LA MÈRE
17 décembre.
Me voici attaqué dans mon fils, dans ma fortune. Gabriel n’a pas vingt-cinq ans et il doit cent mille francs. Allons, père de famille, défends-toi.
Un des amis de mon fils, M. Émile Clément, est venu m’avertir.
• Avez-vous une mission de Gabriel? ai-je demandé.
— Aucune. Il prend son parti en brave. Il a déposé son bilan.
— Que voulez- vous dire?
— C’est une idée qu’il a eue, après une assemblée de créanciers. Il les a réunis tous, et leur a adressé ce discours : “ Les négociants font faillite une fois, deux fois, tant qu’il leur plaît. Ils se libèrent ainsi
de toutes leurs obligations et recommencent tranquillement leur commerce ou un autre. Pourquoi ce privilège? Il y a là une injustice criante. Un avocat, dans la hiérarchie sociale, est au dessus d’un commerçant, et doit au moins jouir des mêmes droits. Pour remédier à cet état de choses, j’inaugure une ère nouvelle, j’importe le droit à la faillite chez les particuliers. Dès aujourd’hui, je dépose mon bilan. Ayant zéro à mon actif et cent mille francs à mon passif, je vous donne zéro pour divûdende; c’est l’usage. Allez, nous sommes quittes. „
Ce M. Clément se dit l’ami de Gabriel et prétend avoir été entraîné par lui à partager ses folies. Il s’est apitoyé sur leur sort commun, m’a protesté de son désir de revenir au bien, d’y ramener Gabriel, et a fini par m’emprunter cinq cents francs. Je les ai prêtés malgré ma mauvaise opinion sur ce garçon. Mais on a beau mépriser le comédien, il faut payer pour le rôle joué.
“ Ne dites pas à Gabriel que je suis venu, a ajouté M. Clément en me remerciant. Il pourrait mal interpréter ma démarche, bien que mon dévoûment seul l’ait causée. Vous pensez bien que ses créanciers no se sont pas contentés d’une prétendue faillite. Votre fils est sur le point d’être incarcéré. S’il l’est, la carrière du barreau lui sera à jamais fermée. Sauvez-le, monsieur, sauvez-le. C’est pour vous en supplier en même temps que j’ai cru devoir vous prévenir. „
Il faut donc reprendre la lutte à un âge où je la croyais finie. Je suis vieux, j’ai quitté les affaires, je me suis retiré à Marly, avec ma femme, pour jouir en paix des beaux jours que Dieu nous accorde. Cette détermination, je l’ai prise aussi dans l’intérêt de mon fils. Quand j’ai commencé à plaider, je n’avais pas d’ennemis; à présent que j’ai cessé, je n’en ai plus. Mes confrères ont pour moi une bienveillance d’autant plus complète qu’elle est exempte de toutes rivalités. Je comptais la faire tourner au profit de mon fils. Il n’a pas, comme mon cousin Maurice, une occupation naturelle dans l’exploitation de grandes propriétés rurales. Il faut qu’il travaille, qu’il se forme un talent, qu’il se fasse une réputation. Je ne l’ai pas trop pressé. Il est si doux de dire à son enfant : “ Je t’ai conquis de la fortune, amuse-toi. „ Gabriel a un peu abusé de la permission. Cent mille francs! Je savais bien qu’il menait joyeuse vie, mais il me parlait toujours, ainsi qu’à sa mère, de ses projets d’avenir, et j’espérais. Voilà trois ans qu’il me dit : “ Je plaiderai l’année prochaine. Je ne perds pas mon temps ; j’étudie les hommes. „ Il paraît que cette étude coûte cher. Cent mille francs I Je ne le laissais pourtant manquer de rien, j’allais au devant de ses demandes d’argent. Que va dire Cécile? Je ne la préviendrai pas. A quoi bon lui causer des chagrins! Je parlerai à mon fils.
18 déoembre.
11 est venu aujourd’hui. Le capitaine Goby et sa femme se promenaient en voiture avec Cécile. Gabriel me proposa d’aller à leur rencontre. Chemin faisant, pendant que je me disposais à l’interroger, Gabriel paraissait très calme, très à son aise. Il commença à m’entretenir des causes importantes qui vont être plaidées cette semaine. Avec moi, ce sont là ses sujets habituels de conversation. J’ai observé qu’il me considère comme un homme spécial, auquel il ne faut rien demander en dehors de son ancienne profession. Par une tendance commune aux fils de toutes les époques, le mien se croit fort supérieur à moi. Quand il daigne causer, c’est évidemment une faveur marquée qu’il m’accorde. Il le fait avec uu gi’and air de condescendance, et se renferme toujours dans les choses de mon état, de même qu’on parle fleurs avec un jardinier, chasse avec un chasseur, commerce avec un négociant, sans leur supjDoser d’autres aptitudes, et en affectant de se les attribuer toutes à soi-même. Je feins de ne pas m’apercevoir de ce que cette manière d’être peut avoir de blessant, et je me prête volontiers à ce que mon fils consulte mes souvenirs comme on feuillète un livre.'Je trouve à cela l’avantage de fixer dans la mémoire de Gabriel des notions sommaires et substantielles dont
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il profite sans s’en douter. Souvent même je parais éprouver quelque plaisir à soutenir une thèse, afin de lui fournir l’occasion de me répliquer. Je le vois alors s’animer, se lancer dans une discussion ardue, puis s’arrêter tout à coup, avec un sourire qui semble dire : “ Je fais des frais d’éloquence pour mon père ; ce n’est vraiment pas la peine. „ L’antique sévérité est-elle préféj’able à l’indulgence moderne? On veut se faire aimer de ses enfants, on se fait dédaigner. En les approuvant, en les louant, en leur laissant prendre un ton tranchant et décidé, on s’efface, on s’abaisse, on leur enseigne à se croire au dessus même de leurs pères. Cela est vrai sans doute, mais n’est-il pas vrai aussi que faute de baisers, de tendresse, d’encouragements, un enfant devient sombre, méfiant, sans expansion, sans confiance en lui? Après tout, il n’est pas perdu, mon fils, il n’est pas déshonoré. Ce qu'il a fait aujourd’hui prouve qu’il est capable des plus généreux dévoûments. Nous étions à peine sortis de la maison lorsque la voiture qui ramenait sa mère parut, descendant au triple galop des chevaux la pente rapide. Des cris perçants retentirent ; madame Goby, pâle, effarée, se montra à l’une des portières. Le capitaine jurait et criait d’arrêter. C’était impossible, les chevaux s’étaient emportés. Je m’élançai vers eux. Gabriel me dépassa bien vite en me disant :
“Ne t’expose pas. Je me charge de tout. „
Après quelques secondes de course ardente, il joignit les chevaux et leur sauta aux narines. Ils se détournèrent. Gabriel fit quelques pas avec eux sans les lâcher, et ils s’arrêtèrent tout à fait au bord d’un des fossés de la route. Gabriel aida sa mère à descendre de voiture, et lui dit :
“J’ai retenu mon père qui, le premier, courait à ton secours. Sans moi, il se serait fait tuer inutilement. „
A présent que je songe froidement à cette phrase, j’y retrouve, en résumé, tout le caractère de mon fils.
“ Vous n’en auriez pas fait autant pour moi, dit ma tante au capitaine, vous qui avez été sous les drapeaux. „
Je ne jugeai pas opportun, pendant toute la journée-, de récompenser le courage de mon fils par des réprimandes relatives à ses dettes. J’essayai même de les oublier. Une malencontreuse forfanterie de Gabriel me remit en mémoire la triste vérité.
“ As-tu besoin d’argent? lui dis-je quand il partit.
— Moi ! répondit-il, je pourrais t’en prêter. „
Et il fit sonner les pièces d’or dont la poche de son gilet était pleine.
Nous n’étions pas seuls ; je ne voulus rien ébruiter.
“ J’irai te voir un de ces matins, ajoutai -je.
— Tu me feras plaisir, dit^il ; viens me demander à déjeuner. „
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19 décembre.
Les inquiétudes que me suscite mou fils me sont d’autant plus pénibles que, depuis longtemps, je me laissais aller à la douce habitude d’être heureux. “ C’est une absolue perfection, et comme divine, a dit Montaigne, de savoir jouir de son être. „ La vieillesse même n’a rien d’amer, de rebutant, lorsqu’on en accepte franchement les tourments et les grandeurs. Ma vie étant remplie, je me reposais. Le laboureur qui a fini sa journée n’est pas répréhensible lorsque le soir, assis sur le seuil de sa porte, il se recueille et suit d’un œil calme le vol capricieux de ses pensées avant l’heure du sommeil. Nous sommes tous des laboureurs; notre sillon tracé, il nous est permis de dire à nos fils : “ Allez, et faites comme nous. „ Et ma Cécile, quelle joie elle a éprouvée quand elle m’a vu libre, indépendant, tout à elle! On eût dit que j’arrivais de voyage et que nous étions réunis après une longue séparation. La plus charmante, la plus étroite intimité règne entre nous. Cécile se plaît à Marly où tous ses goûts ont de quoi se satisfaire. Le matin, de ma chambre, je m’oublie souvent à la contempler au jardin, coupant, taillant, bêchant, maniant avec grâce et ardeur le râteau ou l’ari’osoir, disposant tout dans un ordre merveilleux.
Puis, prenant dans ses mains une corbeille, elle distribue le grain à une troupe d’animaux familiers qui la connaissent, l’appellent et se laissent saisir sans résistance. Ce gai domaine n’est pas trop grand pour ma femme, et elle en gouverne admirablement chaque partie. Dans cette existence si conforme à sa nature, Cécile semble avoir trouvé le secret d'une éternelle beauté, d’une continuelle bonne humeur. Elle a la santé du corps et la santé de l’âme, deux biens dont on ne connaît guère le prix à présent, dont on se soucie trop peu, et qui demandent, pour s’épanouir, la féconde lumière du soleil. Je ne sais rien de plus doux, de plus chaste, de plus fortifiant pour le cœur que la vue de cette femme au milieu de son royaume. Vivant auprès d’elle, réglant, pour ainsi dire, sur son soutfle frais et pur la respiration de ma poitrine, une délicieuse sérénité était descendue en moi, aussi réparatrice que le sommeil après les fatigues, aussi riante que les rêves d’or dont se bercent les enfants. J’ai été longtemps mêlé aux luttes de ce monde et à ses âpres labeurs; mais. Dieu merci, je ne lui ai donné de moi-même que l’extérieur, la surface, sans me laisser entamer, sans subir les chaînes des passions factices, sans perdre la qualité la plus précieuse pour un homme, le pouvoir de se suffire à soi-même, l’aptitude à une existence calme, c’est à dire l’aptitude au bonheur.
Ce bonheur acheté par tant d’efforts, Gabriel va-
t-il le détruire? Serai-je forcé de dire à Cécile : “ Vendons tout ce que nous avons, notre fils nous a ruinés; cachons-nous, notre fils nous déshonore? „ Attendons ; avec la jeunesse, il ne faut désespérer de rien.
J’ai passé ma journée à relire les souvenirs où sont relatées les diverses phases de ma vie. “ Un peu do patience, me suis-je dit après cette lecture; un peu d’indulgence, nous en avons tous besoin. „ Le premier obstacle contre lequel je me suis heurté au moment de mon mariage, a été mademoiselle de Pluyette. Elle a été cause d’événements tellement absurdes, tellement ridicules, que je ne puis, à cette distance, me les rappeler sans en sourire. Elle a failli me faire trébucher, me terrasser avec un grain de sable. Hélas 1 ce sont là les faits ordinaires de ce monde; nous ne sommes pas des héros qu’il faille attaquer à grands coups d’épée. Un propos de femme, une trahison d’ami, une perfidie de parent, voilà les minces cailloux qu’il suffit de jeter dans notre vie pour en troubler l’onde. J’aurais pu envoyer mademoiselle Pluyette fomenter ailleurs ses extravagantes menées; j’aurais pu m’emparer tout de suite de ma femme, en disant : “ C’est mon droit. „ Je ne l’ai pas fait; je me suis débattu dans ces imperceptibles toiles sans les déchirer et sans tuer l’araignée. Cécile m’en a été reconnaissante. Nous avons casé notre pauvre folle, nous l’avons mise entre les mains d’un homme
qui a calmé scs idées en occupant son cœur Cela ne Lt-il pas mieux que de nous en être debarrasses brutalement, comme d'un fardeau incommode?
Plus tard, dans une eirconstance bien plus pen leuse, j’ai vu ma femme sur le point de me trahir; j’aurais pu la condamner comme coupable et la chasserloiuL moi. Où serait-elle à présent, ma obéré, ma tendre CécUe? Dana quel abîme l’aurais-je précipitée? Et moi, que serais-je devenu? En la soutenant, L l’éclairant, j’ai ramené à moi ma brebis egaree. Et quelle joie on rentrant dans le devoir I L exile qui retrouve L patrie n’en témoigne pas davantage. Comme ma Cécile m’a aimé! comme elle a repare, par une tendresse infinie, les torU involontaires don le germe existe malheureusement dans chaque cr te 'Maurice lui-même m’a donné, par sa conduite tson d’avoir agi comme je l’ai tait. Il est nmrie 1 aTe Le- entants, et nous nous sommes traneheréconciUés depuis longtemps. Eous sommes
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pour qu’il puisse se relever. Je ne t’abandonnerai
rcmbriel- je ne te dirai pas : “ Va, je ne te con-
^ ^ rius De quoi me plaindrai-je? Ma destinée est nais plus. „ q combattre l’obscu-
commune à tous. Jeune, j ai eu r*
rité la pauvreté; j’ai triomphé. A mon mariage, j
ren^intré des contrariétés tellement vulgaires qu oa
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n’en parle pas d’habitude, mais qui sont pourtant très fréquentes, presque inévitables; je les ai écartées sans blesser personne. J’ai souffert ensuite dans ma femme. Est-il un mari auquel il n’en arrive autant, sinon plus? Aujourd’hui, mon fils m’inquiète, ma fortune est menacée. C’est la dernière épreuve qui m’était réservée. Je m’y soumettrai comme je me suis soumis aux autres. Gabriel ne commettra jamais de fautes qui effacent et changent en amertume le bonheur d’avoir un fils. Il a des dettes, eh bien, je les paierai ; voilà tout.
20 décembre.
J’ai vu Gabriel. Je le verrai encore une fois ou deux; puis ce sera fini pour longtemps. Il quittera la France. C’est lui qui l’a demandé.
Je sonnai plusieurs fois avant qu’il vînt m’ouvrir. Quand il se montra, sa physionomie était inquiète, comme s’il eût redouté la visite d’un créancier. Il ne se rassura qu’en me reconnaissant.
“ Je vais, me dit-il en me serrant la main, prévenir le concierge que je n’y suis pour personne et commander le déjeuner. De cette façon, nous serons plus tranquilles. „
Pendant sa courte absence, je pus me convaincre de son dénûment. Et pourtant, l’avant-veille ses poches étaient pleines d’or. Cette circonstance seule indiquait le plus affreux désordre. Mon fils n’a plus
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qu’une faible jxu-tie de siibiblioüièque. Presque toiis les livres u’y sont plus. Ma femme a fait cadeau à Gabriel de nombreux bijoux; je ue les vis pas dans la coupe où il les place d’ordinaire. Une seule bague restait, une petite bague en or provenant de la mère de Cécile. “ Prends ceci, c’est ce que j’ai de plus cher au monde, „ avait dit ma femme un jour que son iils venait lui annoncée un examen heureusement passé. Il ne la portait pas, cette bague, sans doute pour ne pas la profaner, la souiller, mais il l’a toujours, il ne l’a pas vendue. Sou peu de valeur l’a préservée peutêtre. Gabriel rentra bientôt. Il me parla avec bonne humeur, en camarade plutôt qu’en fils, mais avec *une satisfaction marquée de me voir. Je ne sus d’abord si je devais m’en réjouir. Les propos de M. Clément me revinrent à l’esprit. “ Sont-ils d’accord, pensai-je; quelque ridicule cîomédie va-t-elle sG jouer? „ Je ne tardai pas à me convaincre que mon fils ne sait rien de la démarche de' son ami, et qu’il ne descendra jamais, vis-à-vis de moi, à des rôles bas et indignes de nous deux. Il s’abstint même de toute préparation qui eût pu me laisser entrevoir le projet de recourir à moi.
