CHEZ LES ROMAINS CROQUIS D ENFANTS DANS LUCRÈCE ET DANS HORACE
VIRGILE ; LE PERSONNAGE DE CAMILLE ET CELUI d'aSCAGNE DANS
i! Enéide. — un conte de fée dans ovide.
Passons de Grèce en Italie. Ici tout d'abord se présente à l'esprit le souvenir des dures lois romaines, le droit conféré au père de famille de repousser du pied le nouveau-né ou de le prendre, de l'élever au-dessus du sol {toUere)et par cet acte même, de lui donner une seconde fois la vie. Droit barbare et qui marque une nation rude et farouche, nourrie du lait de la louve. Les mœurs corrigèrent cette rigueur de la législation, et l'acte du père ne fut bientôt plus considéré que comme un symbole. Soit ; mais que dire du droit de vendre son fils comme esclave, jusqu'à trois fois? Et chez quel peuple trouve-t-on en aussi grand nombre ces traits de rigueur paternelle, ces fils immoles à la discipline militaire ou à l'unité politique par l'ordre ou sous les yeux de leurs pères ? « On frémit, dit Bossuet, en voyant dans l'histoire la triste fermeté du consul Brutus, lorsqu'il fit donner la mort à ses deux enfants. »
La constitution de la famille romaine à son origine était forte, soumise à une hiérarchie rigoureuse. La femme ne s'éloignait guère du foyer, de saquenouille.. L'enfant grandissait près d'elle, sous la surveillance d'une aïeule, gardienne des vertus antiques, et sous la conduite de l'esclave de confiance appelé pédagogue. Le père vivait peu au logis, sans cesse appelé au forum, à la guerre, à la campagne, pour surveiller ses biens et ses exploitations rurales; peu de temps lui restait pour les épanchements domestiques.
Gardons-nous cependant d'exagérer les choses et de forcer la note, surtout quand nous voyons Caton l'Ancien, le type le plus accompli de l'ancien esprit romain, assister religieusement tous les soirs à la toilette de son fils nouveau-né, au cbangement de langes, à l'allaitement. Et plus tard, quel modèle de mère que cette Cornélic, la mère des Gracques, dont la
€8 LIVHE DES ENKANTS ET DES MÈRES.
noble et belle figure apparaît entre celle de ses deux fils, futurs tribuns de Rome ? « Ils sont mes joyaux, mon unique parure », disait aux autres matrones, mieux parées qu'elle, l'illustre veuve. Retenons seulement ce fait, que le foyer romain était entouré de plus de gravité que le foyer atbénien, que tout y était soumis à une règle plus austère.
Le jeune patricien en sortait de bonne heure ; son père avait à cœur de l'initier tout jeune à la pratique de la vie. Son éducation était tournée surtout du côté de l'utile. On y sacrifiait peu aux Grâces. On songeait à former d'abord l'homme public, le soldat, l'orateur, le futur père-conscrit, le futur consul. Ce devaient être de petits personnages très positifs, très rassis, très sûrs d'eux-mêmes, que ces jeunes Romains initiés de la sorte aux calculs de la vie réelle. Horace les accuse d'être plus versés dans la science des nombres que dans l'art de la poésie. Ils y gagnaient du moins une volonté précoce et un réel sens pratique. On se rappelle le joli trait de l'un d'eux. II avait assisté, aux côtés de son père, à une séance du sénat. L'affaire mise en délibération était d'importance, et l'on s'était engagé à lapins absolue discrétion. Ce n'était pas le compte de la mère qui interroge son fils, le presse de questions, fait si bien qu'elle le réduit à l'expédient d'une fausse confidence : (( Eh bien I dit-il, on a discuté le point de savoir s'il est meilleur qu'une seule femme ait plusieurs maris, ou un seul mari plusieurs femmes. » De là, comme l'on pense, grande rumeur dans la ruche féminine, le tout terminé par la confusion de la curieuse et le triomphe de l'impénétrable. L'épreuve n'eût peut-être pas tourné aussi bien pour un jeune Grec.
