LE JEUNE B.4CCHUS ET LE FAUNE
Unjour, le jeune Bacchus que Silène instruisait, cherchait les Muses^dans un bocage dont le silence n'était troublé que par le bruitdes fontaines et le chant des oiseaux. Le soleil n'en pouvait avec ses rayons percer la sombreverdure. L'enfantde Sémélé(Bacchus),pour étudier la langue des Dieux, s'assit dans un coin au pied d'un vieux chêne, du tronc duquel plusieurs hommes de l'âge d'or étaient nés. 11 avaitmème autrefois rendu des oracles,, et le temps n'avait osé l'abattre de sa tranchante faux. Auprès de ce chêne sacré et antique se cachait un jeune faune qui prêtait l'oreille aux vers que chantait l'enfant, et qui marquait à Silène, par un ris moqueur , toutes les fautes que faisait son disciple. Aussitôt les naïades et les autres nymphes du bois souriaient aussi. Le critique était jeune, gracieux et folâtre ; sa tête était couronnéede lierre etde pampre; ses tempes étaient ornées de grappesde raisiu. De son épaule gauche pendait sur son côté droit en écharpe un feston de lierre, et le jeuneBacchus se plaisait à voir ces feuilles consacrées à sa divinité. Le faune était enveloppé, au-dessous de la ceinture, parla dé-
pouille affreuse et hérissée d'une lionne qu'il avait tuée dans les forêts. Il tenait dans sa main une houlette courbée et noueuse. Sa queue paraissait derrière comme se jouant sur son dos. Mais comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions, si
Le duo de Bourgogne enfant.
elles n'étaient pures et élégantes, illuidit d'un ton fier et impatient : « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter?» Le faune répondit sans s'émouvoir : (( Eh ! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque ftiute ? » Quand on lit les grands ouvrages composés parBossuet pour l'éducation du Dauphin, on i"este confondu de cette manifestation du génie dont la puissance vous domine et vous écrase, et l'on se demande par quel secrcl
un manuel scolaire est devenu une œuvre de haute philosophie et d'incomparable éloquence. Mais où est la part del'enfant dans tout cela, et quel goût le royal écolier pouvait-il y prendre ?
Quand on lit les ouvrages de Fénelon composés pour le duc de Bourgogne, les Dialogues, les Fables, le Télémaque, on est sous le charme, on redevient enfant, on croit entendre la voix douce et insinuante du maître, on voit « le feu et l'esprit sortir de ses yeux comme un torrent », ainsi que le représente Saint-Simon. On aime, on envie pour les siens cette culture attentive, tendrement sagace, où l'enjouement tempère la sévérité et déguise l'aridité de la tâche.
Le préceptorat de Bossuet fut comme le monologue d'un homme de génie mal suivi, peu compris d'un esprit médiocre, incapable d'élévation. Le préceptorat de Fénelon fut un entrelien de toutes les heures, un dialogue incessant du disciple et du maître, n'ayant à eux deux qu'un esprit et qu'un cœur, s'abandonnaut l'un à l'autre sans réserve et tout entiers.
Que dirons-nous de La Bruyère ? Lui aussi fut précepteur d'un prince de la maison de Bourbon ; lui aussi, dans le palais de Condé, vécut en commerce assidu avec un enfant de souche royale. Le précepteurne nous a pas livré son secret, mais on peut le lire entre les lignes de son livre des Caractères, lequel dirige contre les enfants le témoignage le plus dur et le plus amer que jamais moraliste ait porté : « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement, ils ont des joies immodérées et des afflictions amères pour de très petits sujets ; ils ne peuvent pas souffrir de mal et aiment à en faire. Ils sont déjà des hommes. » Jugement violent : l'auteur n'envisage que le revers sombre d'une brillante médaille, et il extrait du métal qui la compose tout le minerai impur , sans tenir compte de l'or. Que j'aime mieux l'optimisme de Fénelon affirmant que « si peu que le naturel des enfants soit bon on peut les rendre dociles, patients, fermes, gais et tranquilles » !
Ceci dit, il faut convenir que, dans la suite du livre des Caractères, La Bruyèrejuge avec bien de la finesse les natures enfantines. « Ils jouissent
du présent, » ce qui ne nous arrive guère ; — « leurs mœurs sont assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence. » — Ils ont une sagacité extraordinaire pour saisir « d'une première vue » et exprimer « par des mots convenables » les vices extérieurs et les défauts physiques. — Leur soin unique « est de trouver l'endroit faible de leur maître, comme de tous ceux à qui ils sont soumis. Dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. » — Tout leur paraît grand. — Ils commencent entre eux par l'État populaire, chacun y est le maître ; « et, ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. » — Les pjiinitions sont pour eux d'une extrême conséquence, car ils ne se gâtent pas moins « par des peines mal ordonnées que par l'impunité. »
Mais la maîtresse page du chapitre , c'est la description des jeux : a Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire, c'est-àdire ce que les vieillards n'ont plus ; et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire ; qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitentles divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trouvent à un grand festin etyfont bonne chère; qu'ils se transportent dans des lieux enchantés ; que, bien que seuls, ils se voient un riche équipage, et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille et jouissent du plaisir de la victoire ; qu'ils parlent aux rois et aux plus grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable ; et ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent, à leur âge, être les arbitres de leur fortune et les maîtres de leur propre félicité. » (Chapitre de l'Homme.)