Au milieu du déjeuner, je dis à Gabriel :
“ Je sais que tu dois cent mille francs. „ n cessa de manger et me regarda. Puis il se leva brusquement et jeta sa serviette.
“ Tu es venu me faire des reproches, me dit^il, les
dents serrées; je te préviens que je ne les supporterai pas.
— Je viens savoir la vérité. Est-il possible qu’on ait prêté cent mille francs à un jeune homme?
— On te sait riche.
— Et l’on a compté sur ma tendresse pour toi. On a bien fait. Je paierai.
■ — Et moi je n’accepte pas, répliqua Gabriel avec hauteur. De quel droit m’imposes-tu tes bienfaits? Te les ai-je demandés? Aujourd’hui, tu m’épargnerais les récriminations, tu te contenterais de m’accabler de ta générosité; mais demain? mais après demain? Ton sücnce, d’ailleurs, me parlerait assez ; je verrais chez toi un domestique de moins, une voiture supprimée, la gêne se manifester, les réceptions suspendues. Je ne souffrirai pas cela. Je ne veux pas de reproches, môme tacites.
— Alors, si tu as tant d’orgueil, que prétends- tu faire?
— Je n’en sais rien. Je me tuerai, mais je ne supporterai pas que mon père vienne, en gémissant, réparer mes folies. „
A ces mots terribles, je frissonnai.
“ J’y ai déjà songé plusieurs fois, continua Gabriel dans une pose un peu théâtrale qui me rassura. Le monde n’a plus rien à m’apprendre. J’ai sondé toutes ses misères et vainement cherché ses grandeurs. La vulgarité me fait horreur; l’ennui m’effraie plus
qu’une balle de pistolet. L’humanité m’inspire une immense pitié, et en même temps un profond dégoût. Je la quitterai sans regret. Je n’ai trouvé de distractions, de plaisirs, d’allégement que dans l’orgie, l’orgie ardente, effrénée. Souvent, après des veilles prolongées, je rentrais chez moi épuisé. Je m’endormais d’un sommeil de plomb, et je trouvais une volupté souveraine dans ces écrasantes fatigues. En m’éveillant ensuite, je n’avais plus conscience du temps, de l’heure; il me semblait qu’un siècle s’était écoulé. Je sentais l’air entrer dans ma poitrine, doux et caressant comme le souffle du printemps sur un incendie éteint. Mais, dans ces cœurs dévastés, rien ne pousse. J’ai tenté d’aimer; mes baisers se terminaient en bâillements. L’amour est un grossier mensonge, comme toutes les croyances inoculées aux enfants. Autant que l’amour, je méprise la vertu; c’est le frein des gens médiocres, la sauvegarde des tempéraments faibles. As-tu jamais vu les hommes de génie être vertueux? Le mal, le vice, les passions, voilà la grande école; elle crée les forts, les puissants, les dominateurs, qui essuient la boue de leurs souliers sur les fronts de la foule. Au sortir de cette rude école, on est brisé ou on est de bronze. Je le sens bien , moi qui n’ai plus dans le cœur qu’une ambition dévorante. Mais à quoi peut-elle me servir? On ne me nommera pas premier ministre. Il vaut donc mieux mourir.
— Tu auras ce triste courage?
— Parfaitement,
— Eh bien , remets-moi l’état de tes dettes . A moins que tu n’aies aussi la prétention de mourir insolvable? Tu oublies ton père, ta mère, tes devoirs. Je t’oublierai aussi. Ce n’est pas à cause de toi que je paierai tes dettes, c’est pour l’honneur de mon nom.
— Ton nom ! qu’est-ce que ton nom? Est-il grand? est-il illustre?
— C’est celui d’un honnête homme. Courbe la tête, malheureux. Je suis ce qu’il y a de plus noble et do plus élevé sur la terre, un homme qui a toujours vécu de son travail, qui n’a besoin que de lui-même. Je ne dois pas cent mille francs, moi; j’ai acquis plus du triple loyalement. Je suis libre, indépendant, et tu vis d’aumônes ou de duperies. Tu es incapable de gagner cent francs honnêtement. „
Mon fils se redressa.
“ Non, dit-il, je ne me tuerai pas comme un misérable, comme un lâche. Je m’expatrierai. Pauvre et nu comme un ver, j’irai en Amérique, et nous verrons, „
Enfin, mon sang se réveillait chez mon fils.
“ Donne-moi l’état de tes dettes, „ lui dis-je encore.
Il hésita.
J’ajoutai d’une voix ferme :
“ Je le veux. „
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Lentement, sans rien ajouter, il chercha une liasse de papiers et me la remit. Puis il me dit, comme pour se dédommager de cette obéissance :
“ C’est toi qui deviens mon créancier ; sois certain que je te rembourserai. „
De l’orgueil I toujours de l’orgueil 1
Je me disposais à sortir.
“ Tu sais, me dit Gabriel, que nous ne nous reverrons peut-être plus?
Une émotion vraie perçait sous ces paroles. J’eus peine à surmonter ma propre faiblesse. Je me contins et dis froidement à Gabriel :
“ Il te faut de l’argent !
— Non.
— Des lettres de recommandation?
— Non. Je me nomme Gabriel Maynard; je ne veux plus rien devoir qu’à moi-même. „
Je lui tendis la main. Il la prit.
“ Avant de partir, lui dis-je, n’embrasseras -tu pas ta mère?
— Ma mère et toi, „ répondit-il.
Et il se jeta dans mes bras.
21 décembre.
J’ai dû prévenir Cécile. Je n’ai pu lui cacher que ce départ aurait lieu à la suite de quelqws fautes de
jeunesse. Comment l’expliquer autrement? Ma femme s’est fait tout raconter. Peu à peu, pendant que je parlais, sa tête s’abaissa sur sa poitrine avec une expression de résignation morne.
“ Cécile, lui dis-je, m’entends-tu? ^
Elle ne répondit pas.
“ Ahl pleure donc, malheureuse mère, ou tes larmes t’étoufferont, „ ajoutai-je on l’attirant dans mes bras.
Elle leva sur moi ses yeux éteints.
“ Le verrai-je encore? me dit-elle. Viendra-t-il? ,,
22 décembre.
Il est venu, sombre, hautain, résolu. Il n’est resté que peu d’instants. Pas de démonstrations. Une froideur glaciale. Comme Cécile le regardait I Ce regard si plein d’amour, de douleur, de sentiments réprimés, paraissait le gêner Sans l’attendrir. Il pesait sur lui comme un reproche, comme un remords. Gabriel se hâta de s’y dérobef . Désespérés et sans courage, nous demeurâmes quelques instants en face l’un de l’autre, ma femme et moi. Puis elle se leva, pâle, courbée, vieillie de dix ans. Elle est allée s’enfermer dans la chambre de Gabriel. Cette chambre fut celle de Maurice. Que de so'uvcnirs, que do ruines elle renferme !
Même jour.
Une heure après, Cécile vint me retrouver.
“ Ne le laisse pas partir, me dit-elle avec véhémence. S’il part, il ne reviendra pas. S’il revient, ce ne sera plus qu’un misérable aventurier. Avec son caractère, il va s’avilir ou chercher les dangers, la mort. S’il meurt, je ne lui survivrai pas. Je te dis la vérité. Elle ne doit pas t’offenser. Notre fils, c’est ton sang, c’est toi. Toute mon âme va vers lui. Eh! ce n’est pas un crime; si tu étais en péril, c’est toi que j’aimerais plus que lui. Qu’il reste. Tu m’as bien sauvé de Maurice, tu le sauveras de lui-même. Est-ce que nous n’avons pas tous, dans la vie, des heures funestes? Cours après Gabriel. Rejoins-le. Ne lui fais pas de morale : c’est inutile. Il sait bien qu’il nous afflige. Son cœur lui parlera tôt ou tard mieux que nous ne saurions le faire. Dis-lui seulement que je désire qu’il reste, que je le veux. „
Je suis allé à Paris. Gabriel avait son logement plein d’amis et de femmes. Sans doute il leur faisait ses adieux. Je n’entrai pas, il me suivit dans l’antichambre.
“ Es-tu en état de m’entendre? lui dis-je, car il me parut presque gris.
— C’est selon, me répondit-il en ricanant ; il me
serait plus agréable de faire un discours que de l’écouter.
— Aimes-tu ta mère?
— Quelle question! Je l’aime et la respecte; je l’aime et je la fuis ; ainsi va le monde.
— Obéirais-tu à un de ses désirs?
— A tous.
— Eh bien, elle te prie de rester. „
Gabriel passa la main sur son front.
“ Rester! dit -il; mon parti était pris. Que vont dire mes amis?
— J’ai payé tes dettes, ajoutai-je, je paierai celles que tu feras encore; mais demeure à Paris. Je ne veux pas que ta mère meure de chagrin.
— C’est un marché que tu me proposes ; j’y réfléchirai. Après tout, cela m’est égal; je reste. „
Puis il ajouta ;
“ Chère mère ! J’irai la voir un de ces jours. „
7 janvier 1869.
Quinze jours se sont écoulés. Gabriel nous honore de ses visites deux fois par semaine. Sa mère s’arrange toujours pour qu’il rencontre à Marly nombreuse compagnie. Elle évite ainsi des tête-à-tête pénibles et semble prendre à tâche que son fils trouve toujours notre maison agréable. La mauvaise répu-
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tation de Gabriel commence à prendre de grandes proportions. Le capitaine Goby me raconte souvent les folies de mon fils comme si c'étaient des hautsfaits.
“ Ah 1 vous êtes un rude gaillard, a-t-il dit aujourd’hui à Gabriel en pleine table ; vous en remcmtreriez à trois régiments de la garde. Amusez-vous, jeune homme ; c’est de votre âge. De mon temps... „
Sa femme lui a coupé la parole, tout en considérant Gabriel d’un œil plein d’indulgence.
Hier, nous étions à l’Opéra, avec Cécile, lorsque mon fils, parut avec une femme, en grande loge. Nous dûmes céder la place et nous retirer devant Gabriel.
“ Pardonne-lui, me dit Cécile; cette femme est si jolie ! „
Je pardonne, je le veux bien. Chacun trouve cela charmant. Moi aussi. Quand mon fils aura dévoré notre fortune, quand nous serons tous à l’hôpital, ce sera bien plus drôle.
Cécile s’abstient de tout reproche, autant par dignité que par tendresse. Elle comprend parfaitement que si elle forçait son fils à rougir devant elle, ne fût-ce qu’une fois, il l’aimerait moins. Elle comprend très bien aussi cotte réserve que doivent s’imposer les mères sur des sujets délicats qui les rabaissent, presque toujours sans profit, lorsqu’elles les abordent.
Une seule fois, j’ai cru de mon devoir d’essayer des remontrances.
“ N’es-tu pas satisfait? interrompit mon fils d’un air orgueilleux et résolu. Dis un mot, et j’irai me faire tuer n’importe où. „
Devant cette incroyable démence, j’ai reculé. Il n’eût supporté ni un avertissement, ni un conseil. Il eût été capable de se tuer sous mes yeux. Jamais il ne s’adresse à moi pour de l’argent. Il en trouve, à un taux sans doute exorbitant; ou sait que je paierai, et on prête.. Cet argent l’humilie et lui brûle les mains. Il se hâte de le dissiper, sans se< rendre compte que plus il se montre prodigue, plus son humiliation augmente. Son orgueil, qui s’agite dans cette situation fausse, le pousse aux résolutions les plus désespérées. Désapprouver mon fils, c’est le réduire aux plus teiTibles extrémités ; l’approuver, ce serait m’avilir sans résultat, parler contre ma conscience, enfin ce ne serait pas possible. Je me tais, j’attends.
18 janvier.-
Si je ne veux pas être ruiné, il faut que je me remette à. travailler. Je me suis donc fait réinscrire au tableau des avocats.
“ AhI m’a dit Cécile, quelle leçon pour notre pauvre wifantl „
Elle ne m’a cependant pas détourné de ma résolution. Au contraire, elle l’approuve.
“ Votre fortune a des brèches à réparer, m’a dit en souriant le bâtonnier de l’ordre.
— Non, ai-je répondu, je m’ennuyais. „
Je ne veux la pitié de personne.
80 janvier.
Gabriel m’a dit d’un ton dégagé :
“ Tu vas recommencer à plaider?
— Oui.
— Pour gagner l’argent que je dépense?
— Oui. „
Il espérait sans doute que je serais moins affirmatif. Mais j’ai beau le ménager, ce malade, cet insensé, il faut pourtant que je lui fasse toucher du doigt la conséquence de ses actions.
Il n’a pas osé me dire :
“ Si tu n’es pas satisfait, j’irai me faire tuer n’importe où. „
H s’est éloigné un peu confus, sans me mettre lâchement cette menace sous la gorge.
84 janvier.
Quel noble et salutaire exercice que le travail! J’ai vu souvent, je vois encore des confrères malheureux
dans leurs ménages, trompés, trahis, abandonnés; j’en vois, plus malheureux encore, qui sont rongés par leurs passions. Les uns et les autres succomberaient bien vite ; mais ils enferment leur pensée dans le travail, ils vivent, ils oublient.
Cécile aussi semble obéir à cette loi des âmes saines. Elle n’est pas un instant inoccupée. Nous sommes installés à Paris, et elle multiplie ses tâches, ses soins, comme pour dire à la douleur : « Tais-toi, je n’ai pas le temps, n
Gabriel vient très rarement. Il aurait sans doute trop à souffrir de sa méprisable oisiveté. Il juge même à propos de la cacher à sa mère. Quand elle lui demande pourquoi on ne le voit pas plus souvent, il répond :
“ J’étudie beaucoup. «
Elle le croit, elle espère. C’est autant do gagné pour son repos. Moi qui solde chaque matin les notes de mon fils, je sais de quelle manière il étudie.
31 janvier.
J’ai payé ce mois-ci quarante-cinq mille francs pour Gabriel. C’est plus du double que je n’ai gagné. Cela ne peut durer. La dot de Cécile finirait par être engloutie. Je veux bien donner ma fortune, mes jours, mes nuits, mais je ne veux pas donner la dot de Cécile. Non, mille fois non, je ne la donnerai pas.
1" février.
J’ai parlé à Gabriel, mais dans la rue, brièvement, sans vouloir pousser les choses à bout, car je n’entrevoyais qu’une catastrophe. J’ai mis mon fils au courant de la situation de ma fortune,
“ Ah I nous voilà à la fin I m’a-t-il dit. Je ne pensais pas que ce fût sitôt. Tu as pai'faitement raison de ne pas toucher à la dot de ma mère ; quant à moi, je ne voudrais pas avoir à me reprocher d’en avoir dissipé la moindre partie. Je préférerais...
— Tu la connais mal, lui dis-je en l’interrompant; à la première réclamation de tes créanciers, ta mère paiera, prendra des arrangements, fera tout pour dégager ta signature. »
Gabriel ne répondit rien. Il paraissait soucieux, absorbé dans ses pensées.
“ Pourquoi ne m’a-t-on pas laissé partir? s’écriat-il tout à coup. Il y aurait eu pour moi, dans cette nouvelle position, un élément nouveau qui m’eût fait accomplir des merveilles. Seul, livré à moi-même, comme un homme perdu dans les déserts, j’aurais peut-être trouvé un attrait puissant à conquérir une fortune, dans des conditions et parmi des obstacles où d’autres que moi se seraient brisés.