La poésie n'est nulle part étrangère à l'adoucissement des mœurs. Le souille de l'art grec passa sur le peuple romain. Rome emprunta à Athènes sa tragédie et sa comédie, mais en retranchant le chœur, c'est-à-dire l'élément le plus original de la beauté dramatique. Le choix des tragédies imitées de la Grèce par les poètes du moyen âge latin prouve que le Romain, dès ce temps, n'est pas insensible au pathétique tiré de l'enfance : c'est iVédéc, c'est Alceste, c'est Andromaque, c'est Iphigénic. Naïves et gauches imitations des chefs-d'œuvre de la muse attique, si nous en jugeons d'après quelques vers ou quelques témoignages.
Oornélie et ses deux fils, groupe de Cavelier. (Ex-position universelle de 1855;
d'iIOMÈRE a VIRGILE. 71
Dans la comédie, Ménandre est le grand inspirateur, et sa douceur ravissante revit, dit-on, dans les élégantes imitations de Tcrence. Térence est, avant Virgile, le génie le plus humain, le plus tendre que Rome ait possédé. Si ce n'est l'enfance, du moins la jeunesse règne dans son théâtre. Il en est le peintre indulgent et sympathique, comme plus tard le sera Molière. Il excuse ses fautes, nous gagne à ses aimables qualités, nous désarme en sa faveur.
Mais l'enfant, l'enfant véritable, pour le rencontrer en face, il faut aller au tribunal, au barreau. L'accusé entre escorté d'une suite nombreuse de parents, d'amis, d'enfants. Tout ce monde a l'air morne et joue au naturel ou au figuré, paur son compte ou pour le compte d'aulrui, la comédie de la douleur. L'enfant y tient le premier rôle; on exploite ses larmes et sa beauté, et c'est bien là un trait des mœurs romaines.
Le Grec se sert de l'enfant pour embellir un spectacle tout idéal, produire une émotion purement esthétique, des larmes désintéressées et seulement humaines. Le Romain positif entend que tout cela lui serve à quelque chose, aboutisse à un résultat palpable, comme le gain d'un procès, le succès d'une plaidoirie. Dans le Grec je vois l'artiste épris avant tout du beau. Dans le Romain se trahit à chaque instant le calculateur, l'homme de l'utile et du solide. Chose terrible à dire! il était dans la nature des choses que le premier, si aimable par l'esprit, si grand par la pensée, fût vaincu par l'autre.
Donc l'enfant en pleurs sera conduit au tribunal et devant les juges, pour les apitoyer sur le sort d'un père ou d'un proche. On devine ce qu'il devait entrer d'artifice dans ce procédé. Un jour que l'avocat de la partie adverse abusait un peu trop de ce moyen de produire le pathétique, son compétiteur se tourne vers l'enfant tout en pleurs et lui pose cette brusque question : << Mon petit ami, pourquoi pleurez-vous ? — Parce qu'il me pince, » répondit l'ingénu. C'est de ce pathétique postiche que se moquera si gaîment Racine dans sa parodie des Plaideurs :
Venez, famille désolée.
Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orplielins. Venez faire parler vos esprits enfantins.
Oui, Messieurs, vous voyez ici notre misère,
Nous sommes orphelins, rendez-nous noire père (1).
Et la suite qui va jusqu'aux larmes.
Venons au siècle de César et d'Auguste. Trois grands poètes le décorent de leur génie.
C'est d'abord Lucrèce, dont le poème abonde en traits vifs, fidèlement observés. Ici il nous montre l'enfant, jouet d'un songe, cberchant en rêve les mamelles de sa nourrice absente : ailleurs, jouet de la peur, frissonnant et épouvanté au sein des ténèbres. C'est encore le petit enfant qui s'essaie à parler et qui, inhabile, supplée par le geste a l'insufiisance d& la langue. C'est la comparaison fameuse du médecin qui frotte de miel le bord du vase pour déguiser au petit malade l'amertume du remède. C'est le tableau de la vie domestique avec ses joies intimes, « la maison joyeuse, l'épouse excellente, les enfants qui courent au-devant des baisers paternels, à qui les recevra le premier, et l'àme du père pénétrée d'une muette allégresse. »
Mais ici prenons garde : ces raisons d'aimer l'existence, cette joie de vivre, Lucrèce ne les met sous nos yeux que pour nous en montrer le néant. A quoi bon nous y attacher? dit-il. La mort est proche qui nous enlève tous ces biens sans retour, et nous en ôte même le regret.
