DEUX MARQUISES
On l'a vu par quelques pages précédentes : le seizième siècle n'avait pas seulement emprunté aux anciens une forme nouvelle, la tragédie; Jean de la Taille et Garnier s'étaient vraiment pénétrés de l'esprit tragique. Ils essayaient de faire vibrer, comme avanteux Sophocle et Euripide, lesgrandes cordes de l'âme, et leurs efforts ne furent pas tous infructueux.
Par quel phénomène ce grand art, à peine naissant et déjà plein de promesses, va-t-il s'obscurcir, puis s'éclipser, au point qu'une nouvelle renaissance fut, pour ainsi dire, nécessaire, et que le Cid fut salué comme le signal qui l'annonçait?
Sans entrer dans un développement qui est du domaine de l'histoire générale et queue comporte pas la nature spéciale de notre sujet, notons quelques-unes des causes qui concoururent à ce résultat.
En première ligne, l'influence de deux littératures étrangères, celle de l'Italie, celle de l'Espagne. A peine sommes-nous remis en possession des modèles antiques, à peine nos poètes en ont-ils goûté l'incomparable
beauté, qu'une invasion du mauvais goût italien se produit chez nous, à la suite des princesses de la famille desMédicis venues pour s'asseoir sur le trône de France. Même circonstance se produit après que Anne d'Autriche, princesse espagnole, eut épousé Louis XIII. Les salons, dont l'influence commençait à se faire vivement sentir, prêtent à cette contagion leur active propagande. Tout se raffine, mais tout se corrompt, tout s'altère dans ces élégantes sociétés dont l'hôtel de Rambouillet est resté le type brillant. On s'éloigne de la nature, on cesse de l'aimer, même de la comprendre; on se fait une âme, des sentiments, un langage de convention. L'art n'est plus ce qu'il doit être : l'imitation embellie du vrai ; il est tout en afféterie, en artifice. Sans doute, lorsque Malherbe écrit la strophe célèbre :
Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin, Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin,
on est ému, on applaudit ; mais c'est là un cri isolé, impuissant à couvrir le murmure prétentieux des ruelles, ou les clameurs d'un théâtre qu'envahit la déclamation vide et creuse. Hardy, qui règne en maître sur ce théâtre de la première moitié du xvii'^ siècle, compose plus de huit cents pièces, huit cents tragédies ou tragi-comédies improvisées et bâclées, pâture suffisante pourun auditoire peu exigeant. Un fait donnera la mesure de son génie tragique : il écrit une Alceste d'où l'idée même des enfants, je ne dis pas seulement leur personnage, est exclue : autant dire une Alceste sans Alceste. La pièce d'Euripide pourrait, à la mode française, s'intituler : Alceste, ou l'amour maternel. Hardy intitule bravement la sienne (et il fait bien) Alceste, ou la fidélité, ajo.utons conjugale.
C'est que l'enfant nous ramène à la nature, et la nature est la chose que comprend le moins la poésie de ce temps : elle s'en détourne comme l'oiseau nocturne de la lumière.
Plus tard, quand paraîtra Corneille, d'autres causes vont agir et conspirer. Les mœurs de l'enfant n'ont pas été prévues par Aristote : tort grave et qui nuit au petit être. Comment admettre sur le théâtre ce qu'Aristote
en exclut? On peut répondre à cela qu'Horace a corrigé Aristote ; mais l'autorité du poète romain ne saurait prévaloircontre le grand philosophe grec quifitmarcher toutle moyen âge et même lestemps modernes sous saférule. Aussi voyez dans laMédéede Corneille combien l'amante irritée éclipse la mère ! Combien l'image de l'enfant, effacée, est réduite à peu ! Ne cherchez dans la pièce française ni la nourrice , ni le pédagogue , ni les enfants eux-mêmes, tels qu'Euripide les expose à nos yeux. Des enfants, il n'y a que l'ombre. Il manque à Corneille cette dextérité et cette souplesse merveilleuses qui permettront à Racine d'accomplir le prodige d'une Andromaque où Astyanax, soustrait à nos yeux, hante sans cesse notre pensée : éloigné mais non absent. Il faut aller jusqu'à Pertharite, œuvre de décadence, pour retrouver un poème cornélien où l'intérêt de l'enfant soit enjeu.
Que dirons-nous de Boileau ? Le caractère de l'enfant est rayé de son Art poétique. Et non seulement pour la tragédie, mais encore pour le poème épique. Qu'il raille Saint-Amand d'avoir dit dans son Moïse sauvé ., à propos du passage de la mer Rouge :
Les poissons ébahis les regardent passer,
-soit. Mais le persifler parce qu'il a « peint le petit enfant qui va, saute, revient, — Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu'il tient »,cela n'est pas seulement une critique contestable, comme Boileau en a émis plus d'une ; c'est le signe d'une époque littéraire, un symptôme du goût public trop étroit, trop absolu, épris d'un idéal de dignité et de noblesse qui s'éloigne du simple, du familier, du naturel.