— Je comprendrais ce désir si tu étais seul au inonde, mais il ne t’est pas permis de vivre exclusi-
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vement pour toi. Tu dois à ta mère ta présence et tes soins. Ce serait un cruel regret pour nous si, après avoir fait de toi un homme auquel rien n’a manqué, tu quittais ton pays comme ces malheureux déshérités de tout qui vont chercher au loin une fortune très problématique. Comment t’y prendrais-tu, d’ailleurs, pour avancer dans ces chemins difficiles, toi qui ne sais même pas marcher sur la route unie que nous t’avons faite?
— Encore un reproche?
— Veux- tu que je te fasse compliment?
— Ni l’un ni l’autre. »
Puis prenant ce ton un peu déclamatoire dont il se sert pour enfler et grossir les idées fausses auxquelles il veut donner les apparences de la vérité, il ajouta :
“ Ne t’ai-je pas déjà fait ma profession de foi? Je ne souffrirai jamais de reproches, parce que je ne me considère pas comme coupable ; j’obéis à ma nature, voilà tout. Tu en juges autrement, peut-être, tu es partisan du dogme fondamental de la société et de la religion, la récompense des bons et la punition des méchants. Ce ne sont pas là mes principes, car si l’on est venu au monde avec des instincts honnêtes, on est bon sans mérite et sans efforts; et si l’on est né avec de mauvais penchants, le créateur seul est responsable des vices dont il a mis en nous le germe. Je sais ce que tu vas me dire : on a son
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libre arbitre. Où est-il, le libre arbitre? Je ne serais pas fâché de le connaître. Quant à moi, les passions me mènent, et il me serait aussi impossible de m’y soustraire qu’à un mouton d’égorger un lion. L’éducation peut nous améliorer, nous modifier, dira-t-on encore. Alors ne condamnez pas aux châtiments terrestres et aux peines éternelles ceux qui ont puise avec le lait de leurs mères des idées immorales et de pernicieux exemples; ne glorifiez pas, sur terre et au ciel, ceux que le hasard ou des propensions naturelles auront maintenus dans les bornes de la vertu. Vertus et vices, qualités et défauts dépendent du temps, du lieu et des circonstances. Tout est faux et illogique ici-bas, tout repose sur des bases changeantes et périssables, même les œuvres réputées divines. Mais tu ne me comprends pas. Que me disais-tu? Tu n’as plus d’argent. C’est bien. J’aviserai. Sois certain d’une chose, c’est que je ne veux pas des sacrifices de ma mère; j’ai accepté les tiens, c’est déjà trop, n
Puis il continua, comme se parlant à lui-même :
“ Pourquoi ne m’a-t-on pas laissé partir? Je n’aurais pas été fâché de me mesui'er avec la solitude au sein des vastes mers, de contempler les grands spectacles de la nature et de l’humanité. La vue des souffrances des hommes, de l’incessant combat de la vie, aurait développé en moi le sentiment de la conservation. Plus tard, peut-être, j’aurais trouvé du bonheur
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à mouiller de mes sueurs la terre pour en arracher un morceau de pain.
— Travaille, lui dis-je ; il n’est pas nécessaire d’aller si loin.
— Travailler! s’écria-t-il, à quoi? Que puis-je faire? La société est si bien organisée, qu’il faut d’abord s’abaisser, puis ensuite se battre et renverser ses rivaux pour obtenir du travail.
— Non pas, lui dis-je, mais prouver qu’on est capable de remplir une tâche quelconque.
— Eh bien, je n’en suis pas capable, répliqua-t il avec emportement. Je veux partir et je partirai. La distance produit le meme effet d’éloignement que les années. Quand des royaumes et des océans me sépareront de ma mère et de toi, ce sera la rupture de tous les liens pesants qui existent entre nous. Vous vous habituerez à ne plus me voir. De mon côté, je redeviendrai maître do ma vie. Si je la trouve bonne et digne d’être conservée, je la laisserai suivre son cours. Si elle continue à n’être qu’un fardeau incommode, je m’en débarrasserai sans entendre l’écho de vos doléances.
— Ne pars point sans me prévenir, » lui dis-je, effrayé de la détermination sombre que je lisais dans ses yeux.
Il me le promit; il ajouta même cette phrase singulière :
“ En résumé, je n’ai pas à me plaindre de toi. n
SOÎ LE LIVRE DES ÉPODSES.
Depuis cette entrevue, je cherche encore davantage à pénétrer les idées les plus cachées de Gabriel, celles qu’il ne connaît pas très bien lui-même, et qui essaient de s’élever, droites et fermes, au milieu de l’amertume des autres. Déjà le mot travail est sorti de sa bouche. Il m’a dit aussi, et très chaleureusement, qu’il ne voulait pas compromettre la dot de sa mère. Je remarque en outre, dans tout son être, une lassitude inavouée, une sorte de honte qui le force à regarder en lui-même pour se comprendre et se juger. On dirait la première lueur du sens moral, encore obscurcie par les brouillards que mon fils retient volontairement autour de sa raison. Dois-je m’en réjouir on m’en alarmer? Si sa conscience éclaire tout d’un coup son âme ravagée, Gabriel est capable de détourner les yeux avec effroi, et de chercher l’obscurité et l’oubli dans les ténèbres de la mort. Il s’imaginera trouver là une expiation, une rédemption. Il se figurera aussi que c’est un bon tour à nous jouer.
Ab ! cher et malheureux enfant, si tu pouvais savoir combien il y a de forfanterie puérile à côté de ta grandeur âpre et sauvage ! si tu pouvais fuir l’influence d’un entourage vil, qui applaudit à ta jactance en t’aidant à nous ruiner! si tu pouvais devenir sérieux et prendre d’une main ferme les rênes de ta destinée I
N’y a-t-il plus de ressources dans ta belle jeu-
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nesse? Quelle vienne te relever, mon fils, puisque tu ne me laisses même pas la consolation de pouvoir t’y aider.
3 février.
Aujourd’hui dimanche, Gabriel devait dîner avec nous. Il a écrit un mot à sa mère pour s’excuser. N’ai-je donc plus la possibilité d’espérer ! Il manque à un devoir sacré et si facile à remplir. J’irai le voir, moi, puisqu’il ne vient pas.
4 février.
Quelle journée 1 Dès huit heures du matin je me rendis chez mon fils, décidé à faire cesser cet état de choses, n’importe comment. Un triste spectacle m’attendait. La porte était entr’ouverte. J’entrai. J’assistai à un de cos lendemains d’orgie qui soulèvent le cœur. Une vapeur épaisse régnait dans l’appartement. L’odeur des lampes épuisées, mal éteintes, la fumée du tabac, les exhalaisons alcooliques empestaient l’air. Ma poitrine s’oppressa dans cette atmosphère empoisonnée. De ma vie je n’avais rien vu de semblable. Je heurtai du pied quelque chose d’informe : c’était une femme demi nue, étendue sur
le tapis, et dormant. J’en aperçus encore deux ou trois, couchées sur le divan, sur des fauteuils, près de jeunes gens ivres-morts. Si c’est là le plaisir, il a un triste aspect. Un groupe veillait encore, composé de deux hommes et d’une femme. Ils étaient à une table, jouant, se disputant leurs dernières pièces d’or. Leur attention était si bien fixée sur les cartes qu’ils ne me remarquèrent point. Je cherchai mon fils. Il n’était pas là. Je pénétrai dans sa chambre; je le vis tout habillé sur son lit. Ma première pensée fut de l’arracher do cet enfer. Je le secouai, je l’appelai d'une voix indignée. Il ouvrit les yeux et son regard terne, sauvage, hagard, me fit peur. Je contins ma colère, mou dégoût, et je dis à Gabriel :
“ Viens, lève-toi ; j’ai à te parler. »
Il se dressa et me dit :
“ Qu’y a-t-il? Pourquoi viens-tu? Ma mère est-elle malade?
— Viens d’abord. Sortons d’ici. »
Il sauta de son lit machinalement.
“Je suis prêt, « dit-il.
J’avais hâte de m’enfuir. Je pris par une petite porte qui donne sur l’antichambre. J’observai que mon fils me suivait des yeux, se demandant sans doute si j’étais entré par là, si j’avais échappé au spectacle du salon. Je rencontrai le concierge et lui mis deux louis dans la main en le priant, dès que mon fils serait descendu, de chasser les gens restés
LE LIVRE DBS éPODSES.
chez lui. Gabriel me rejoignit bientôt, chancelant sous le poids d’une ivresse non dissipée. Je le regardai avec pitié.
“ Que lui dire en ce moment? pensai-je; il est incapable de m’entendre. »
Nous marchâmes au hasard. Il me suivait sans songer à m’interroger. Il paraissait hébété, stupide, sans force, sans intelligence, sans volonté. Il trébucha contre une pierre. Je fus forcé de le soutenir. Il s’appuya sur mon bras, sans même s’apercevoir de ce que son état avait de honteux. Tout à coup, il me dit :
« Quelle heure est-il? J’ai faim. »
La bête se réveillait avant l’homme.
Nous étions aux Champs-Élysées. Je le conduisis dans un restaurant. A peine assis, il s’endormit profondément. On nous servit à déjeuner. Je tirai Gabriel de son sommeil.
“ Laissez-moi donc, » dit-il sans savoir qui lui parlait.
Puis il ajouta en bâillant :
“ Quel beau temps ! Montons à cheval. Allons au bois, n
Il regarda les mets et n’y toucha pas. Un éclair passa soudainement dans son esprit. Il se campa en face de moi, et m’apostrophant d’un air terrible :
“ Que me veux -tu? s’écria-t-il; où me mènes-tu? Si j’étais moçt, vous me pleureriez, ma mère et toi.
t06 LE LIVRE DES ÉPOÜSES.
et vous m’oublieriez. Eh bien, pleurez-moi, oubliezmoi, faites comme si j’étais mort, r
Il retomba, comme épuisé, puis il se releva encore et agita violemment un cordon de sonnette.
“ Du café, dit-il au garçon qui parut ; qu’on m’apporte du café, n
Il en but deux tasses coup sur coup, sans sucre, sans lait et sans pain. Ou eût dit qu’il s’apprêtait à soutenir le choc de nos deux volontés, choc qui devait briser l’un de nous. Je ne jugeai pas à propos d’entamer la lutte en ce moment. Le visage de mon malheureux enfant avait quelque chose de fatal qui m’épouvanüiit.
“ Il faut que j’aille au palais, lui dis-je; viens avec moi ; de là, nous irons voir ta mère qui nous attend. «
Gabriel sembla surpris. Il était préparé pour une scène violente, et je lui parlais doucement, sans irritation. Ne me voyant pas disposé à l’attaquer, il fut contraint d’abandonner les armes qu’il tenait prêtes. Il mit même une espèce de point d’honneur à me suivre sur le terrain pacifique où je me plaçais. Excité par son breuvage, il commença à discourir avec volubilité, comme pour m’éblouir, pour affecter une supériorité universelle, pour me prouver qu’il était capable, au sortir des torpeurs de l’ivresse, de s’élancer vers les plus hautes sphères de la pensée.
Cette prétention m’arracha un sourire.
“ Hélas ! me dis-je, s’il a tant d’amour-propre, que ne l’emploie-t-il autrement? n Nous arrivâmes au palais. Gabriel m’accompagna au vestiaire et endossa sa robe d’avocat. L’audience ne tarda pas à s’ouvrir. Je plaidai. Ma cause était juste, et, oubliant mes préoccupations, je m’efforçai de la faire triompher. Dès que ma plaidoirie fut finie, je dus aller prendre la parole à une autre chambre. Gabriel m’aborda.
“ Si c’est pour t’entendre que tu m’as fait venir, je te remercie, me dit-il d’un ton où perçait une légère pointe d’ironie; tu as été superbe, n Je regardai mon fils. Il était complètement dégrisé. J’essayai de l’intéresser d’une façon plus immédiate à ces luttes oratoires qui captivent même les indifférents.
“ Veux-tu me rendre un service? lui dis-je.
— Pourquoi pas, si c’est possible? »
Je vis sa physionomie s’éclaircir.
“ Allons, pensai-je, un suprême effort ! Le travail est attractif comme les passions. Il ne s’agit que de faire le premier pas. Puisque mon fils est ici, profitons-en. Il sera toujours temps' d’en venir à une explication décisive. »
Et j’ajoutai tout haut :
“ Écoute la partie adverse pendant mon absence. Je pourrais me faire renseigner par moh client, par son avoué qui est présent, mais j’ai des raisons pour
douter de leur habileté, de leur clairvoyance. Ils se perdraient dans des détails oiseux. Prends des notes, en petit nombre. Attache-toi aux points principaux. Je ne compte ajouter que quelques mots à mon discours, et je les dirai d’après tes notes. »
Ce rôle que je confiais à mon fils semblait le grandir.
« Sois tranquille, me dit-il, et compte sur moi. n
Quand je revins à l’audience, mon autre tâche terminée, la partie adverse parlait encore. Mon fils griffonnait. Il me communiqua ses papiers. C’était clair, précis, logique. Les arguments étaient brièvement réfutés. La plaidoirie de mon confrère ne dura plus longtemps. Je m’apprêtais à répliquer lorsque le président annonça que la cour allait prendre quelques instants de repos. Mon fils vint causer avec moi Je fus frappé du bon sens de ses aperçus. Une idée me traversa l’esprit. Je ne l’exprimai pas, car elle me paraissait encore téméraire, d’une réalisation presque impossible, compromettante pour de graves intérêts dont je m’étais chargé, mais je priai Gabriel de continuer à me développer ses arguments. Il s’en acquitta de bonne grâce. L’huissier annonça la cour. Je n’hésitai plus.
“ Monsieur le président, dis-je, j’étais absent pendant que mon adversaire parlait. Mon fils, avocat du barreau de Paris, était là ; lui permettez-vous de donner la réplique à ma place? »
Le président fit un signe d’assentiment, non sans manifester, ainsi que les juges et l'auditoire, une certaine curiosité. Gabriel, pétrifié par l’étonnement, ne bougeait pas. Je le pris par la main, je le poussai à la barre et je me sauvai. L’émotion me suffoquait. Mon client courut après moi dans la salle des Pas- Perdus.
« Je vous dédommagerai si nous perdons, lui disje ; j’en prends l’engagement. «
Mais mon client m’approuva. C’est un brave homme.
“ Vous êtes fin, me dit-il, et je ne suis pas en peine. Le début de votre fils intéresse tout le monde. C’est pour nous un nouvel élément de succès, n
Puis il ajouta :
“ Vous me supposez inquiet ; pas si sot I si vous lancez votre fils en pleine eau, c’est que vous êtes certain qu’il sait nager.
— Parle-t-il? a-t-il commencé?
— Oui.
— Allez donc l’entendre. Que faites-vous ici?
— Mais vous? Venez.
— Non. Je n’ose.
— Vous avez peur. Raison de plus. L’émotion d’un père assistant aux débuts de son fils, ce sera un spectacle touchant, nouveau, qui plaidera en notre faveur.
— Je vous dis que je n’ose pas. »
Je quittai mon client qui rentra à l’audience. J’étais comme fou. J’arpentais à grands pas la vaste salle. A chaque confrère que je rencontrais, je disais: “ Allez , allez vite. Mon fils parle. »
Ils y couraient. Enfin, je n’y pus tenir; je m’y rendis aussi. Au milieu d’un solennel silence, la voix de Gabriel retentissait, grave, sonore, soutenue, simple dans ses intonations, pénétrante, accentuée, versant la lumière et la raison. Pas d’emphase, pas de surcharges. Ce garçon a dérobé du premier coup le secret des maîtres ; son éloquence plane sur les détails ordinaires sans en omettre aucun, puis elle grandit, elle s’élève, elle éclaire, elle conclut, imposant ses convictions par cela seul qu’elle les fait paraître justes et légitimes. Je ne suis qu’un avocat, mon fils est un orateur.
Rien n’a manqué à sou triomphe, ni les félicitations du président, ni celles du ministère pubüc, ni la religieuse attention de la foule, ni le gain du procès.
Gabriel n’a pas fait le fanfaron devant sa joie ; il l’a noblement avouée.