On la connaît, et on la repousse cette désolante doctrine.
On ne repousse pas moins ses efforts pour reléguer l'enfant au-dessous delà bête et tirer des misères de notre vie première un acte d'accusation conlrel)ieu et la nature : a Semblable au matelot jeté à la cote par l'onde en fureur, le nouveau-né gît à terre, nu, privé de la parole, privé de tout secours vital, dès l'instant où, du sein de sa mère, la nature l'a mis au jour, et il remplit les airs d'un lugubre vagissement, plainte légitime à qui, dans la vie, restent encore à surmonter tant de misères. Au contraire, croissent sans peine troupeaux de brebis et de bœufs, bêtes fauves. Point
(1) Le mérite de ce rapprochement appartient à M. Jarry, dont l'opuscule latin sur L'Enfant dans la poésie antique nous a été une mine précieuse. L'ouvrage se lit d'un bout à l'autre avec un vif plaisir et un non moindre profit.
n'est besoin pour eux de hochets bruyants, ni des caresses, des propos, des chansons de la mère nourrice. »
Horace n'a pas de ces sombres préoccupations. Sajoyeuse humeur et son accommodante pliilosophie lui font prendre comme il est le train de la vie.
Son portrait de l'enfant, composé pour l'instruction du poète dramatique, est le fruit d'une inspiration personnelle, et non tiré d'Aristote. Il est vif, court, allègre, d'ailleurs peu approfondi. Il faut le lire dans la charmante traduction qu'en a donnée notre vieux poète Régnier :
L'enfant qui sait déjà demander et répondre. Qui marque assurément la terre de ses pas, Avecque ses pareils se plait en ses ébats ; Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise. Sans raison d'heure en heure, il s'émeut et s'apaise.
Horace n'est pas de ces sages à grandes barbes qui écrasent l'enfant de leur philosophique et dédaigneuse expérience. Ill'a en gré, et fait de lui, à chaque rencontre, de joliespeintures. De vives silhouettes d'écoliers traversent, égaient çà et là ses vers. Regardez, en voici un qui trotte sur le chemin de l'école, portant sous le bras gauche sa bourse à jetons et ses tablettes pour la leçon de calcul ; — en voici un autre qui n'en est qu'à l'alphabet, mais qui y mord, grâce à l'adresse d'un maître, lequel paye en friandises sa bonne volonté. Bien différent de ce maître aimable est le vieil Orbilius, ancien soldat devenu maître d'école, redoutable comme tel (Horace en savait quelque chose) et qu'il a immortalisé sous le nom d'Orbilius le fouetteur. Et tout le groupe des enfants joyeux et joueurs. Ils jouent « qui à construire des cabanes, qui à atteler des rats à un chariot en miniature, qui à pair impair, qui à chevaucher sur un long roseau. »
L'aimable monde ! Quel charme y ramène donc Horace, ce célibataire endurci et railleur ? Le souvenir de sa propre enfance, qui fut heureuse, choyée, honnête. Le pauvre affranchi, son père (c'est Horace qui nous l'apprend), prit de lui le soin le plus tendre. Il ne se contenta pas de l'école du bourg natal : arobitieux pour ce fils unique, il le conduisit à Rome, le
mena lui-même aux écoles en renom, pour qu'il apprît tout ce qu'apprenaient les fils de chevaliers, les fils de sénateurs. « Mon père en personne était, dit-il, mon assidu gardien, m'accompagnant chez tous mes maîtres, veillant sur ma pudeur, préservant de toute atteinte la fleur de ma vertu. » Et devenu grand poète, homme illustre, protégé de l'Empereur, le fils se souvient du père, le bénit dans ses vers, en consacre le noble et touchant souvenir, et s'en fait gloire jusque par-devant Alécène.