Le simple et le familier, voilà ce que Boileau n'admet pas dans le cadre de la grande poésie, et c'est ce que signifie nettement le dernier vers du passage sur Saint-Amand :
Sur de trop vains objets c'est arrêter la vue.
Donc voilà qui est entendu : l'enfant et ses jeux sont des objets « vains » , indignes d'attention, rayés du cadre poétique.
La Fontaine est-il de cet avis ? Non assurément. Il est d'une école
bien différente. Son génie se complaît à la peinture des petits objets, une laitière avec son pot au lait, un bûcheron et sa ramée, et dans le lointain sa cliaumine, une étable à bœufs avec tout l'attirail rustique, etc. Celui-là donc comprendra, sentira, aimera l'enfance ; il en sera le peintre ému et fidèle.
, Certes il le pourrait. Il a tous les dons requis pour l'œuvre à faire : richesse de poésie, souplesse et légèreté de pinceau, grâce exquise, jusqu'à la naïveté (une naïveté malicieuse), qui est si souvent dans les moyens de l'enfant. Voyez comme il est à son aise dans l'idylle de l'Amour mouillé ! comme il se joue gracieusement sur le fond d'une ode d'Anacréon, et comme il rend le sentiment et la vie à cette vieille mythologie disparue !
Il est vrai, personne n'était plus propre que La Fontaine à peindre, à chanter les petits enfants; par malheur, personne ne les aime moins ; il y a plus : après La Bruyère, ils n'ont pas, au xvif siècle, d'ennemi plus personnel. La Fontaine ne manque pas une occasion de le leur dire : « Fripon d'enfant» ; — « jeunesse mal instruite », ■ — « âge sans pitié », telles sont, à leur égard, ses aménités ordinaires. — C'est surtout à l'enfant de collège qu'il en veut. On peut dire qu'ill'a immolé sans miséricorde dans sa fable : l'Ecolier, le Pédant elle Maître d'un jardin.
Certain enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge, et par le privilège
Qu'ont les pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on.
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut ;
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour, dans son jardin il vit notre écolier Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier, Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance, Avant-coureurs des biens que promet l'abondance; Même il ébranchait l'arbre....
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Tudieu ! quel réquisitoire ! EsL-il assez dénoncé, le crime de notre écolier, dans toute sa noirceur, avec accompagnement de circonstances aggravantes, et sans atténuation d'aucune sorte ! Et quel accusateur public, quand il s'y met, que ce bon La Fontaine ! Et il ne s'y met que contre les pédants et les enfants.
Je ne sais bête au monde pire Que récolier,si ce n'est le pédant; Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire. Ne me plairait aucunement.
Voilà le grief articulé : l'enfant est un voisin incommode. ?yul doute que La Fontaine, l'ami des jardins, des forêts, des eaux vives, des arbustes, des fleurs, surtout l'ami des bêtes, n'ait été dérangé dans ses goûts par ces pétulants et despotiques petits êtres, qui convoitent tout, touchent à tout, dérangent tout, brisent tout, s'arrogent sur tout un personnel empire, ^'ul doute que La Fontaine n'ait voulu venger sur eux tant de coups de fronde lancés aux oiseaux, tant de coups de pierres aux quadrupèdes domestiques, tant d'innocents supplices infligés aux insectes, tant de troubles apportés dans les ménages de la basse-cour, ou parmi les hôtes de la mare et de la fourmilière. Ce sont des méfaits, cela. Il en résulte dans l'àme du poète une hostilité sourde qui se tourne en antipathie persistante, laquelle antipathie produit soit des boutades comme celle de la fable précédente, — soit (et c'est à notre dommage) une sorte d'abstention systématique et volontaire à l'égard de l'enfant. La Fontaine , dont la baguette magique n'a qu'à se poser sur un objet ou sur un être pour l'animer, le colorer, le faire aimer, La Fontaine se détourne de l'enfant. C'est un vide dans quelques-unes de ses fables. Que dis-je ? Dans l'un de ses récits où il est question d'un loup et d'un enfant, l'enfant servant, comme de juste, d'objectif à l'appétit du loup, c'est pour le loup que La Fontaine prend inconsciemment parti. C'est à n'y pas croire. Citons.
LE LOUPj LA MÈRE ET L ENFANT.
Un villageois avait, à l'écart, son logis. Messer loup attendait chape-chute à la porte :
Veaux de lait, agneaux et brebis.
Régiments de dindons^ enfin bonne provende. Le larron commençait pourtant à s'ennuyer.