“ Cher père, m’a-t-il dit, je te remercie de m’avoir fait entrer dans une vie nouvelle. Elle me paraît bien plus attrayante que celle que je quitte. Veux-tu de moi pour ton collègue? Nous habiterons, nous travaillerons ensemble, n
Je l’ai embrassé, et de bon cœur.
iU
“ Allons voir ma mère, n m’a dit Gabriel.
Ma chère Cécile s’est écriée :
« Tu as plaidé, et je n’étais pas là! n
5 février.
Le succès retentissant de Gabriel n’a provoqué en lui ni étonnement, ni jactance, ni fausse modestie; il est resté calme, sérieux, comme s’il eût été naturel et facile pour lui de conquérir une illustration. Toujours sincère dans ses impressions, :1 a seulement déclaré que jamais, dans toute sa jeunesse, il n’avait ressenti de plaisir comparable à celui d’être écouté, admiré, applaudi par des hommes éminents, par une foule émue et captivée. Cet aveu indique une transformation complète, transformation que j’ai plusieurs fois remarquée chez des écrivains, des artistes, des avocats qui, obscurs la veUle, célébrés le lendemain par une manifestation subite de leurs facultés éclatantes, rompent avec leur passé et se vouent à leur gloire comme on se voue au culte d’un grand amour ou à l’accomplissement d’un devoir sacré. Pendant la nuit, l’esprit de Gabriel a tout à coup mûri. Un dernier chagrin m’était réservé.
“ Mon père, m’a dit Gabriel en m’abordant ce matin, je te suis redevable. Combien as-tu dépensé pour solder mes dettes? »
«Il
Cette question m’a glacé.
“ Quoi! me suis-je dit, la reconnaissance pèse déjà à mou fils ; il veut s’acquitter, il rougit d’être mon obligé. »
Je me gardai de laisser jiaraître l’amertume causée par ces réflexions. J’ai payé pour Gabriel près de cent cinquante mille francs. Je le lui "dis. Cette somme lui sembla minime; il s’engagea à me la rembourser en cinq années.
Je fus sur le point de m’écrier :
“ Cher enfant, tu ne me dois rien. Sois heureux, voilà tout ce que je te demande. »
Je me contins. J’acceptai froidement ces arrangements froidement proposés.
“ Veux-tu travailler avec moi? dis-je à Gabriel; tu me succéderas. Il suffit qu’un de nous deux s’occupe des intérêts de la famille. Du moment que tou intention est de t’y consacrer, je puis me reposer...
— Sur tes lauriers, » ajouta mon fils.
D prononça ces mots d’un ton de légère ironie, en homme qui se croit assez supérieur pour accorder an éloge à un rival distancé.
Marche donc, mon fils, et garde ton orgueil, s’il doit être le moteur d’une haute destinée. J’aurais préféré peut-être plus d’exi3ansion, plus d’élans affectueux. Ils ne sont pas venus, je ne les provoquerai pas. Ta fermeté, âpre pour le bien comme elle l’a été pour le mal, n’a pas besoin d’épanchements. Soit. Je
ne l’alanguirai point par des démonstrations que tu juges superflues. Ce que j’ai fait pour toi te semble numériquement appréciable et remboursable par de l’argent. Tant mieux, si cela t’inspire une ligne de conduite droite et sévère. Le génie procède ainsi; il s’empare graduellement ou subitement d’un homme, l’absorbe, le sépare de tous les sentiments qui gênent son essor, le soustrait à toutes ces influences qui embarrassent l’esprit, énervent l’ambition et endorment le cœur. Un arbre ne devient géant qu’à la condition d’être isolé. Va, mon fils, obéis à ta nature. Je te verrai grandir sans regretter que ton élévation t’éloigne de moi. Que puis-je désirer? Pourquoi ne pas imiter Cécüe? elle ne discute pas son bonheur, elle, et s’y livre tout entière, sans raisonnement, sans calcul. *
80 août.
Six mois se sont écoulés. Gabriel a pris en mains toutes mes affaires. Il est connu, apprécié. Ses succès sont solides et durables. L’exercice du travail a purifié son âme et l’a ouverte aux plus tendres sentiments. Il a pour sa mère, pour moi, des prévenances, des mots qui révèlent autant d’affection que de bonté. Je suis retourné, avec ma Cécile, dans notre belle résidence de Marly. Mou fils, mon oncle, Maurice et
su
sa femme, le capitaine Goby, ma tante, y viennent le plus souvent possible. Ce sont là les seuls événements de notre existence, si calme à présent, et si pleine. Cécile a lu ces feuillets. Elle y a tracé ces mots :
“ Je ne veux plus que mon cher mari ajoute rien. Le bonheur absolu ne se raconte pas.
« Cécile. »
Oui, tu as raison, chère âme. C’est ton nom adoré qui a animé ces pages, c’est aussi ton nom qui les terminera, ma Cécile.
FIANCÉE DE LESUEUR
En 1640, un matin, un homme d’une soixantaine d’années dînait seul dans une grande salle située au dernier étage du Louvre. Cet homme était d’apparence robuste, large d’épaules, d’une taille un peu au dessus de la moyenne, et que l’âge n’avait point courbée. Sur ses traits fortement accentués et beaux encore malgré leurs rides, on lisait la décision, la confiance, la bonne opinion de soi-même, et, en même temps, quelque peu d’égoïsme et de duplicité. Ses yeux vifs et perçants annonçaient l’esprit, sinon le génie. Ses vêtements, riches et neufs, appartenaient aux modes de tous les pays. Entouré d’une large robe de chambre telle qu’en portaient à cette époque les fidèles croyants de Constantinople, il .^vait des
LA FIANCËB DE LESDBUR.
babouches turques, un haut-de-chausses français, le col nu, la tête couverte d’uu de ces petits bonnets ronds et noirs que Raphaël a immortalisés en s’en coiffant pour le portrait que nous avons de lui.
Ce costume témoignait d’une grande science de la vie. Tout y était calculé en vue du bien-être et d’un certain effet d’ensemble assez original. Point de galons, de broderies, de rosettes ni de panaches.
Bien que la température ne fût pas froide au dehors, une immense cheminée, revêtue de fonte à l’intérieur, envoyait une chaleur douce dans la salle. D’épais papiers feutrés couvraient les murs, des rideaux de damas vert ornaient les fenêtres, de magnifiques tapis de Perse et d’Aubusson s’étendaient somptueusement sur le parquet. Un mobilier luxueux encadrait et faisait ressortir, sans les écraser, mille objets d’art abandonnés aux hasards du plus beau désordre. Des tableaux terminés étaient rangés ou accrochés, tandis que d’autres, en voie d’exécution, attendaient sur des chevalets. Partout traînaient des pinceaux, des palettes, des gravures, des dessins, des statues, des bras, des jambes et des torses moulés en plâtre, des mannequins, des habillements. Les yeux étaient réjouis par une multitude de verroteries, de faïences, de vases, de flacons, de flambeaux, coudoyant des coupes, des drageoirs, des aiguières d’or ou de vermeil, riches cadeaux des seigneurs de la cour. L’ambre, l’agate, la topaze, toutes les pierres
LA HANCÉB DE LESUEUR
précieuses, s’entassaient dans des armoires de chêne sculpté, à fermoirs de fer finement ciselé.
On était chez maître Simon Vouet, premier peintre du roi Louis XIII. Une vieille servante se tenait debout près de l’artiste.
“ Dépêchons, Maxelende, dépêchons, dit-il; j’attends une femme pour une séance.
— A notre âge, monsieur, il y aurait folie de courir trop vite, répliqua-t-elle en femme qui a son franc parler. Dînez tranquillement. A table on ne vieillit pas. »
La recommandation était inutile. Vouet suivait le précepte d’Horace ; il se hâtait lentement. Son dîner, à vrai dire, demandait à être apprécié dignement et n’eût pas été désavoué par le cuisinier de Sa Majesté. L’artiste venait de faire honneur à un faisan doré dont la farce, conception à la fois savante et pleine d’imagination, aurait pu braver, par ses complications hardies, la critique du maître queux royal. Vouet savourait à présent, et l’un après l’autre, quantité de petits plats déUcats, bisques, pâtisseries fines, crèmes parfumées, biscuits au safran et au girofle, le tout arrosé d’un charmant vin de dessert, le malvoisie, vin célèbre alors et dont on ne récolterait pas aujourd’hui de quoi noyer le moindre pair d’Angleterre.
Le moment était venu pour les légers propos.
Aussi la vieille Maxelende, femme de charge plutôt
LA FIANCÉS DE LESÜKUR
que servante, entama la conversation sur un ton de familiarité qui parlait en faveur de ses services passés.
“Je suis content de vous, dit-elle; l’estomac ne faiblit pas.
— Il est vrai que je ne suis pas dégoûté comme notre augure sire.
— Laissez-le faire. Il est toujours malade, le cardinal aussi; mais croyez-moi, ne suivez pas cette vilaine mode, restez bien portant envers et contre tous.
— J’y tâcherai, la vieille, dût le Poussin en crever de dépit.
— Vous attendez donc quelqu’un?
— Oui.
— Je vais vite desservir. Est-ce un modèle ordinaire?
— Non.
— Une femme titrée ?
— Non.
— Une duchesse?
— Mieux que cela.
— La reine?
— Mieux encore.
— Qui donc?
— Une jolie femme.
— Ah ! je vous reconnais. Vous êtes peintre, toujours peintre, et rien que peintre. L’idée d’avoir de-
LA FIANCÉE DE LESUEUR
vant vous une belle femme vous fait tout oublier. Que ne peignez-vous plutôt des dames de la cour? Elles sont quelquefois laides, mais elles paient bien.
— Tu radotes, la bonne. Toute ma vie j’ai peint, à en avoir mal au cœur, des laideurs titrées, blasonnées et écussonuées. En Angleterre, en Turquie, à Venise, à Rome, à Gênes, à Paris, j’ai fait le portrait de tant de guenons empanachées, que l’idée du beau idéal m’aurait échappé pour toujours si elle n’était éternellement clouée dans le cerveau de tout artiste véritable. A ce métier, j’ai gagné des monceaux d’or. Je suis premier peintre du roi, logé au Louvre, bourré de pensions, écrasé de bien-être. Le luxe pousse tellement autour de ma vie, qu’il étouffe mon génie comme le lierre fait d’un ormeau. De temps à autres il faut que je me secoue et me dégage de ces chaînes. Je suis las d’ôter des années aux femmes, sur des toiles adulatrices, et de leur ajouter des grâces qu’elles n’ont pas. L’art a horreur des mensonges. R lui faut les eaux vives et salutaires de la vérité. Je veux, ne fût-ce qu’une fois par hasard, me trouver face à face avec une femme qui a plus de beautés que je n’en saurais peindre, plus d’expression que les Vierges divines et immortelles de Raphaël. Je suis vieux, dit-on, et gâté par les travaux faciles. Ce sont mes rivaux qui disent cela, mais je me sens assez de vigueur pour les écraser tous. Nous verrons si mon cœur est glacé, s’il ne peut plus communiquer
LA FIANCÉE DE LESUEUB
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à ma main cette sûreté d’inspiration qui nous élève, nous autres artistes, au dessus des grands de la terre, car ils passent et nos œuvres restent. Cette femme va venir. Je prierai Dieu, j’évoquerai mon passé. Ou je ne suis plus qu’un peintre abâtardi, un valet de cour, ou cette femme vivra éternellement, comme la Foraarina et la Joconde.
— Quel enthousiasme 1
— Va en bas guetter cette fille. Amène-la discrètement, sans que personne l’aperçoive. Envoie-moi Lesueur. Lesueur seul, entends-tu? Il travaille à l’atelier avec mes autres élèves.
— J’y vais. Buvez un coup. Ceci est préparé par moi. n
La vieille tendit au peintre un verre plein d’une boisson composée de vin blanc, de safran, de miel et de musc. Le peintre Vouet avala d’un trait ce mélange, se promena d’un air rajeuni et congédia Maxelende.
On ne peut passer à côté d’une question d’art sans s’y arrêter un instant. Il faut donc dire quelques mots de Simon Vouet bien qu’il soit, comme le Pérugin, moins célèbre par lui-même que par ses élèves.
LA FIANCEE DE LESUBUR.
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Mais, de son vivant, il resta constamment à la tête des peintres français, et le Poussin, qui résida presque continuellement à Rome et à rétrauger, n’cffaça la gloire de Vouet que lorsque ce dernier ne fut plus de ce monde pour y disputer la première place.
Né en 1582, Simon Youet ne reçut que de médiocres leçons de son père, peintre aussi. Une organisation admirablement douée fit apprécier le jeune artiste, dès l’âge de quatorze ans. Le baron Harlay de Sancy, nommé à l’ambassade de la Porte, l’emmena avec lui à Constantinople. Admis avec la légation à une audience solennelle d’Achmet I", il en fit ensuite, de souvenir, un portrait frappant de ressemblance. Depuis Apelles chez Alexandre, un fait semblable ne s’était guère présenté. Il prouvait au moins une incomparable facilité et une grande puissance d’observation. Vouet fit tolérer et aimer les portraits dans un pays où la religion défend de reproduire sur la toile le visage humain, et même les animaux. Mais il s’ennuya en Turquie, vint à Venise et y fit de nouvelles études en s’inspirant de Paul Véronèse. De Venise il se rendit à Rome où il peignit plusieurs grands tableaux dans la manière du Caravage. Ainsi Vouet, avec une précieuse faculté d’assimilation, dérobait aux grands maitres leurs plus remarquables qualités.
Rappelé en France par Louis XIII, il gagna tous les suffrages par ses compositions fortes et savantes.
m LA FIANCÉE DE LESUEUR.
Mais ses succès inouïs et les innombrables travaux qui lui furent commandés eurent une influence fâcheuse sur son t:\lent. Vouet fut iicut-être le père de ces faiseurs qui forment, de nos jours, une armée si envalûssante en littérature et en peinture. Il fit des affaires et non plus des tableaux. Son coloris devint terne, il négligea totalement le clair-obscur et la perspective. Et encore, les seigneurs de la cour étaient trop heureux quand il daignait peindre luimême.
Aujourd’hui, à plus de deux siècles de distance, les œuvres de Vouet nous apparaissent comme une forêt étouffée sous sa propre fécondité. Le culte de la France pour, toutes ses gloires sauve à peine de l’oubli la Présentation au Temple, la Salutation angélique, le Martyre de Sainte Catherine, une Réunion d'artistes, la Charité romaine, le Christ au tombeau, la Sainte Famille, tableaux qui portent encore l’empreinte de la première manière, grande et savante, de Simon V’’ouet.
Quand elle entra dans l’atelier ordinaire de peinture, pour obéir à l’ordre qu’elle venait de recevoir, la vieille Maxelende trouva les élèves au complet. Perrier, Lebrun, Lesueur, Mignard, Dufresnoy, et d’autres dont les noms sont restés obscurs, travaillaient en silence.
— Eustache liCsueur, dit-elle, maître Vouet vous demande.
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Un jeune homme d’un toir noble et simple, d’une physionomie spirituelle et distinguée,, leva la tête.
“ Moi ! dit-il doucement.
— Oui, vous... dans son atelier particulier. »
La vieille se retira, laissant la porte ouverte pour la sortie du jeune peintre.
Mais une rumeur sourde passa dans Ihitelier comme un souffle d’orage.
« Encore des faveurs !
— Et toujours pour lui !
— L’atelier secret où il va être admis ne s’ouvre que pour le roi, les princes et les grandes dames.
— Je n’y ai jamais pénétré, moi; et pourtant je suis le pi’emicr élève de maître Vouet... par ancienneté. »
Pendant ce temps, Lesueur mettait tranquillement en ordre ses couleurs et ses pinceaux.
Puis il se disposa à s’éloigner.
Mais un jeune homme beau et ardent, Lebrun, quitta brusquement son chevalet et vint barrer le passage à son condisciple.