La peinture est excellente, et il y perce presque de la sympathie, jusqu'au moment où le trait final, en forme de sarcasme, nous ramène au sentiment qui domine toujours La Bruyère, à savoir de fustiger l'espèce humaine sur le dos de l'enfant.
Si nous regardons du côlé des femmes, en première ligne se présente l'étincelante figure de la marquise de Sévigné. Celle-là est la mère par excellence. Son génie est fait d'amour maternel. On ne parlera, on n'écrira jamais assez à la louange de ces effusions intarissables, sans cesse renaissantes, source sans fond qui coule toujours égale, toujours sincère, toujours à la température du sentiment le plus passionné. Mais tout cela s'adresse à une jeune femme, bientôt à une jeune mère. Que n'avons-nous les impressions, les notes recueillies au jour le jour par M""" de Sévigné, jeune mère elle-même, sur sa fille encore enfant !
A défaut de ce précieux document, nous avons les confidences de M"'^ de Sévigné, grand'mère. La bonne, la délicieuse aïeule ! Toujours en pensée auprès de ses petits-enfants, ne trouvant jamais qu'on lui en parle assez : « Parlez-moi souvent de ce petit peuple et de l'amusement que vous y trouvez. » Stimulant sa fille qu'elle trouve froide sur ce chapitre, comme sur bien d'autres : « Aimez, aimez Pauline, donnez-vous
cet amusement, tàtez un peu de l'amour maternel Aimez, aimez-la,
ma fille, ne vous contraignez point : laissez un peu aller votre cœur de ce côté. Je suis persuadée que cela vous divertira extrêmement, m
C'est que cette petite Pauline, c'est la favorite. Elle a succédé, dans ce rang et ce titre, à sa sœur aînée, Blanche-Marie, conservée en nourrice chez sa grand'mère, pendant trois ans. Mais quoi ! la pauvre petite Blanche, on l'a fait revenir à Aix ; vers l'âge de six ans, elle est entrée au couvent et ne l'a plus quitté, ayant pris le voile à seize. Ce fut au grand chagrin de AI"'^ de Sévigné. Aussi reporte-t-elle toute son afiection sur Pauline, pour laquelle elle espère et prépare un autre avenir. Elle combat pour lui épargner le cloître : a Ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne. » — C'est qu'elle est si gentille, cette « Paulinotte » ! — « Jolie comme un ange, — jolie et plaisante, toute aimable. » Et puis elle ressemblera à sa mère, mérite qui n'est pas mince aux yeux de Sévigné : « une tête blonde, frisée naturellement. » Il y a bien le nez qui est menaçant : le nez historique des Grignan greffé sur le nez des Sévigné, lequel n'était pas sans étoffe. Mais bah ! tout cela s'arrangera. Le reste est si charmant : « Ah ! que toute sa personne est assaisonnée !
que sa physionomie est spirituelle ! que sa vivacité lui sied bien ! que ses yeux sont jolis ! bleus avec des paupières noires, une taille libre, adroite, l^our moi, je la crois touchante ou piquante, je ne sais pas lequel. Te vous prie de me le dire. » On composerait des pages de ces propos de grand'mère, de ces admirations complaisantes, de ces redites sur le visage, l'humeur, le caractère de Pauline.
Il faut songer à l'instruire : M™° de Sévigné y pourvoit de bonne heure, car la petite a l'esprit avide et qui « dérobe tout. » Ce serait dommage de laisser dormir cette imagination vive, ce goût précoce et fin, cet esprit de saillies, de malice et de réparties. Et voilà comme un programme d'instruction esquisséau jour le jour, au courant de la plume. La lecture est le grand moyen recommandé par M™^ de Sévigné. .Vnciens et modernes, tout y passe. « Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire. Les romans, les ■comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tàté de Lucien ? [Ailleurs elle propose les Métamorphoses d'Ovide.] Estelle à portée des petites Lettres {Les Provinciales) ? Après il faut l'histoire ; •si on a besoin de lui pincer le nez pour la faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion ^saint François de Sales, j'imagine, et ces ■messieurs de Port-Royal], si elle ne les aime pas, tant pis pour elle ; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un aussi bon usage que vous, je ne voudrais pas du tout qu'elle mît son nez ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte : il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples ; je crois que c'est assez. » (Lettre du 15 janvier 1690.)