Plus que Lucrèce, plus qu'Horace, Virgile était prédestiné à sentir et à exprimer la poésie de l'enfance. La douceur de ses mœurs, la tendresse de son àme, celte élévation naturelle et constante de sa pensée, tout le dispose à chanter ce qu'il y a de plus pur ici-bas. Il n'y a pas manqué. Ce sont d'abord des traits épars, et qu'il faut recueillir.
Toute la félicité domestique n'est-elle pas exprimée dans ce vers : « Les enfants se suspendent aux baisers de leurs parents ?» Toute la tristesse des funérailles prématurées dans ceux-ci : « Voix plaintives, longs vagissements : ce sont des enfants dont les âmes pleurent à l'entrée de ces lieux ; un destin cruel leur interdit les douceurs de la vie, et les arracha du sein maternel pour les plonger prématurément dans la tombe (1). »
Comme Horace, Virgile est attentif aux jeux de l'enfant ; il en a tiré ce joli tableau de genre, aussi vrai aujourd'hui qu'il y a dix-huit siècles :
« Tel, sous les coups dufouet, tourne et voltige un sabot, que des enfants, tout entiers à leur jeu, promènent dans la vaste enceinte d'un portique circulaire : chassé par la courroie, il décrit en courant des courbes diverses ; lajeune troupe en extase se penche sur le buis, admire sa vitesse inexplicable, et des coups redoublés raniment sa course. »
Dans la IV* églogue, Virgile chante la naissance d'un enfant mystérieux, d'un enfant divin, auquel sont promises de grandes destinées. Un nouvelàge d'or renaîtra avec cet enfant ; la terre produira sans culture, son berceau même se couvrira de fleurs odoriférantes; plus de guerres, plus de
(1) Il s'agit des âmes des petits enfants dans ces espèces de limbes, que Virgile place à l'entrée des enfers. — Nous empruntons et nous emprunterons plus loin encore l'excellente traduction de M. Pessonneaux. (Charpentier, éditeur.)
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meurtres, la discorde et le crime disparaîtront de la face de la terre. Et le poète termine l'allégorie par ces vers d'une réalité touchante :
« Commence , jeune enfant , à reconnaître ta mère à son sourire. Commence, jeune enfant. Qui n'a pas obtenu le doux sourire maternel, n'a pas été jugé digne de la table des Dieux. »
Cet enfant divin, est-ce le fîls dePollion, le premier bienfaiteur de Virgile, son protecteur et son introducteur auprèsd'Auguste?Ilyaurait quelque disproportion entre le sujet réel et la grandeur allégorique dont l'auteur l'a revêtu. On a voulu voir dans cette églogue une inspiration plus haute , une sorte de divination d'une naissance bien autrement féconde pour l'humanité. Victor Hugo s'est fait l'écho de ces conjectures et de ces rêves :
Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait. Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. C'est qu'à son insu même, il est une des âmes Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes. C'est qu^il est un des cceurs que, déjà, sous les cieux, Dorait le jour naissant du Christ mystérieux ! Dieu voulait qu'avant tout, rayon du fils de l'iïomme, L'aube de Bethléem blanchit le front de Rome.
{Les Voix intérieures, xviii.)
Dans son Enéide, Virgile, de son plus vif pinceau, a tracé deux portraits, deux images vivantes et personnelles, celles d'Ascagne et de Camille.
Camille n'est qu'un personnage épisodique, qui traverse seulement le poème, mais en y laissant une trace brillante et pure. Virgile, qui n'a pas, au même degré qu'Homère, le don d'animer des personnages, a répandu sur la jeune Camille le mouvement et la vie.