“ Tu n’iras pas ! dit-il en se croisant les bras.
— Et pourquoi?
— Parce que je ne le veux pas.
— Il y a donc deux maîtres chez Simon Vouet?
— Non ; un seul. Mais il n’y a que des élèves après lui; et, entre nous, point de faveurs !
— Allons, Lebrun, songe à ce que tu dis. Ne
iU
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donne pas raison à ceux qui te reprochent la violence de ton caractère.
— Oh! tu n’es pas violent, toi. Tu flattes, tu es humble, doux et insinuant; aussi es-tu le préféi-é. Quand tu as fait quelque tableau, et que le maître le vend bravement comme de lui, tu ne dis rien, tu baisses la tête, et tu n’as j)as le légitime orgueil de revendiquer la gloire acquise par ton œuvre. Va, doucereux compagnon, va caresser ton maître et mendier sa protection. Mais pas devant nous ! Si le maître a des leçons à donner, qu’il les donne ici. Nous y avons droit, nous sommes tous égaux.
T— Ah! Lebrun, j’aime ton talent, laisse-moi donc continuer aussi à aimer ta personne.
— Je ne te demande pas d’amitié, pas plus que je
ne t’en accorde. *
— Eh bien, soit! Mais si ce n’est plus un ami qui me parle, retire-toi, fais-moi place. Maître Vouet m’appelle, je dois obéir. «
Lesueur s’avança avec fermeté, mais Lebrun lui saisit les deux bras, et, le repoussant avec une fureur croissante :
“ Tu resteras parmi nous, cria-t-il. »
Lesueur se dégagea vivement de cette étreinte. Il s’était contenu jusqu’alors. Il avait répondu doucement à des paroles agressives. Mais la douceur, chez lui, n’allait pas jusqu’à la faiblesse. Il n’était pas d’une nature à céder à l’intimidation. Il s’avança
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donc résolument vers Lebrun, qui l’attendait de pied ferme, bien décidé à ne pas le laisser passer. Une rixe devenait imminente. Tous les élèves quittèrent spontanément leurs chevalets et s’interposèrent. Plusieurs d’entre eux prirent hautement le parti de Lesueur, dont le caractère fier et modeste avait su gagner des sympathies nombreuses. Quelques-uns, mais en minorité, appuyaient Lebrun. Celui-ci, orgueilleux et jaloux, vociférait au milieu do ses compagnons, et sa voix puissante dominait le tumulte.
En ce moment, Vouot parut.
Il se fit un grand silence.
“ Qu’y a-t-il donc? « demanda Vouet d’une voix sévère.
Chacun se tut. Lebrun lui-même baissa les yeux.
« Maître, dit Mignard après un instant, Lesueur et Lebrun discutaient un point de peinture assez scabreux. Ils se querellaient quand vous êtes arrivé, mais ils allaient s’embrasser. Voilà tout.
— C’est bien. Vous avez de l’esprit. Mignard; vous ferez fortune en cour. J’ai besoin do vous, Lesueur; pourquoi ne venez-vous pas?
— J’y vais, maître,
— Allez m’attendre ; et, une autre fois, obéissez plus vite qu’aujourd’hui. n
Le jeune peintre s’éloigna.
— « Ah! mumura Lebrun entre scs dents, celui
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qui me débarrasserait de lui m’ôterait une rude épine du pied (1).
— Que dites-vous, Lebrun? demanda Simon Vouet d’une voix ferme.
— Je dis... que vous avez une préférence poui- Lesueur, et que, cette préférence, nous la méritons tous. »
Le premier peintre du roi étendit la main vers la porte avec un geste plein de noblesse.
« Que ceux qui ne sont pas contents, dit-il, sortent de chez moi à l’instant même, n
Puis il prit Lebrun par le petit bout de l’oreille, comme on fait pour un enfant mutin, et le ramena eu souriant à sou travail.
« Tu es jaloux, ajouta maître Vouet; c’est le fait d’un vrai artiste, et ce sentiment-là enfante les grandes œuvres. Mais nous ne sommes pas des guerriers, nous autres : nous ne tuons pas nos rivaux, nous les surpassons. Ainsi faut-il faire. Voyous ton tableau. Tu as là un Jupiter admirable. Il a du feu, de la majesté. Jamais Lesueur n’a rien fait de pareil. Je reconnais tout de suite le maître des dieux. Mais ta Minerve est un peu molle. Cela m’étonne de toi,
(1) Quelques années plus lard, en allant fermer les yeux de Lesueur, qui mourut veuf à trente-huit ans, dans sa retraite chez les Chartreux, Lebrun 'laissa échapper cette épouvantable parole.
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si accentué d’habitude. Attends, il ne manque que quelques coups de pinceau, n
Simon Vouet, qui avait intérêt à ménager un de ses élèves les plus productifs, se mit à peindre, taudis que Lebrun, sensiblement radouci, le regardait faire d’un air flatté et respectueux.
Lesueur était allé dans l’atelier particulier. A peine s’y trouvait-il, lorsque la vieille Maxelende y lit entrer, avec toutes sortes de précautions pleines de mystère, une jeune tille d’une rare beauté.
En apercevant cette jeune tille, Lesueur recula de surprise. Il mit la main sur ses yeux comme pour échapper à un spectacle douloureux et se soustraire à une désolante réalité. Il resta à l’écart, dans l’ombre, perdu dans ses souvenirs, anéanti jjar une consternation voisine de la stupeur, et retenu aussi par une certaine prudence qui lui montrait le danger de laisser éclater ses impressions tant que la vieille Maxelende était encore là.
Lesueur connaissait la belle visiteuse qui venait d’arriver, et voici comment il l’avait connue.
Un au auparavant, en se promenant seul dans les
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rues de Paris, le jeune peintre vit un jour sortir d’une maison de mince apparence un cercueil porte par deux hommes. Il se découvrit et s’arrêta. Les deux hommes se mirent en marche, et derrière eux s’avança une pauvre fille misérablement vêtue. Elle était seule. Le pur ovale de son visage semblait creusé par les privations et la souffrance. Mais ce visage, malgré sa pâleur, resplendissait d’une beauté surhumaine. Ses yeux bleus, brûlés par les larmes, avaient une transparence profonde au travers de laquelle rayonnait une âme pure, aux prises avec une douleur infinie. La lumière du jour caressait doucement les cheveux blonds et nus de cette jeune fille et se plaisait à lui former comme une auréole de martyre. Lesiieur demeura immobile. Jamais son cœur d’artiste n’avàit rêvé une personnification plus complète, plus saisissante de la douleur. Puis tout à coup ce désespoir’ que sa force même emportait au dessus de la terre, se montra sous un aspect plus touchant, et aussi plus navrant. La jeune fille jeta autour d’elle un long regard désolé comme pour implorer l’assistance de quelqu’un et ne pas rester seule dans ce moment suprême. Personne ne s’avança. La pauvre délaissée eut un mouvement qui fit mal à voir. La débile humanité reprit ses droits; la jeune fille ne put se défendre d’une sourde colère contre le sort et d’un accès de mépris pour ceux qui la laissaient dans un tel abandon. Lesueui’ avait été frappé d’admii-a-
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tion comme artiste ; comme homme, il fut pris d’une tendre pitié. Malgré la tristesse misérable de ce convoi, malgré l’indigence des vêtements de l’orpheline qui accompagnait sa mère à l’asile des morts, il s’approcha et suivit le cercueil, faisant ainsi l’aumône d’un soin pieux à cette pauvre créatui’e qui lui était inconnue. A l’église, ü vida sa bourse entre les mains des mendiants en leur disant ; Priez pour les morts. Au cimetière, séparée à jamais de sa mère, la jeune fille tomba évanouie. Il la releva, la consola par sa présence, et ne la quitta qu’à la fin du jour, après avoir pourvu à tout comme un bon frère eût pu le faire pour une sœur.
Il apprit que cette jeune fille se nommait Alice, et qu’elle était sans parents et sans ressources.
Depuis ce jour, une vive affection naquit dans l’âme de Lesueur. Son talent se fortifia et s’épura à cette flamme. Mais, modeste et réservé comme l’était le jeune peintre, il n’avait pas encore parlé de son amour. La manière dont il avait connu Alice donnait à cet amour une teinte fraternelle, presque religieuse. Lesueur alla voir souvent la jeune orpheline dont il était d’ailleurs la seide joie. Alice, à l’insu d’elle-même, éprouva bientôt pour lui une tendresse exclusive, une sorte do culte. Elle aima avec d’autant plus de force, qu’elle n’espérait rien de cotte affection, qu’elle s’attendait à la voir rompue un jour ou l’autre. Ignorant les véritables sentiments de Le-
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sueur, Alice cachait et berçait son amour avec cette ardeur fiévreuse d’une jeune mère qui jii-ddigue de préférence ses caresses et ses larmes à l’enfant que la sciencp a condamné. Une des suites les plus cruelles du malheur, c’est qu’il laisse après lui le doute, l’inertie résignée, la défiance, et ces irrésolutions qui sont l’éternelle plaie des âmes qui ont longtemps souffert. Une fleur demi brisée par l’orage n’a plus la force de relever la tête pour renaître à la bienfaisante chaleiu’ du soleil.
Telle était la jeune fille que Lesueur trouva dans l’atelier particulier de Simon Vouet.
Dès que Maxelende se fut éloignée, Lesueur s’avança vers Alice et lui prit les deux mains par un brusque mouvement.
« Est-ce vous? dit-il. Est-ce bien vous? Que venezvous faire ici? »
Elle le regarda et le reconnut. Malgré le ton sévère et la vivacité de l’interpellation du jeune peintre, la physionomie d’Alice s’éclaira d’un rayon subit.
“ Ah! dit-elle, que je suis heureuse de vous voir! En arrivant, j’étais toute tremblante, mais, à présent, je n’ai plus peur.
— Que venez-vous faire ici? répéta Lesueur.
— Je vais vous le dire. J’ai longtemps hésité, mais vous n’étiez pas là pour me conseiller. ’SToilà quinze jours que je ne vous ai vu.
— Oui, quinze jours qui m’ont paru une éternité.
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Mais d’importants travaux me retenaient. Je n’ai pu bouger.
— Vous êtes donc l’élève de M. Vouet?
— Oui.
— Et vous ne me l’aviez pas dit !
— Que pouvais-je vous dire? Je ne suis qu’un pauvre peintre n’ayant pour lui que l’avenir. J’attendais, avant de vous faire connaître ma position, qu’elle fût assurée, solide, et digne d’être partagée, n
Cet aveu involontaire que les circonstances arrachaient subitement à Lesueur empourpra d’un rouge vif les yeux d’Alice.
“ Ah ! dit-elle, que je suis contente d’être venue, n
Puis elle baissa les yeux, toute confuse de ce qu’elle avait dit.
“ Je craignais encore, ajouta le jeune peintre, je craignais ce qui est arrivé : qu’en passant prés du Louvre vos regards, malgré vous, ne se portassent de ce côte, que l’idée ne vous prît de me demander, d’entrer, qu’un autre que moi ne vous vît, ne vous connût, n
En écoutant ce langage que son cœur accueillait comme un hôte longtemps attendu, la jeune fille ne songeait plus à l’objet de sa visite.
« Vous ne savez jms, dit-elle... J’ai tant de choses à vous raconter ! Je ne suis plus dans la maison de cette mercière pour laquelle je travaillais. Elle m’a congédiée.
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— Pourquoi?
— Parce qu’un seigneur de la cour, qui venait souvent acheter des rubans, m’a remis un billet. Était-ce ma faute?
— Ce n’est là qu’un malheur très réparable... Vous viendrez chez moi.
— Chez vous !
— Dans ma famille... qui sera la vôtre.
— Il m’aime! pensa Alice, n
Et elle continua d’oublier totalement maître Vouet.
Lesueur ne tarda pas à le lui rappeler en la questionnant.
“ Voilà ce qui s’est passé, dit-elle. M. Simon Vouet, un homme respectable et, de plus, peintre du roi, m’a offert cinq pistoles pour faire mon portrait. Il a prétendu que j’étais belle (est-ce vrai? vous ne me l’aviez jamais dit) et qu’il ferait de moi une superbe sainte Vierge.
— Oui, vous êtes belle, Alice, et si je ne vous l’ai pas encore dit, c’est que je voulais être le seul à le penser, le seul à le savoir. Écoutez-moi bien. Vous n’êtes coupable que d’imprudence, et je suis plus coupable encore, car j’aurais dû veiller sur vous. Vous ne saviez pas ce que vous faisiez en venant ici. Maître Vouet ne vous a pas menti. Il peindra votre visage. Puis, après, il aura l’idée de faire de vous une nymphe, une muse, une déesse. Il trouvera beaux vos cheveux, et vos cheveux se dérouleront
LA FIANCÉE DE LESÜEUR
devant lui. Il admirera vos bras et vos épaules, il vantera votre taille, et alors...
— O mon Dieu !
— Vous serez chez lui.
— Emmenez-moi, mon ami, emmenez-moi.
— Venez, n
Simon Vouet se montra à la porte au moment ou les deux jeunes gens allaient la franchir, et tous les deux s’arrêtèrent.
“ Où allez-vous donc? » demanda le vieux peintre.
Alice, toute tremblante, se serra contre Lesucur et lui dit tout bas :
« Protégez-moi. r.
Le jeune homme lui pressa la main et répondit :
“ Ne craignez rien, n
“ Maître, dit Lesueur, cette jeune fille est celle que vous attendiez ?
— Oui, mon fils. Avoue qu’elle est charmante
— Tenez- vous beaucoup à ce qu’elle vous serve de modèle?
— Si j’y tiens ! Jamais je n’en ai rencontré de plus beau. Pressons-nous. Commençons la séance. Où est
LA FIANCEE DE LESÜEUR.
donc Maxelende? Elle servira de femme de chambre à cette jolie enfant. »
Alice frissonna. Lesueur s’avança résolûment vers Simon Vouet.
“ Maître, dit le jeune peinti’e, cette jeune fille est ma fiancée; dans quelques jours elle sera ma femme.
— Ah ! sournois ! dit V.ouet en riant, voilà donc le secret de ta sagesse. »
Puis, réfléchissant que ses projets allaient être très probablement contraries, la bonne humeur du vieux peintre se rembrunit, et, s’adressant à Alice ;
« Est-ce bien vrai? dit-il. Vous allez vous marier? «
La jeune fille s’inclina en signe d’assentiment, sans trop dissimuler la joie que lui causait cette perspective.
“ Peste, la belle, reprit Vouet, vous n’avez pas perdu de temps, ma mie. Vos grâces font merveille, A peine arrivée chez moi, vous y pêchez un mari.
— Nous nous connaissons depuis longtemps, s’empressa de répondre le jeune peintre.
— Et vous voulez vous épouser. Mais quelles sont vos ressources? Toi, Lesueur, tu n’es pas encore assez fort pour voler de tes propres ailes. Vous, la belle, vous ne me paraissez pas cousue d’or et de rubis. Il faut raisonner prudemment avant d’enti'er en ménage. Je parle sciemment, moi ; j’ai été marié deux fois, »
LA FIANCÉE DE LESUEÜR. 235
Le vieux peintre ôta sou bonnet et salua ce double souvenir.
“ Mais, continua-t-il, si j’ai pris femme deux fois de suite, c’est que j’étais eu position de le faire. Cela me donnait même une consistance que ma fortune ne démentait pas. Il est bon qu’un artiste de ma sorte puisse répondre à l’occasion aux invitations princières ou royales : « C’est impossible, je dîne en famille. » Mais vous n’en êtes pas encore là, mes enfants. Lesueur, qu’apportes-tu à la communauté?
— Le courage.
— Et vous, quelle est votre dot?
— Ma tendresse.