11 faut, sur cette liste, ajouter le nom de Corneille, son vieil ami Corneille. Comment y aurait-elle manqué ? Le poète du Cid ne fut-il pas la grande passion de sa jeunesse .■* Ne lui a-t-elle pas immolé Racine avec une persévérance qui ne connut de relâche que le jour où le roi admit Sévigné ù l'honneur très envié d'entendre à Saint-Cyr la tragédie (VEslher ? Donc Pauline héritera du goût de sa grand'mère. Et ce ne sera pas la
faute de M'"' de Grignan, ni des directeurs provençaux de la petite Pauline. « Voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte, et Cinna, et les autres ? »
Telle est W" de Sévigné dans son rôle d'institutrice, — j'ajoute et de modératrice. La froide et peu tendre M™ de Grignan avait besoin de ce tempérament. Elle était portée à la rigueur, exigeait de ses enfants une perfection que leur âge ne comportait pas. Sa mère la raille sur ce point, mais comme elle sait le faire, en douceur, avec les ménagements requis, pour ne pas heurter les droits et l'arbitre maternels. Elle a, en parlant du petit chevalier Adhémar de Grignan, l'héritier du nom, du titre et de la fortune, elle a ce joli mot qui achève de la peindre dans son indulgence, sa grâce, et son autorité d'aïeule : « Menez-le doucement comme un cheval qui a la bouche délicate. " Elle est enchantée du chapitre de Montaigne adressé à M™" d'Estissac, de l'Amour des pères pour les enfants, et le propose aux méditations de sa fille ! « Mon Dieu ! que ce livre est plein de bon sens !... Je ne puis lire qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret qu'il a de ne s'être communiqué à son fils et de lui avoir laissé ignorer la tendresse qu'il avait pour lui. "
Aimer 5es enfants et petits-enfants ne prouve pas qu'on aime les enfants, ceux d'autrui. C'est précisément le cas pour M"<= de Sévigné. Vous chercheriez vainement, je le crois, dans toute sa correspondance, je ne dis pas un signe d'attendrissement, mais simplement d'attention et de sympathie pour d'autres yeux bleus, pour d'autres cheveux frisés, pour d'autres cils noirs que ceux de Marie-Blanche et de Pauline. Cette femme qui a tant de fois traversé la France pour aller de Paris en Bretagne, de Paris en Provence, de Paris dans le Bourbonnais, qui n'est pas avare, dans ses lettres, d'anecdotes, de croquis, de scènes de genre, n'a pas une fois posé ses regards ni arrêté sa pensée sur un groupe de marmots cheminant le long des routes, à côté de sa chaise ralentie par une montée ; sur une paysanne, assise au seuil de sa chaumière et allaitant le nourisson joufflu, tandis que l'aîné frotte aux jupes de sa mère son visage barbouillé.
L'esprit public, le courant de la poésie ne portait pas de ce côté, et Sévigné n'y va pas d'elle-même. Contentons-nous de ce qu'elle nous donne, quand ce qu'elle nous donne est exquis.
Madame de Maintenon.
Une femme qui ne fut pas mère pour elle-même, mais qui, par vocation naturelle et bonté réfléchie, se fit mère pour les autres, c'est M'™ de Maintenon. Son enfance abandonnée et misérable, sa jeunesse sacrifiée, la misère qu'elle a connue d'abord, la gêne ensuite, et toujours la sujétion et la dépendance, rien de tout cela ne lui a laissé d'amertume, mais
plulôije ne sais quelle grave et forte douceur. Son cœur s'est trempé, mais non pas endurci, et le premier usage qu'elle fera du crédit et de la fortune, c'est pour subvenir aux besoins des jeunes filles pauvres. Saint- Cyr, et ce qui l'a précédé et ce qui l'a suivi, tire son origine de cette pensée généreuse. Ne lui demandez pas ces grâces ravissantes, ces tendresses intarissables qui nous charment chez M'"'^ de Sévigné. Maintenon n'estqu'institutrice,mais c'est l'institutrice consommée, celle qui apporte à l'œuvre volontairement entreprise des trésors de dévouement, d'expérience, de sagacité, de persistance. C'est quelque chose aussi, el quand on songe au rang élevé duquel il lui fallait descendre pour remplir ce devoir, quand on songe à cette allégresse, à cette bonne humeur, à celte persévérance qu elle y déployait, on trouve en somme que ces mérites en valent d'autres, et qu'à peser au poids de l'équité dans la même balance, elle et Sévigné, le plateau demeure au moins égal. Sauf l'onction et ce don fénelonien d'émouvoir et d'être ému, la nature lui avait tout donné. D'abord la vocation, et ce qui avive la vocation : l'amour des petits, de leur