictions. Au lieu de ces tronçons d'osiers sanglants, il voudrait que le sol fût jonché de fleurs et de feuilles. « J'y ferais pourtraire (représenter) la Joie, l'Allégresse, et Flora, et les Grâces. » Aimable pédagogie, dont on a peine à s'expliquer lalongue impuissance. Ce seral'honneur denotre temps de l'avoir goûtée, restaurée et pratiquée.
Ce cri libérateur en faveur de l'adolescence, un poète du même temps le poussa en faveur de la première enfance : c'est Scévole de Sainte-Marthe, auteur d'un poème latin oili il rappelle aux mères le devoir d'allaiter leurs enfants. Le sentiment, quoique très sincère, est exprimé à la mode antique etsousformede déclamation. « Lesours velus habitant les rochers alpestres; les tigres même et toute la race des botes fauves présentent à leurs en-
fants les mamelles nourricières. Et loi, femme, que la bienfaisante Nature a douée d'une âme tendre, tu serais plus féroce que les fauves ? Tu n'aurais aucun souci de tes enfants, des gémissements sortis de leur bouche ?... L'infortuné nourrisson ! quels bras caressants porteront le douxpoids de son corps ? Sur quelle poitrine reposera-t-il ? qui recueillera la douceur de son premier sourire et les premiers murmures de sa bouche bégayante? »
Vain appel. Cent cinquante ans s'écouleront avant qu'il soit entendu. Il faudra que Rousseau vienne prêter à la même thèse son éloquence enflammée. Mais honneur à ce grand seizième siècle français qui a semé dans les sillons de l'humaine pensée, de si bons germes, destinés pour la plupart à lever, à grandir, à fructifier !