— C’est joli, c’est très joli. Avancez donc, que je vous voie, l’un enthousiaste, ne doutant de rien, l’autre rougissante, timide et pourtant décidée. Vous êtes à peindre tous les deux. O naïve jeunesse! Additionnez l’un et l’autre toutes vos richesses, et vous marierez ensemble la faim et la soif. C’est do la folie, et jamais je n’y prêterai les mains. »
Cette logique attristait les deux jeunes gens, qui restèrent muets. Vouet continua vaillamment à discourir, car il ne se dissimulait pas qu’un mariage lui ôterait la libre disposition d’un trésor dont il avait su discerner le prix. Voulant concilier ses intérêts avec ceux de son élève, qui lui était fort utile et qu’il aimait réellement, le vieux peintre prit Lesueur à part et lui dit à l’oreille :
LA FIANCÉE DB LESUEUR
« A quoi bon te marier, mon fila? n
Puis, s’adressant à Alice, il lui glissa ces mots :
« Vous avez une fortune dans vos jolis yeux, ma fille. Ne les affublez donc pas du bandeau de l’amour. «
Le vieux peintre crut sans doute avoir suffisamment édifié les deux jeunes gens. Changeant de ton, il dit tout à coup :
« Après tout, cela m’est égal. Mariez-vous demain matin si vous voulez, mais, aujourd’hui, travaillons.
— Maître, je vous l’ai déjà dit, cette jeune fille est ma fiancée.
— Eh bien, répliqua le peintre impatienté, vous devez être fier que je reproduise ses traits. Approchez, mon enfant.
— Ne bougez pas, Alice.
— Vous me résistez! dit le peintre du roi en fronçant le sourcil.
— Ah ! reprit Lesueur avec feu, vous connaissez mon respect, mon dévoûment, ma docilité à exécuter vos ordres. Dans tous les travaux commandés par Son Éminence le cardinal-duc, dans ceux faits précédemment aux hôtels de BuUion et de Bretonvilliers, j’étais là, avide de vous satisfaire, travaillant sans relâche, commençant dès le jour, cessant le dernier, sans me plaindre, sans rien demander, sans autre espoir que celui d’être utile à votre gloire, à votre fortune, et de vous dédommager ainsi de tout
LA FIANCÉE DE LESUEUR
ce que je vous dois. Si j’ai acquis des titres à votre estime, à votre amitié , accordez-moi la première grâce que je vous demande. Qu’Alice ne soit pas confondue avec ces filles vulgaires qui servent à faire revivre les divinités païennes.
— Vous oubliez que des princesses m’ont servi de modèles, que la reine...
— Eh ! qu’importe ? Il est des personnes qui peuvent tout se permettre. Mais une femme qui n’a que son honneur pour tout bien ne doit pas y laisser porter la moindre atteinte.
— D’ailleurs, dit .iVlice avec fermeté, pour reproduire mes traits, il faut mon consentement. Je l’avais donné hier, je le refuse aujourd’hui. «
Le vieux peintre se mordit les lèvres. Mais, avec un ton de bonhomie qui faisait honneur à son empire sur lui-même, il répliqua :
« Vous êtes une honnête fille, la belle, et toi, Lesueur, tu es un brave et loyal garçon. Pardonne à ton vieux maître l’épreuve où il a mis ton amour. As-tu pu croire que je voulais t’attrister? Vous ôtes dignes l’un de l’autre, mes enfants. Et si je fais le portrait d’Alice, ce sera poui- en faire cadeau à son mari le jour de ses noces. «
Vouet, sincère ou non, fut touché du vif mouvement de reconnaissance que firent naître ces dernières paroles. Lesueur vit avec une joie profonde sa tendresse placée sous la protection de sen maître.
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Alice, tremblante jusqu’alors, ne put se défendre d’un peu de coquetterie, en écoutant l’offre du premier peintre du roi. Bientôt Vouet, avec la mobilité d’impressions d’un artiste, s’abandonna tout entier au j)laisir de s’oublier soi-même et de songer uniquement à faire le bonheur des autres. Sa longue habitude de la vie, sa science de tourner les difficultés lui avaient fait ti’ouver facilement un biais pour contenter son caprice de peintre. En voyant la fierté des deux jeunes gens se montrer à la suite de sa dernière proposition, Vouet, pris par son amour-propre, fut enchanté de l’avoir faite et d’avoir contenu une colère qui l’eût infailliblement privé des bons services de Lesueur.
“ Quand vous commencerez mon portrait, dit Alice en souriant, j’aurai soin de me faire belle, de me parer mieux qu’aujourd’hui.
— Non, non, dit Lesueur, je veux vous avoir telle que vous êtes d’habitude, telle que je vous ai connue... et aimée, ajouta-t-il plus bas.
— Telle que vous voici, dit Vouet. Il n’y a rien à changer à votre habillement. «
Puis, attirant Lesueur à quelque distance, il lui expliqua, en considérant Alice avec attention, la façon dont il comptait entreprendre son œuvre. La jeune fille s’y prêta de bonne grâce et se tint immobile, dans une attitude modeste où perçait cependant la joie intime de se sentir admirée. Tout à coujî
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Vouet, avec une vivacité de jeune homnae, vint à elle, la prit par la main et la fit asseoir.
“ Il y a en vous, dit-il, une expression touchante, rayonnante, incomparable, une expression que vous n’aviez pas hier. Vos yeux, quoique baissés, parlent. Votre sourire a je ne sais quoi d’ineffable. On dirait que le bonheur est en vous comme un ardent foyer, et qu’il anime chacun de vos traits en leur communiquant une chaleur lumineuse. «
Le peintre cherchait en lui-même la cause de ce changement si favorable à la beauté d’Alice. Un instant il eut l’idée que l’orgueil de se voir peindre par lui la faisait resplendir ainsi. Mais, si bien ancré que fût l’amour-propre de l’artiste, il n’était pas assez aveugle pour s’attribuer une pareille transformation. Un éclair traversa soudain l’esprit de Vouet.
« Hier, dit-il brusquement, vous ne vous saviez pas aimée?
— Non, répondit Alice simplement.
— Quand avez-vous appris que vous l’étiez ?
— Il n’y a qu’un instant.
— C’est bien, ne bougez plus. »
Le vieux peintre roula un chevalet avec une sorte . de véhémence inspirée, plaça une toile dessus, puis, saisissant les mains de Lesueur et les lui secouant rudement ;
“ Cette femme, dit-il, n’a jamais été aussi belle;
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elle ne le sera jamais autant. Je vais faire un chef, d’œuvre. « ♦
Puis, traçant des lignes d’une main ferme :
« Viens ici, dit-il à Lesueur, et profite. Tout sera en haimonie dans ce portrait. Rien à changer aux vêtements. Leur simplicité même ajoute à l’effet d’ensemble. Les bras sont l’un sur l’autre. C’est la manière italienne, mais je m’en éloigne un peu en ne laissant paraître qu’une main. Elle ne se montre ni ne se cache. Elle est là à la suite d’un mouvement irréfléchi et natm-el. La figure est de trois quarts. Le regard est perdu dans l’espace. Le regard en face, comme celui de la Joconde, ne vaudrait rien. Donne-le seulement aux coquettes, aux femmes qui ne sont que femmes. Mais quand tu découvriras de la pensée sur un front, de la tendresse passionnée dans les plis du sourire et un rayon divin dans les yeux, fixe-les sur un point qui ne soit pas d’autres yeux. Une vierge ne doit pas regarder les hommes en face pendant des siècles. »
Des coups frappés à la porte interrompirent Simon Vouet.
LA FIANCÉE DE LESUEUR
“ Au diable l’importun ! s’écria le peintre. «
Puis, posant un instant son crayon ;
“ Si c’était le roi! ajouta-t-il. n
On frappa de nouveau,
“ Le roi ne frappe pas ainsi, poursuivit le peintre en reprenant son travail. Excepté pour lui, je ne suis pas visible, Lesueur, va me débarrasser de ce fâcheux, n
Lesueur sortit de l’atelier et tira la porte derrière lui afin de ne pas laisser pénétrer le visiteur. L’élève de maître Vouet aperçut un jeune seigneur de bonne mine qui le salua courtoisement.
“ Monsieur, dit le nouveau venu, pourriez-vous me conduire auprès du premier peintre de Sa Majesté? Ce n’est pas vous, je suppose?
— Pas encore ! cria une voix railleuse dans l’escalier. y,
Lesueur leva la tête et reconnut Lebrun.
“ Pas encore... reprit le visiteur sans se détourner; c’est bien ainsi que je l’entends, et votre jeune âge seul m’a empêché de croire, en vous voyant, que vous ayez obtenu cet honneur.
— Maître Vouet travaille, dit Lesueur en s’inclinant un peu pour répondre à cette politesse.
LA FIANCÉE DE LESÜEUR
Ui
— Je n’ai nullement l’intention de le déranger. Si je croyais qu’il dût interrompre un seul instant pour moi ses glorieux travaux, je me retirerais à l’instant même.
— Maître Vouct n’est pas visible, cria la voix; il peint Vénus.
— Merci du renseignement, dit le visiteur en se détournant.
— S’il avait le bonheur de vous approcher, continua la voix, il voudrait peindre Mars.
— Eh ! monsieur, il paraît que vous êtes ambitieux de vous mêler à la conversation. Il y a une heure que j’écarquille les yeux pour vous débusquer. Descendez donc, qu’on vous voie.
— Ainsi ferai-je. Et ce sera non pas pour être vu, mais pour avoir l’honneur de vous envisager. Comment se porte monsieur le comte du Chalard?
— Ehl mais, c’est M. Lebrun! un joyeux compagnon que je suis ravi de retrouver céans.
— Tout le bonheur est pour moi, cher comte. Il m’est arrivé quelquefois de faire le gentilhomme en votre compagnie; je serais charmé que vous vinssiez faire le peintre en la mienne.
— Hélas ! monsieur, je n’ai pas ce talent, comme Sa Majesté, et je serais fort en peine s’il me fallait faire, avec des couleurs et des pinceaux, le portrait des belles dames de ma connaissance.
— A chacun son métier, mon cher comte. Mais je
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devine, à vos paroles, fine vous avez toujours de nombreuses amours en tête.
— Amours, oui. Nombreuses, non. En tête n’est pas juste; c’est au cœur qu’il faut dire. Ah! mon cher Lebrun, vous êtes bien heureux. Vous avez la peinture pour vous distraire des femmes; moi, je n’ai que mon épée, et elle est oisive présentement.
— De sorte que les dames vous possèdent tout entier?
— Une, rien qu’une ! Je suis constant, depuis trois semaines, comme le berger Hylas, de l'Âsir/e.
— Peste! cela m’étonne.
— Et moi aussi. Mais que faire? Devant l’amour, ce n’est pas comme. devant l’ennemi; il n’y a pas moyen de se défendre.
— Et quelle est la belle qui s’est ainsi rendue maîtresse de votre cœur? Quelque dame de la cour?
— Point, n
Le comte regarda un instant Lesueur, qui attendait poliment la fin de l’entretien.
“ Vous pouvez parler devant lui, dit Lebrun qui comprit ce regard. Bien que Lesueur, mon collègue en peinture, no soit pas d’humeur entreprenante auprès des femmes, son âge vous est un sûr garant de l’intérêt qu’il porte à votre flamme amoureuse.
— Le lieu me semble mal choisi pour une confidence.
— En effet, mon cher comte, et j’ai honte de vous
LA FIANCÉE DE I.BSDEÜR
recevoir sur un escalier. Montez donc, s’il vous plaît. Ce sera un grand honneur pour moi que de vous présenter à tous mes amis.
— Et vous pourrez attendre agréablement maître Vouet, si toutefois vous en avez le loisir, ajouta Lesueur, qui fit mine de rentrer.
— Un mot encore, répondit le gentilhomme qui ne quittait pas la porte des yeux. Demeurons ici, Lebrun, si vous le trouvez bon. J’ai un peu, en amour, le flair des chiens de noble race. En ce moment, je crois sentir mon gibier, et je veux rester en arrêt, n
Puis s’adressant directement à Lesueur :
“ Monsieur, ditril, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, souffrez que je m’autorise de la présence de votre condisciple Lebrun, qui vient de me nommer à vous, et que je considère cela comme une présentation. Noua sommes ici trois jeunes gens; or, quand ils n’ont pas intérêt à se nuire, et qu’aucune rivalité ne les rend ennemis, les jeunes gens cherchent naturellement à s’entr’aider. Voulez -vous qu’en deux mots je vous apprenne ce dont il s’agit.
— Faites, monsieur.
— Eh bien , je suis amoureux passionné d’une belle fille que j’ai connue dans la boutique d’une mercière chez laquelle j’allais souvent acheter des rubans.
— Ah I dit Lesueur, qui se souvint de ce qu’ Alice lui avait raconté.
LA FIANCÉE DE LESUEDB
SiS
— J’ai vainement fait parvenir à cette fille des billets musqués et signés de mon nom. Elle n’a pas daigné y répondre. Elle a même disparu de chez cette brave femme de mercière, et j’ai été plusieurs jours Bans savoir où la prendre. Bref, j’errais par la ville comme un pauvre daim portant dans son flanc une flèche mortelle...
— Amoureux à ce point-là, cher comte 1 dit Lebrun.
— Oui, je l’avoue. Je suis ensorcelé de telle sorte, que je n’ai pu trouver d’astrologue qui osât me promettre ma guérison. On m’a conseillé d’oublier cette cruelle, et le plus sûr moyen était de me distraire en marchant contre les ennemis du roi. A cette fin, j’étais venu ce matin au Louvre pour savoir si je ne trouverais pas une occasion favorable d’acheter un régiment. J’étais dans la cour, entre le pont-levis et le pont dormant, en train de causer de cette affaire avec quelques gentilshommes de mes amis, lorsque je l’aperçus, elle, la belle fille, conversant avec un archer d’un air adorablement naïf et embarrassé. Elle s’enfuit à mon approche et disparut. « Où va cette personne? dis-je à l’archer. — Chez maître Vouet. Je viens de lui indiquer le logis du premier peintre de Sa Majesté. » Voüà ce qui m’amène.
En regardant Lesueur, le comte fut surpris de lui voir une physionomie froide et sérieuse.
« Ma présence vous déplairait-elle, monsieur? de-
LA FIANCÉE DE LESUEUR
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manda le gentilhomme avec une nuance presque agressive qui tranchait sur le ton de politesse cordiale qu’il avait eu jusqu’alors. Je me suis confié à vous comme vous auriez pu vous confier à moi en semblable occurrence. Je ne crois pas vous offenser en vous avouant ma flamme pour une fille qui est vraisemblablement un de vos modèles. Souffrez donc que je passe, monsieur. Le premier peintre du roi est dans cette salle, à ce qu’on m’a dit. Je suis gentilhomme, et ma visite ne saurait lui être importune ; au besoin, je lui commanderai des tableaux pour mon manoir.
— Monsieur, dit Lesueur, je vais vous parler avec une franchise égale à la vôtre.
— Gageons que cette fille est votre maîtresse.
— Non, monsieur. Cette jeune fille est digne de vos respects. Je sais que vous la poursuivez depuis quelques jours, et je suis bien aise de m’expliquer avec vous à ce sujet. Cette jeune fille, monsieur, n’est pas faite pour occuper vos loisfis. Je l’aime, et elle sera ma femme.
— Comme vous y allez ! Vous épousez vos modèles, vous autres peintres; est-ce par économie?
— Ma fiancée n’est point un modèle d’atelier, monsieur ; maître Vouet fait son portrait, il est vrai, mais en ma présence, et pour me l’offrir le jour de mes noces.
— Soit ! Puisque j’ai un rival, je suis ravi de le
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LA FIANCÉE DE LESUEÜR
connaître. Ange ou sorcière, modèle de peintre ou modèle de toutes les vertus, cette femme me plaît et je veux le lui dire. Au moins, si elle vous choisit, ce ne sera pas sans m’avoir vu. u
Le comte fit un mouvement pour écarter Lesueur qui lui barrait le passage. Mais Lebrun, après avoir écouté cette altercation, s’élança fièrement devant le gentilhomme et se croisa les bras en le regardant.