Camille est fille de JVlétabus, tyran de Priverne, antique cité des Volsques. Chassé de son royaume et poursuivi par ses sujets ameutés contre lui, Métabus a fui précipitamment. A travers la mêlée sanglante, il emporte, douce compagne de son exil, la petite Camille, sa fille. « Lui-même la portait pressée contre son sein et gagnait avec, elle les cimes lointaines des
monts solitaires. De toutes jjarts tombaient autour de lui les traits meurtriers, et les Volsques, le fer à la main, voltigeaient à ses côtés. »
Ainsi poursuivi, il arrive au bord d'un torrent grossi par l'orage. Il va s'y élancer, pour mettre cet obstacle entre lui et l'ennemi, quand la pensée de son entant l'arrête. Que faire de son précieux fardeau ? Soudain une inspiration traverse son esprit. Il portait justement un javelot immense et taillé par lui. « Il enveloppe sa fille de l'écorce d'un liège sauvage, l'attache adroitement au centre de la javeline, puis la balançant d'une main vigoureuse, il s'écrie, les yeux levés au ciel : « Auguste Diane, fille de Latone, habitante des forêts, cette enfant que tu vois, moi son père, je la voue à ton service : suppliante et pour la première fois tenant dans ses mains l'arme qui t'est familière [le javelot , arme habituelle de Diane chasseresse], elle fuit à travers les airs l'ennemi qui la poursuit. Reçois, je t'en conjure, ô déesse, reçois comme ton bien celle que je livre à la merci des airs. » Il dit, et ramenant le bras en arrière, il brandit son javelot et le lance : les ondes retentissent, et par-dessus le fleuve rapide l'infortunée- Camille vole, sur le trait sifftant qui la porte. Serré de près par des ennemis déplus en plus nombreux, Métabus se jette dans le fleuve. Au comble de ses vœux, il arrache la javeline enfoncée dans le vert gazon , et prend l'enfant qui désormais appartient à Diane. »
Métabus ne demande asile à aucune cité. Il mène une vie agreste commecelle des pâtres, sur la montagne. « Là, au milieu des buissons et des^ repaires des bêtes fauves, il nourrissait sa fille du lait d'une cavale sauvage, dont il pressait les mamelles sur ses tendres lèvres. » Il l'élève en chasseresse. Dès ses premiers pas, son père charge ses mains délicates d'un javelot aigu et suspend à ses petites épaules un arc et des flèches. « Au lieu d'une tresse d'or, au lieu d'une robe flottante, une peau de tigre descend de sa tète sur son dos. Dès lors sa main délicate lance des traits faits pour son âge ; dès lors faisant tourner autour de sa tête les courroies flexibles de la fronde, elle abattit la grue du Strymon et le cygne argenté, s Camille grandit. Plus d'une mère souhaite de la donner pour épouse à son fils. Mais son chaste cœur ne bat que pour la chasse et pour Diane. Quand éclate la guerre contre Enée et ses Troyens, Camille accourt sur les-
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pas de Tiirnus, à la tête de ses escadrons couverts d'airain. Avant de la livrer au trépas, le poète achève de colorer sa poétique image : « Ses mains délicates ne connaissent pas la quenouille et les corbeilles de Minerve ; mais la jeune héroïne s'est exercée à supporter les rudes travaux de la guerre, à devancer les vents dans sa course rapide. Camille volerait sur la cime verdoyante des moissons, sans l'eftleurer et sans courber sous ses pas les tendres épis, ou glissant sur les vagues émues, elle traverserait les mers sans mouiller ses pieds légers dans l'humide élément. Toute la jeunesse, sortie des maisons et des champs, et les femmes attroupées sur son passage, la contemplent avec admiration et considèrent dans un muet étonjiement la clilamyde de pourpre, vêtement royal qui couvre ses brillantes épaules, et l'agrafe d'or qui noue ses cheveux, et sa grâce à porter le carquois, et le myrte pastoral armé d'un fer acéré. »
La mort de Camille en plein champ de bataille termine l'épisode : mort digne d'une guerrière et d'où l'auteur a sévèrement exclu les grâces attendrissantes et molles. Camille expire stoïquement sous le coup du javelot qui lui a percé le sein, et sa dernière pensée, toute virile, est d'assurer le salut compromis de l'armée. Un vieux guerrier ne ferait pas mieux. .