Il entend un enfant crier :
La mère aussitôt le gourmande.
Le menace, s'il ne se tait, De le donner au loup. L'animal se tient prêt, Remerciant les Dieux d'une telle aventure, Quand la mère, apaisant sa chère géniture. Lui dit : Ne criez point ; s'il vient, nous le tuerons. Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons. Dire d'un, puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite Les gens faits comme moi.? Me prend-on pour un sot?
Que, quelque jour, ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette !... Comme il disait ces mots, on sort de la maison: Un chien de cour l'arrête ; épieux et fourches fières
L'ajustent de toutes manières.
Que veniez-vous chercher en ce lieu ? lui dit-on.
Aussitôt il conta l'afTaire.
Merci de moi, lui dit la mère ; Tu mangeras mon fils I L'ai-je fait à dessein
Qu'il assouvisse un jour ta faim ? '
On assomma la pauvre bête Etc.
Voit-ou comme La Fontaine se complaît au rôle du loup? Comme il l'étend, l'embellit et le poétise ? Peu s'en faut qu'au dénouement il ne verse une larme sur « la pauvre bête » qu'on assomme. Et l'enfant et la mère? juste le nécessaire, juste ce qu'il faut de crayon et de couleur pour une esquisse. Certes, il y a deux vers exquis, pris sur le vif, échappés à la verve du poète ; mais qui les prononce? Le loup. En sorte que ce qui embellit l'enfant est justement une menace contre l'enfant ;
Que quelque jour ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette (1) I
(I) C'est la même inspiration d'où est sorti ce joli vers ;
« Tout est aux écoliers couchette et matelas. »
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Prenons la même fable traitée par un poète du x\V siècle, Antoine de Baïf. Sous une inspiration contraire, vous verrez le sujet prendre une autre tournure, le rôle duloup se réduire, celui delà mère, celui de l'enfant s'étendre et se parer de je ne saisquel charme intime et doux. L'enfant de La Fontaine est le premier marmot venu, cher à sa mère, mais au même titre qu'ils le sont tous. L'enfant de Baïf est, soyez-en sûr, un enfant gâté, quelque fils unique qu'on choyé, qu'on couve et qu'on dorlote. Dans La Fontaine, le vif de l'action est au dehors, sur la grande route, du côté du loup aux prunelles flamboyantes. Dans Baïf, toute la poésie de la fable est dans la chaumière, près de la mère berçant son enfant, près de l'enfant rejeté par la peur au giron de sa mère.
LE LOUP ET l'enfant.
Un loup, ayant fait une queste
De toutes parts, enfin s'arreste
A l'huis d'une cabane aux champs.
Au cri d'un enfant que sa mèi-e
Menaçoit, pour le faire taire,
De jetter aux loups ravissans.
Le loup, qui l'ouït, en eut joye.
Espérant d'y trouver sa proye.
Et le jour entier il attend
Que la mère son enfant jette ;
Mais le soir venu, comme il guette.
Un autre langage il entend.
Car la mère qui, d'amour tendre,
En ses bras son fils alla prendre,
Le baisant amoureusement,
Avecques lui la paix va faire,
Et le dorloltant pour l'attraire,
Lui parle ainsi flatteusement :
« Nenni, nenni, non, non, ne pleure ;
« Si le loup vient, il faut qu'il meure ;
« Noustûronsle loup, s'il y vient. »
Quand ce propos il ouït dire,
Le loup grommelant se retire :
« Céans l'on dit l'un, l'autre on tient. »
Poursuivons noire enquête, et même hors du cercle de la poésie.
Bossuei, dont le regard pénétrant n'a rien ignoré de l'ùme et de la vie, Bossuet, qui a tracé de la jeunesse une image si vivante et si chaude, Bossuet n'accorde qu'une faible attention à l'enfance ; mais ce qu'il en dit est marqué à l'empreinte de son génie. « Considérez les enfants ! combien veulent -ils violemment tout ce qu'ils veulent!... Une leur importe pas que cet acier coupe, c'est assez qu'il brille. Ils s'imaginent que tout esta eux. Que si vous leur résistez, vous voyez au même moment et tout leur visage en feu, et tout leur petit corps en action, et toute leur force éclater en un cri perçant qui témoigne leur impatience. » — Bien observé et supérieurement rendu, l'enfant volontaire, mutiné contre les personnes ou les choses.