“ Pour l’honneur de la peinture française, dit-il, ne torichez pas à mon camarade, sans cela, mon cher comte, vous auriez devant vous deux ennemis au lieu d’un.
— Qu’il se défende I répondit le comte un peu hors de lui, et en portant la main à la garde de son épée.
— Un dnel, tant que vous voudrez 1 dit Lebrun. »
Puis frappé d’une idée subite, il s’écria :
« Atténdez, il y a à l’atelier tout un arsenal. Je vais donner une épée à Lesueur et l’armer chevalier, n
L’endroit où ils étaient formait un petit corridor assez spacieux conduisant de l’escaHer à la salle où se trouvaient Vouet et Alice. On pouvait, à la rigueur, se mettre en garde dans cet espace étroit, et s’y battre.
Mais Lesueur ne laissa pas à Lebrun le temps de s’éloigner.
« Reste, dit-il, je ne me battrai pas ici. n
Lebrun s’arrêta.
LA FIANCÉE DE LBSUBUK
“ Vous ne vous battrez pas, dit le comte avec ironie, mais alors...
— Pas ici ! pas dans la maison de mon maître.
— Vous cherchez des délais ! Sauriez- vous que j’ai déjà un duel pour aujourd’hui? Espérez-vous laisser àun autre le soin d’une besogne. . . un peu dangereuse.
— Tout de suite, monsieur, tout de suite! Je suis à vos ordres. Oui, cela ne peut ni s’éviter ni se retarder. Vous ne reculez devant rien, vons compromettez cette jenne fille, vous la perdriez au moins de réputation. Il faut que je la délivre de vous. Vous l’avez insultée par vos paroles; je l’ai souffert. Je me flattais de vous faire renoncer à vos projets en vous disant qu’elle est ma fiancée. Ce mot ne vous arrête pas. Dès lors, il n’y a plus à balancer. Je n’ai jamais cherché les duels. A peine sais-je manier l’épée. Mais ma cause est juste et je n’hésite pas. Veuillez m’attendre une minute en bas, monsieur. Oh! rassurez-vous ; je ne serai pas longtemps. Mais je hais le scandale et je serais honteux d’en causer chez mon maître; je vais donc, sous un prétexte quelconque, l’avertir que j’ai à sortir.
— Soit, .mon jeune Raphaël. Enchanté de vous voir en si bonnes dispositions. Quand j’en aurai fini avec vous, je m’occuperai de la belle. »
Le comte s’approcha de Lebrun et lui dit tout bas :
“ Il paraît brave, mais cela va-t-il durer? Viendra-t-il?
LA FIANCÉE DE LESUEUR
— Soyez tranquille, mon cher comte; s’il n’y allait pas, c’est moi qui irais vous retrouver.
— Pour l’honneur de la peinture française?
— D’abord. Et ensuite pour celui de me mesurer avec vous. »
Le comte du Chalard serra la main de Lebrun, et s’éloigna en disant à Lesueur :
“ A bientôt. Je vous attends en bas, sur le quai.
— Veux-tu que je sois ton second ou ton témoin? demanda Lebrun. «
En faisant cette question, des sentiments divers se peignirent sur son visage. Lesueur y lut la bravoure,la confraternité, mais aussi, et en même temps, l’envie, la joie mal dissimulée, le ressentiment, et même une secrète espérance d’être débarrassé d’un rival.
« Je te remercie, dit-il; j’ai deux amis dévoués que j’emmènerai avec moi. »
Il était trop agité pour calculer sa réponse, et il la regretta presque en voyant Lebrun, profondément blessé, s’éloigner froidement.
Lesueur , contenant ses émotions , revint près d’Alice et de Vouet.
« As-tu renvoyé cet importun? dit celui-ci tout en travaillant avec ardeur. Qui était-ce? Regarde un peu mon dessin.
— C’est superbe.
— Tu ne l’as pas regardé.
LA FIANCÉS DS LESUECB
Le vieux peintre haussa les épaules avec mépris, en murmurant :
“ Et ces jeunes gens osent s’appeler des artistes ! v
Lesueur jeta les yeux sur la toile, non pour admirer, mais pour se convaincre que Vouet s’occupait exclusivement du portrait et s’absorbait, selon son habitude, dans son œuvre. Le jeune homme résolut de laisser là Alice pendant qu’il irait se battre. Il ne pouvait ni l’emmener, ni confier son aventure sans perdre de temps. Dans une vieillesse déjà assez avancée, les mœurs de Vouet étaient pures; Lesueur ne l’ignorait pas. En outre, le peintre du roi venait de renoncer à reproduire les traits d’Alice poxir autre chose que pour un portrait. La façon dont il l’avait commencé semblait un sûr garant de sa parole. Lesueur, du reste, n’avait pas à balancer. On l’attendait.
“ Il m’est survenu une affaire importante, dit-il ; il faut que je sorte.
— Bah! En ce moment?
— Oui. Je ne puis tarder.
— Seras-tu longtemps absent?
— Une heure ou deux.
— Va, mon fils, et dépêche-toi. »
Alice considéra Lesueur avec inquiétude, mais sans oser l’interroger.
“ Vous nous laissez... dit-elle. »
Puis elle réfléchit qu’un mot de plus serait une
LA FIANCÉE DE LESÜEÜR
offense pour Vouet, qui venait de se montrer d’une bonté si paternelle, et elle garda le silence.
“ Viens donc voir mon esquisse avant de t’en aller, dit Vouet. »
Mais Lesueur, ému, agité, était déjà parti.
“ Ah! s’écria le vieux peintre avec dépit, comme Alexandre le Grand je laisserai des héritiers, mais je n’aurai pas de successeur. »
Lesueur, en s’éloignant, avait jeté sur Alice un long regard plein de tendresse, mais triste comme un dérnier adieu. Le jeune peintre n’hésitait point à se battre, il marchait au rendez-vous en croyant accomplir un impérieux devoir, celui de protéger une femme aimée, mais il ne pouvait se défendre d’une secrète appréhension sur l’issue de cette rencontre. Cette appréhension n’ôta rien à son courage, mais Lesueur calcula que, s’il était tué, Alice resterait seule, et dans une très précaire situation de fortune.
“ Ma mort, pensa-t-il, recommanderait de toutes les façons Alice à maître Vouet, et s’il a quelque amitié pour moi, si je lui ai rendu quelques services, il les reconnaîtrait en veillant sur celle qui serait presque ma veuve. »
LA PIANCÉB DB LBSOBÜR.
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Dans ees moments d’exaltation qui précédaient l’instant où il allait risquer sa vie, Lesueur se flattait plus facilement de trouver chez autrui les bons sentiments dont son âme était pleine. Il avait besoin, d’ailleurs, de placer au devant de lui des espérances fortifiantes et non des craintes qui l’eussent paralysé. Son seul tort, tort bien pardonnable à cette heure d’anxiété brûlante, fut de ne pas admirer suffisamment l’ébauche de son maître. Vouet ignorait les causes qui justifiaient cette distraction. Peut-être
même n’en existait-il pas pour lui de valables. Il est
cruel de songer à quoi tiennent les résolutions, bonnes ou mauvaises. Mais le fait est que le vieux peintre, piqué au vif de la froideur de son élève, se repentit sur-le-champ de la condescendance qu’il venait de lui témoigner. Il considéra avec une longue attention Alice qui, fort distraite elle aussi, regardait encore la porte par où Lesueur venait de disparaître.
“ Je suis un sot, pensa Vouet. Heureusement, promettre et tenir sont deux, n
Il se leva, s’approcha de la jeune fille, et, en homme habile qui connaît toutes les tactiques pour attaquer l’esprit des femmes, il se mit à lui parler de Lesueur eu le calomniant doucement. Le brusque départ du jeune peintre donnait prise aux commentaires fâcheux. Vouet ne s’en fit pas faute, et laissa entendre qu’ Alice avait probablement une rivale. C’était une
LA FIANCÉE DE LESÜBUR
Bnpposition mal fondée. Vouet le savait bien. La régularité de mœurs de son élève, son assiduité au travail, lui étaient bien connues. Mais la jeune fille soufirait cruellement de ces discours et les écoutait sans répondre. Que pouvait-elle dire, en effet? Lesueur venait de lui avouer sa tendresse et de traiter Alice comme une fiancée, mais n’aurait-elle pas eu l’air de s’emparer trop avidement do ce titre en défendant le jeune peintre comme une femme défend son mari? Plus encore que ces réflexions, sa timidité naturelle arrêtait Alice.
“ Ne songez-vous plus à mon portrait? dit-elle comme pour supplier Vouet de cesser cet entretien. «
Le peintre se tut un instant. Il était lui-même embaz'rassé pour aborder la question qui le préoccupait.
“ Écoutez, la belle, dit-il brusquement, je vous ai donné cinq pistoles pour poser devant moi. Tout salaire veut être gagné.
— Obi je vous les rendrai, répliqua-t-elle vivement.
— Ce n’est pas cela que je vous demande. J’ai promis une Thémis à Sa Majesté, une Pallas au comte d’Harcourt, une Madeleine repentante à monseigneur l’archevêque de Paris. Il me faut un modèle. Les miens sont défectueux, incomplets ou trop connus. J’en trouverai un en vous, incomparable et sans défauts. Laissez-moi voir vos bras et vos
S54 LA FIANCÉE DE LESUEÜR
épaules. Il n’y a rien là dont une honnête femme doive rougir.
— Ah ! monsieur, oubliez-vous ce que vous avez promis tout à l’heure?
— Je prends tout sur moi. Lesueur sait bien que la peinture ne déshonore pas, cUe immortalise.
— Eh bien, quand Lesueur sera là...
— AhI vous êtes fine, la belle, et vous pensez encore à me berner. Écoutez -moi. Youlez-vous une dot? Je suis riche, vous l’aurez. Voulez-vous que Lesueur obtienne ma survivance? C’est tentant, cela.
— Laissez-moi partir, monsieur.
— Oh ! je jure Dieu que cela ne sera pas. Vous êtes cent fois plus belle en m’implorant. J’ai enfin rencontré une expression vraie, une attitude parlante, un visage d’où le sentiment déborde en rayons saisissables. C’est ma gloire éternelle que j’ai devant les yeux! Et je la verrais s’échapper, fuir! Non, non. Je vous retiendrai, la belle, et malgré vous, s’il le faut. »
Mais Alice, voyant que les prières ne suffisaient plus, s’élança vers la porte, et dit avec fermeté :
« Je veux sortir.
— Si vous faites un pas de plus, s’écria le peintre, Lesueur ne rentrera jamais chez moi; j’en fais le serment. »
Elle s’arrêta.
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LA FIANCÉE DE LESÜEUR. 255
“ Je le chasserai, ajouta Vouet. «
Elle tomba à genoux et son visage se baigna de larmes.
« Madeleine 1 Madeleine 1 dit le vieux peintre en la contemplant.
— Ah 1 dit-elle en se relevant, manquerez-vous à votre promesse parce qu’un homme n’est plus là pour vous la rappeler?
— La fière Junon gourmandant les dieux! reprit le peintre. »
Il frappa sur un timbre, et la vieille Maxelende parut.
“ Ferme la porte, dit-il. »
Puis, lui montrant Alice éplorée, immobile de frayeur, il glissa quelques mots à l’oreille de la servante.
“ Surtout, ménage-la, reprit-il; cette enfant est un agneau sans tache. Elle a peur de son ombre. Découvre-lui un peu les bras et les épaules, tout en l’amusant par de bonnes paroles. »
Maxelende conduisit doucement Alice dans un coin, essuya les larmes qui coulaient des yeux de la jeune fille, la complimenta sur l’honneur qui lui était réservé, honneur qu’elle partageait avec la reine de France et les dames de la cour les mieux titrées. La brave femme endoctrina la pauvre Alice, endormit sa pudeur révoltée, et lui arracha bientôt comme un consentement muet. La jeune fille troublée, se
LA FIANCÉE DE LESUEUR
croyant en proie à quelque mauvais rêve auquel il lui était impossible de se soustraire, semblait avoir perdu le sentiment de ce qu’elle faisait, et laissa la vieille Maxelende lui découvrir les bras.
“ Savez-vous que vous êtes une petite merveille? dit la servante. Il n’y a pas là de quoi être honteuse. Ces beaux bras ronds et blancs ne rougissent pas de se montrer. Et, vous-même, voyez-vous grand mal à les prêter à quelque déesse? »
J’ar un mouvement rapide, Maxelende fit légèrement glisser la robe sur la poitrine d’Alice.
« Ahl dit la vieille en recidant, j’en suis tout éblouie. »
Comme si elle eût été brusquement réveillée, Alice poussa un cri. EUe croisa les mains sur son sein chaste et pur, dont les voiles s’écartaient pour la première fois, et tomba sans connaissance.
Vouet se rapprocha et réprimanda Maxelende.
“ Ma foi, monsieur, dit celle-ci un peu dépitée, les anges no l’auraient pas touchée plus délicatement qne je ne l’ai fait. On n’a jamais vu une mijaurée pareille. Elle m’a l’air de faire un peu trop de simagrées. Je vais lui jeter un verre d’eau à la figure, et vous la verrez bien vite revenir à elle,
“ Non, dit Vouet, donne-lui ce flacon à respirer, et emmène-la si elle l’exige. Il y aurait péché à désoler ainsi les gens. »
La vieille allait obéir, lorsque trois coups frappés
Lk FIANCÉE DE LESUEUR.
distinctement et à intervalles réguliers retentirent à la porte.
Vouet tressaillit.
“Ne réponds pas, dit-il en tremblant de tous ses membres. »
Mais une voix brève et impérieuse cria distinctement :
« Le roi ! »
Vouet courut ouvrir sans plus songer à rien. Maxelende, tout effarée, mais plus avisée pourtant, secoua brusquement Alice, en lui disant :
“ Le roi 1 venez donc, malheureuse. S’il vous voyait! »
La pauvre fille n’entendait plus rien.
“ Attendez, dit la vieille à Vouet, gagnez du temps. Sans cela nous sommes perdus. »
Elle saisit Alice sous les bras et la porta évauouie dans l’embi-asure d’une fenêtre. Elle jeta à la bâte une draperie sur elle, et la cacha derrière les larges plis d’un rideau de damas.
“ Que faisiez-vous donc, maître Vouet? dit Louis XIII en entrant d’un air soupçonneux et mécontent.
— Sire, je... »
LA FIANCÉE DE LESUEUR
Vouet, embarrassé, se contenta de saluer à plusieurs reprises.
“ Dois-je attendre, quand je viens chez mon premier peintre?
— Sire, reprit Vouet, qui retrouva sa présence d’esprit, il y a ici des tableaux... •
— Ab ! oui, des indécences, des académies, comme vous dites. Ne sauriez-vous vous piquer de moralité, messieurs les peintres? Tournez-moi tout cela contre le mur, je vous prie. »
Louis XIII baissa les yeux et alla un instant près de la fenêtre pour voir couler l’eau, tout en sifflant une fanfare de chasse. Vouet et Maxelende frémirent; Sa Majesté très chrétienne, en s’approchant des vitres, faillit marcher sur le corps d’Alice étendue. Par bonheur le roi, dont la démarche indiquait un esprit distrait et ennuyé, no s’occupa point de ce qui était dissimulé sous la draperie qui lui faisait obstacle et que ses pieds évitèrent instinctivement de heurter.
Le peintre et sa servante s’empressèrent de dérober aux regards les tableaux mythologiques dont la vue aurait pu blesser la pruderie de Louis XIII.
Puis Maxelende se retira.
« Sire, dit Vouet, me voici aux ordres de Votre Majesté.