Le personnage d'Ascagne est traité avec plus de développements. S'il ne remplit pas les douze chants de l'Enéide, du moins apparaît-il dans chacun d'eux, et l'auteur prend visiblement soin de ne pas le laisser oublier. — Pourquoi? Plaçons-nous dans la tradition romaine et nous reconnaîtrons sans peine qu'Ascagne est, avec Enée, le centre du poème. Ascagne, ou, pour l'appeler deson autre nom. Iule, est le fondateur d'Albe, il est la souche de la famille des Iules : Jules César, et après lui Auguste, le maître du monde, se proclamaient descendants du petit-fils de Vénus, divine origine qui intéressait les Romains autant qu'elle nous laisse indifférents et froids. Le Uomain, formaliste et scrupuleux en religion comme en jurisprudence, comme en politique, a besoin de se prouver à lui-même la validité de ses titres. Le poète n'omettra donc aucune des circonstances merveilleuses qui, dans l'opinion païenne, attestent une protection manifeste de la divinité, un dessein suivi et permanent d'assurer à
Iule et à sa race la possession de l'ILalie, la souveraineté sur les fils de Homulus. Delà tous ces prodiges qui, dans l'Enéide, marquent chacun des pas d'Iule et de son père. Pas un péril à franchir, pas une résolution importante à prendre, sans que les Dieux, soit spontanément, soit pour répondre aux prières, ne manifestent leur volonté. Que cela refroidisse étrangement l'action et enlève au héros principal l'une des qualités les plus saillantes dans les héros d'Homère, la passion et la vie : d'accord. Les Romains n'en souffraient pas comme en souffre le lecteur moderne : l'intervention divine à chacune des pages de cette histoire flattait leur orgueil ou confirmait leur foi ; la question d'art était peu de chose en regard de ces hautes questions d'antique religion et de traditions nationales qui forment le fond de l'Enéide. Voilà ce que le lecteur moderne ne saurait perdre de vue, s'il veut entrer dans la pensée de Virgile et prendre, à cette belle création, un peu de l'intérêt qu'y trouvaient les Romains.
Ascagne nous est montré pour la première fois au milieu de l'incendie de Troie. Ce n'est encore qu'un enfant. 11 s'agit de sauver du carnage cette frêle tète sur laquelle reposent les lointaines destinées de Rome. Les Dieux agissent. C'est d'abord Vénus qui apparaît à son fils, lui ordonne de quitter Troie en flammes et lui arrache, pour ainsi dire, les armes des mains. Enée se décide donc à sauver son père, sa femme, son fils, ses dieux pénates. Mais le vieil Anchise refuse le salut et la fuite, a Rien n'est touchant comiiie ce désespoir farouche, cette soif de la mort chez ce vieillard pour qui rien n'existe plus, du moment que sa patrie est esclave (1). » Un double prodige vaincra sa résolution. « Sur le front du jeune Iule une langue de feu brille, voltige sans lui faire de mal autour de sa chevelure, et caresse doucement ses tempes. En même temps la foudre retentit ; une étoile tombe de la voûte du ciel, laissant derrière elle une longue traînée de lumière. » Anchise se rend, et l'errante famille prend le chemin de l'exil. Enée porte son père sur ses robustes épaules;
(1) A. Colligiion, Virgil;, p. 101, de la Collection des classiques populaires. (Lecène et Ûudin.)
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Enée portant son père Anchise, marbre par Lepautre. (Jardin des Tuileries.':
D HOMERE A A'IRGILE.
le petit Asca^ne, une main enlacée dans la sienne, « suit à pas inégaux. » Creuse sa mère marche un peu en arrière. Pourquoi ce rôle effacé de Creuse ? Pourquoi cette mère laisse-t-elle à un autre le soin de conduire le petit enfant (Ascagne n'a guère plus de six ou sept ans, à ce
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Ascagne. 3° Figure du groupe précédent.
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moment du poème) ? Pourquoi s'égare-t-elle sur les pas de l'errante caravane ? Pourquoi Enée se retournant ne la retrouve-t-il plus ? Autant de questions auxquelles une seule réponse est à faire : la volonté divine, les destinées dé Rome. Creuse est de trop dans la vie d'Enée, et dans la suite des destins. Elle doit disparaître pour céder la place à Didon et à Lavinie. Ainsi le veut la tradition romaine, ainsi Virgile s'y est soumis, et voilà poui'quoi, dès le début du poème, sans cause raisonnable et naturelle, le petit Ascagne est privé de sa mère. Celle-ci, réduite à l'état de