Ailleurs c'est une scène de famille saisie au passage, comme par une porte entrebâillée, et peinte au vol, si l'on peut dire, avec une vigoureuse précision. « Voyez cette mère, ou cette nourrice, ou ce père même, si vous voulez, comme il se rapetisse avec cet enfant !... Ce ton de voix magnifique s'est changé en un bégaîment ; ce visage naguère si grave a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d'enfants l'environne , auxquels il est ravi de céder; etils ont tant de pouvoir sur ses volontés qu'il ne peut refuser que ce qui leur nuit. »
C'est admirable de vérité et d'expression. Maisquoi ? est-ce tout ce que le sujet inspire au grand observateur ? Est-ce tout ce que son auditoire réclame ? Et cependant Bossuet a été précepteur ; il a vécu de longues heures, dans l'intimité d'une jeune fime royale. Il y a semé des germes, et ces germes n'ont pas levé. Terrain infructueux sans doute, mais labouré peut-être par des mains trop fortes, qui ont trop enfoncé le soc, là où le sol voulait seulement être remué à fleur de terre. Préceptorat infécond, si ce n'est en œuvres littéraires immortelles.
Quelle différence avec Fénelon ! Celui-là s'est senti de bonne heure attiré vers le jeune âge. Son cœur déborde de ce côté. Il sait le langage qu'il faut parler, la voix qu'il faut prendre, les sentiments qu'il faut toucher. Il s'y délecte, il y excelle. Sou traité de l' Education des filles abonde en traits heureux, vifs, délicats, en pages où se reflète, avecune grâce sérieuse, la poésie aimable et grave du sujet. Agé de plus de soixante ans, arche-
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vêque de Cambrai, il n'avait pas de plus doux passe-temps que l'entretien des jeunes fils du duc de Chaulnes.Il les réclame, absents. Présents, il les retient, et les garde quand on les lui redemande. (( N'oubliez pas que vous m'avez promis la chère jeunesse pour la belle saison ;j'en serai charmé. » — « Je vous demande vos chers enfants qui sont les miens. Ils ne m'embarrasseront en rien, et je serai leur premier précepteur, au-dessous de M. Gallet. » — « Laissez-moi la petite jeunesse; ils me feront plaisir, je tâcherai de ne pas leur être inutile. — Pour la petite troupe, je suis charmé de l'avoir ici. Je les aime tendrement, ils me réjouissent. Ils ne m'embarrassent en rien. »
Fénelon aime donc l'enfant, se plait avec lui, condescend à sa faiblesse, sans qu'il en coûte à la dignité de sa personne, de son âge, de son ministère : aussi est-il entré au vif dans le secret de sa mobile nature, clairvoyant en même temps qu'indulgent sur ses défauts, habile aies guérir, comme ces docteurs dont le bon et fia sourire encourage le malade dans le moment même où ils l'interrogent et méditent la prescription d'un amer breuvage; carce n'est pas un gâteurd'enfants que cetami desenfants.il leur dit fort bien leurs vérités :« Les filles sont nées artificieuses. » Il ne se laisse pas tromper aux apparences des gentils propos el des jolies manières : « Il y a des naturels d'enfants auxquels on se trompe beaucoup. Ils paraissent d'abord jolis, parce que les premières grâces de l'enfance ont un lustre qui couvre tout. On y voit je ne sais quoi de tendre et d'aimable qui empêche d'examiner de près le détail des traits du visage. Tout ce qu'on trouve d'esprit en eux surprend, parce qu'on n'en attend point de cet âge... On prend une certaine vivacité du corps qui ne manque jamais de paraître dans les enfants, pour celle de l'esprit. De là vient que l'enfance semble promettre tant et donne si peu. »
« Laissez jouer un enfant, dit-il ailleurs; que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle et avec un visage riant. » Mais voici presque aussitôt le correctif : c'est que les amusements, les jeux soient simples, et n'excitent qu'une joie douce et modérée. « Craignons ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût... On n'a besoin ni de machines, ni de spectacles, ni de dépenses pour se réjouir : un petit jeu
LIVBE DES EHFANTS. U
qu'on invente, une lecture, un travail qu'on entreprend, une promenade, une conversation innocente qui délasse après le travail, font sentir une joie plus pure que la musique la plus charmante. »
L'excellent maître ! On croit le voir à l'œuvre auprès de son disciple, le petit duc de Bourgogne, le cœur en éveil, l'esprit en alerte pour varier, vivifier, faire aimer l'enseignement, tirer un profit moral de tout incident, de tout travail, de toute leçon donnée. Un exemple, entre cent. Je le tire de son recueil de fables. Unjour, lejeuneprince récite mal sa leçon, estropie des vers : un camarade d'étude qu'on lui adjoint pour stimuler son émulation rit et se moque. Grande colère du petit duc. 11 y était sujet, commel'on sait : » Comment oses-tu te moquer du petit-fils du roi ? » — L'incident ne passe pas inaperçu. Le soir ou le lendemain, j'imagine, le sage précepteur apporte à lire cette page charmante, dont Sainte-Beuve aimait la fraîche poésie.