société, de leur entretien : « J'ai toujours aimé les enfants, et je crois que Dieu m'a donné ce goût pour vous autres », dit- elle à ses chères filles. — « J'avais toujours les enfants de M"'^ de Monchevreuil autour de moi. J'apprenais à lire à l'un, le catéchisme à l'autre, et leur montrais tout ce que je savais. » — Une autre fois, parlant de son séjour au couvent de Niort : « J'étais fort avancée dans les exercices, de sorte que dès qu'elle était sortie [la maîtresse de classe], je faisais lire, écrire, compter, l'orthographe, et jouer toute la classe. >/ Toute petite, déjà orpheline, et recueillie sur le pied de parente pauvre par M""' de Valette, sa tante, lorsque celle-ci envoyait elle et sa cousine paître les dindons du domaine, avec un masque contre le hàle, une gaule à la main, et une page des quatrains de Pibrac à apprendre, soyez sûrs, sans qu'elle le dise, qu'elle se hâtait d'expédier sa page pour se donner le plaisir d'aider et de faire réciter sa cousine, moins studieuse et moins réfléchie. Comment ne pas exceller dans une tâche si ardemment aimée 7 M'"'' de Maintenon avait conscience de sa valeur pédagogique, et l'avouait ingénument : « Toutes les fois que vous voudrez me donner des louanges
DE SHAKESPEARE A CHATEAUBRIAM) . 219
sur l'éducatioa des enfants, je les avalerai à longs traits, car je suis véritablement persuadée que j'en sais beaucoup. »
Un autre trait de son caractère, c'est la bonne humeur, et une sorte de gaieté tranquille (le mot est d'elle et sur elle-même), qui est d'une grande ressource auprès des enfants. L'enfance craint les moroses et d'instinct s'en détourne : c'est de nature. Maintenon ne cesse de recommander ce point aux dames de Saint-Cyr : « Il faut avoir un ton gai, ou du moins tranquille, et les manières d'un bonne mère. » — A Madame de Gruel, première maîtresse des rouges : « Vous parlez à vos enfants avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie, qui vous fermera tous les cœurs ; il faut qu'elles sentent que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes, pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérance qu'elles se corrigeront.... Vous êtes trop d'une pièce et vous seriez très propre à vivre avec des saints. Il faut savoir vous plier à toutes sortes de personnages, et surtout à celui d'une bonne mère qui a une grande famille qu'elle aime également. » — A Madame de Glapion: « J'étais ravie, il y a quelques jours, de vous voir aux bleues [couleur dislinctive d'une des classes] avec la cordialité, la bonté, la douceur, la gravité, en un mot à souhait pour attirer leur estime, leur amitié et leur respect. Continuez, ma chère fille, et prenez garde seulement à ne vous familiariser pas trop. Souvenez-vous toujours du personnage de mère, de sœur aînée, de religieuse. »
Aimer sa tâche, aimer les enfants, le leur témoigner avec une bonne grâce engageante, voilà l'un des fondements de sa pédagogie.
Nous n'avons pas à la suivre plus avant. Mais on voudrait, avant de la quitter, la saisir sur le vif de sa tâche, et comme nous avons montré Fénelon aux prises avec le petit duc de Bourgogne, surprendre M'"** de Maintenon aux côtés de son plus brillant élève, le petit duc du Maine : cela nous ramène bien avant la création de Saint-Cyr. Le petit duc n'a que cinq ans, mais c'est un esprit précoce. Il s'agit pour lui d'écrire une lettre à son royal papa. L'enfant se gratte le front, lève les yeux au plafond et ne trouve rien, rien du tout. Nous avons tous passé, même plus âgés, par ces jours de disette désespérante. Madame de Maintenon
intervient à son heure : « Vous n'avez donc rien daus le cœur pour dire au Roi, votre père ?» — « Je suis bien fâché de ce qu'il est parti. » — « Eh bien ! écrivez-le, cela est fort bien. » — Moment de silence, après lequel l'institutrice reprend : " Est-ce là tout ce que vous pensez 1 n'avez-vous plus rien à lui dire ? » — « Je serais bien aise qu'ilrevienne » [le texte portequ'il revint ; mais cette correction de langage est trop peu vraisemblable]. — « Voilà votre lettre faite ; iln'y a qu'à le mettre simplement, comme vousle pensez. » [Lettres sur l'Education, •page 138.)
<( Ecrire simplement et comme l'on pense. » Cette rhétorique est de la morale à sa façon, et vaut bien, dans son genre, celle de la fable de Fénelon. Elle s'impose à tous et même à nous autres, écoliers sur le retour (1).