— Attendez donc ! répondit le roi en se détournant. Je ne pensais plus à vous, maître Vouet. Vous
LA FIANCÉE DE LESÜEÜR
m’avez dérangé. Je m’intéressais au sort d’un pauvre chien qu’on vient de jeter dans la Seine, une pierre au cou. Il m’a paru ressembler à celui que j’ai dessiné dernièrement (1). La pauvre bête aura-t-elle l’intelligence de se dégager? J’ai envie d’envoyer un piqueur. Bah ! ce n’est sans doute pas un chien de race. Et puis, il est peut-être enragé. En ce monde il ne faut pas avoir de bonté, car on en est toujours dupe, n
Vouet trembla encore. Il avait aperçu un des bras d’Alice, et ce bras touchait presque à la botte de Louis XIII.
“ Sire, dit le peintre en reculant pour attirer le roi, plaît-il à Votre Majesté que je lui donne une leçon de pastel? Ou plutôt. Votre Majesté daignerat-elle examiner les travaux en cours d’exécutjon dans mon grand atelier?
— Au milieu de vos élèves? Ce sont des goguenards. Restons ici.
— Votre Majesté a-t-elle en vue quelque nouveau portrait?
— Moi! je ne sais... Combien en ai-je fait déjà?
— Trois . Celui de madame la duchesse det Luynes . . .
— Il est détruit?
— Non, sire; je n’oserais... il est là.
(1) Ce dessin à la plume, authentique de Louis XUI, se trouve à la bibliothèque de la rue de Eiohelieu.
%60 LA FIANCÉE DE LESDITOR
— Malgré mes ordres! Je vous avais dit de le brûler.
— Ah! sire, comment ne pas tous désobéir? Que penserait de moi la postérité si j’anéantissais un chefd’œuvre, un chef-d’œuvre royal? Souffrez qu’en faveur du mérite de l’ouvrage, je vous demande grâce pour ce portrait,
— Brûlez, monsieur, brûlez. La duchesse de Luynes! une coquette!.,. Et ensuite, quels sont les autres?
— Mademoiselle de la Fayette.
— Oh! celui-là... Et puis?
— Mademoiselle de Ilautefort.
— Parlons d’autre chose. Il fait aujourd’hui un abominable temps. J’ai dû décommander ma chasse. Je suis resté une heure ou deux dans mon cabinet des armes, où j’ai permis à quelques gentilshommes de venir me faire leur cour. Mais ils sont tous les mêmes. Ils no m’approchent que pour me solliciter. Je les ai renvoyés au cardinal. Il les connaît, lui. Il a soin de no pas gorger d’argent et de places ceux qui profiteraient de nos faveurs royales pour tramer avec ma mère, ma femme ou mon frère des complots contre ma personne et l’État. Puis, j’ai joué au billard. Mais mes courtisans sont insupportables ; ils ne se défendent pas. Au moins, quand je cours un cerf, l’animal ne s’inquiète pas si c’est le roi qui le poursuit, et se sauve tant qu’il peut. Mais que faire
U PfANCÉE DE LESDEUR.
un jour de pluie? On n’a pas même la ressource de lancer un faucon. Je m’ennuyais tellement, que je suis venu vous voir. «
Contre son habitude, Louis XIII parlait avec une sorte d’animation, et se battait les flancs pour oublier de longues heures d’ennui. Aux yeux du roi Vouet avait d’ailleurs une grande qualité : il ne s’occupait que de peinture. Tout ce qu’on pouvait lui dire sur les intrigues politiques, sur les scandales de la cour, entrait par une oreille et sortait par l’autre. Aussi le roi, sombre et taciturne presque toujours, aimait à venir dans l’atelier de Vouet se délasser d’une contrainte perpétuelle. Louis XIII parlait alors de luimême et des autres avec la plus entière franchise. Plusieurs fois, avant de prendre confiance, il avait interrogé son premier peintre sur des faits que le roi venait de lui raconter un instant auparavant. Soit oubli réel, soit grande adresse et connaissance approfondie du caractère de Louis XIII, Vouet répondait comme s’il ne se fût souvenu de rien. Il se faisait raconter les mêmes anecdotes trois ou quatre fois, et montrait ensuite, ou savait feindre la plus complète ignorance sur tout ce qui était en dehors de la peinture. Louis XIII choisissait volontiers ses amis, ou plutôt ses premiers domestiques, parmi les gens que leur insuffisance ou leur antipathie rendait impropres à la politique et aux intrigues. Ce qui plaisait en outre beaucoup au roi chez Vouet, c’était sa jalousie
«61 LA FIANCÉE DE LESDECR
excessive contre le Poussin. Louis XIII s’amusait à faire de ce dernier la bête noire de son premier peintre. « Si je l’appelais au Louvre, disait-il souvent, vous seriez bien attrapé. » A ces mots, Vouet entrait dans les colères les plus plaisantes. Le sang lui montait au visage, ses yeux lançaient des éclairs, il bondissait d’indignation. Il s’écriait qu’il est très facile de changer un ministre, un général d’armée, mais qu’on ne pourrait jamais le remplacer, lui, Simon Vouet (1).
Ainsi Louis XIII montrait, jusque dans les bagatelles, les travers, les défauts, la sournoiserie provenant d’une éducation détestable. Quand on songe à la manière dont il fut élevé, on lui sait encore plus de gré du bon sens dont il a toujours fait preuve, de la hauteur où il a placé la France, non pas précisément par lui-même, mais en comprenant et en sanctionnant de son autorité royale les vues du cardinal de Richelieu. Louis XIII enfant fut dissimulé, colère, obstiné, sans épanchements. Mais sa mère, la Florentine, la Médicis sans cœur, sans entrailles, la femme vouée aux horribles mystères de l’astrologie, le fouettait encore impitoyablement lorsqu’il était déjà roi depuis deux années. On cite plusieurs enfants, et parmi eux le fils du maréchal de Boufflers, sous Louis XIV, qui moururent de honte et de cha-
(1) Voir les Biographies et les Mémoires du temps.
LA FIANCÉE DE LESCEDR. '
grin après un traitement pareil. Louis XIII ne mourut pas, mais il devint défiant et mélancolique. Ses traits, nobles et beaux, prirent une expression à la fois vague et dure. Le cœur et les sens ne s’éveillèrent point chez lui. Il n’aima ni les femmes, ni le vin, ni le jeu, trois défauts éminemment français et qui apportent souvent avec eux des qualités charmantes ou grandioses. Sa seule passion fut la chasse. On s’est étonné de cette pruderie chez un roi. Sa femme, Anne d’Autriche, avant de mettre au monde un rejeton de l’arbre royal, l’a taxée d’une façon insultante. A cette accusation, à ces sarcasmes amers, Marie de Médicis devait sourire d’une manière étrange, et songer que son fils “ mourrait dans l’année, « selon la prédiction périodique des astrologues, prédiction dont ils ne se faisaient pas faute, car c’était la meilleure, la plus douce flatterie à adresser à cette bonne mère. Elle devait aussi largement récompenser le médecin Bouvart, qui, dans les premiers temps du règne de Louis XIII, fit au roi, dans l’espace d’un an, quarante-sept saignées, et lui administra, toujours dans la même année, deux cent douze médecines et deux cent quinze remèdes. Le jeune homme survécut à ce régime maternel. La Providence envoya à ce pauvre roi débile qui se cramponnait à la vie un homme pour soutenir son éternelle enfance , un défenseur pour le protéger contre sa mère qui voulait sa mort, contre sa femme qui préférait son frère à lui, contre
' LA FIANCÉE DE LESUBCR
son frère qui convoitait sa couronne, contre les armées étrangères et les seigneurs de sa cour qui ambitionnaient de se partager son royaume. On a accusé Louis XIII d’avoir détesté Richelieu. Sans doute on peut poser en principe général que la faiblesse n’aime pas la force, que la médiocrité n’aime pas le génie. Mais , à part ces révoltes de l’orgueil humain , Louis XIII fit preuve, en employant le cardinal envers et contre tous, d’une grande sagacité et d’une abnégation bien rare chez un roi. Si le monarque disait du mal de son ministre, s’il le tournait parfois en ridicule, c’est qu’une abdication de tous les instants est douloureuse et se soulage volontiers par de petites intempérances de langage. Il n’existe pas, à ce qu’on prétend, de grand homme pour son valet de chambre. Or Louis XIII n’était guère que le valet de chambre politique de Richelieu, et il faut bien pardonner au serviteur couronné d’avoir dit un peu de mal de son maître.
« Voyez donc, Vouet, voyez donc cette volée de passereaux, dit tout à coup le roi avec animation.
— En effet, sire.
— Ah! les vilains braillards! Que n’ai-je mes piesgrièches et mes émérillons! Quel carnage!
— Votre Majesté désire-t-elle que d’un coup- d’arquebuse?...
—'Fi! ceci est trop mince gibier. Étant enfant, je passais toutes mes journées à lancer mes oiseaux
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LA FIANCÉE DK LESOEÜR.
chasseurs contre les passereaux du Louvre et des Tuileries. Quels cris, quel tapage! C’était récréatif comme une grande bataille. Et les combats de coqs ! Et les luttes des taureaux contre les boule-dogues ! Je ne m’ennuyais pas dans ce temps-là. Je savais que faire quand il pleuvait.
— J’ai eu l’honneur de proposer à Votre Majesté une leçon de pastel.
— Toujours des leçons ! Il me semble que je suis d’âge à passer maître.
— Bien certainement, sire. Mais Votre Majesté travaille à de si rares intervalles !
— Je veux faire un portrait, n
Fier de son heureuse idée, le roi s’éloigna brusquement de la fenêtre sans apercevoir Alice. Vouet profita de ce moment pour recouvrir le bras de la jeune fille qui avait fait un mouvement, et ramener sur elle un large pan de rideau.
“ Votre Majesté me comble de joie, s’écria le vieux peintre un peu rassuré, n
Puis il ajouta mentalement :
“ Notre bon sire sera bien vite fatigué et s’en ira. Que la sainte Vierge me protège! »
Et reprenant tout haut, avec un grand air d’empressement :
“Un portrait! dit-il. Quelle faveur pour mon humble logis! Daignerez-vous ordonner, sire, que je fasse avertir quelque dame de la coui-?
*68 LA FIANCÉE DE lESÜEüR.
— Gardez-vous-en bien. Si je viens ici seul, ç’est que je veux y être seul.
— Un de mes élèves ?
— Un es^non.
— Cependant, sire... — que Votre Majesté excuse ma franchise — pour faire un portrait il faut...
— Un original, de môme que pour faire un civet il faut un lièvre. Nous savons cela, maître Vouet. Faites quérir un de mes chiens. Mais non. Ces bêtes-là remuent toujours. Vous ne possédez pas quelque perruche, quelque oiseau tranquille et sédentaire?
— Non, sire.
— Il faut donc y renoncer. Adieu.
— Enfin ! pensa Vouet qui respira plus librement. Il s’en ira. »
Puis il ajouta tout haut :
“ Demain, sire, si Votre Majesté daigne me faire visite, j’aurai soin de mander une personne discrète... n
Mais le roi se retourna.
“ Par Dieu, dit-il d’un ton d’amabilité affable, j’ai mon affaire sous la main. A défaut d’un chien ou d’im oiseau quelconque, je vais vous peindre.
— Moi!
— Vous-même. Ce sera plaisant. Les souverains font reproduii-e leurs traits par leurs peintres ordinaires, moi je veux peindre mon peintre. »
LA FIANCÉE DE LESUEUR
Vin
Vouet fit une piteuse mine, mais il n’y avait pas à répliquer. Il apporta au roi sa boîte à pastel, où des crayons de toutes les couleurs se trouvaient préparés, Puis il présenta à Sa Majesté une grande feuille de papier tendue sur un cadre en bois. Pendant ces apprêts, Vouet bâtit dans sa tête une fable pour s’en servir dans le cas assez probable où Alice reviendrait à elle. Il projeta de dire au roi que la jeune fille était im modèle, et qu’elle s’était endormie de lassitude après avoir posé pendant plusieurs heures.
« Et Lesueur? pensa le vieux peintre. Il ne va sans doute pas tarder à rentrer. Que lui dirai-je? Je ne le recevrai pas ici ; voilà tout, »
Mais ce souci ne préoccupa Vouet qu’accessoirement. L’essentiel était de ne pas se perdre dans l’esprit du roi.
“ A quoi songez-vous donc? dit Louis XIII. Vous avez un visage de conspirateur. Tenez-vous immobile et souriez, n
Malgré ses talents de courtisan, Vouet avait la physionomie d’un homme qui voit s’allumer autour de lui les flammes d’un bûcher.
LA FIANCÉE DE LESUEUR
“ Mettez-vous de profil, ajouta le roi; ce sera plus facile, n
Le peintre se tourna en poussant un grand soupir.
Louis XIII se mit à l’œuvre avec une confiance royale. Il traça d’une main ferme une grande ligne dont les sinuosités imitaient, à s’y méprendre, un front, un nez, une bouche.
“ Ne bougez pas, surtout, dit-il au peintre qui suait à grosses gouttes. Conversons un peu. Cela vous donnera une figure plus riante. Savez-vous que le cardinal est désolé? Il ne se console pas de la mort du P. Joseph.
— Ahl
— Quand il était à l’agonie, ce bon P. Joseph, on avait épuisé tous les remèdes connus et inconnus pour prolonger son existence. Rien ne réussissait. “ Attendez, dit le cardinal, s’il y a encore de la ressource, je vais le guérir. « Il entra chez le malade en lui criant : « Père Joseph, réjouissez-vous, vivez; Brisach est à nous 1 » La nouvelle de cette victoire fit plus que tous les médicaments. Le malade, qui ne pouvait se remuer l’instant d’auparavant, se leva sur son séant et les deux amis s’embrassèrent.
— Voilà de grands cœurs et des hommes qui aiment passionnément leur pays. Votre Majesté est bien heureuse d’avoir...
— Ne me répondez donc pas. Ce n’est point le moment 'de faire un discours. Ces beaux sentiments
LA FIANCÉE DE LESUEUR
n’ont pas empêché le P. Joseph de trépasser. Le cardinal se console par un faste un peu insolent pour un ministre que je puis disgracier selon mon bon plaisir. Combien croyez-vous qu’il dépense par an? Ne me répondez pas. Quatre millions! Il ne doit pas regretter son évêché de Luçon, le plus pauvre de mon royaume, si pauvre qu’il n’y avait pas uue chambre où l’on pût faire du feu. Venez voir vos traits, Vouet; je vous le permets. M’entendez-vous? «
Vouet n’entendait pas et restait frappé de stupeur devant une complication inattendue. Alice, qu’une impression de froid avait fait revenir à elle, entr’ouvrit le rideau qui la cachait et apparut aux yeux du peintre. Le roi, heureusement, ne put la voir, absorbé qu’il était par son travail. Confuse et tremblante, la jeune fille se replongea bien vite sous les draperies qui l’abritaient. Sa frayeur, ses alarmes augmentèrent encore quand l’entretien, qu’elle ne pouvait se dispenser d’écouter, lui apprit la présence du roi. Elle n’osa plus faire un mouvement et retint son souffle, de peur d’attirer l’attention.
“ A quoi songez-vous donc? dit Louis XIII. L’honneur que nous vous faisons vous fait perdre la tête. Venez là. Donnez-moi votre avis. Et soyez sincère.
— Ah! sire, c’est... magnifique, dit Vouet en se rapprochant.
— Vous vous reconnaissez?
— Comme dans un miroir. Et si Votre Majesté
LA FIANCÉE DE LESUEL'R
daignait me permettre... là, un coup de crayon... pour adoucir...
— Ne toucliez à rien. Où serait le mérite de mon œuvre si vous y aviez travaillé? Allez reprendre votre attitude et causons. Vous qui avez habité Rome, vous devez connaître une singulière histoire sur le cardinal.
— Non, sire.
— Je vais vous la dire. Souriez un peu, je vous prie, et toujours de la même manière. Votre sourire est tellement changeant, que je ne puis parvenir à le saisir. Le reste est d’une ressemblance frappante. Écoutez mon histoire. Vous en rirez malgré vous. Les canons de Trente ne permettent pas de sacrer un évêque âgé de moins de vingt-cinq ans. Richelieu trouva moyen de se faire sacrer à vingt-deux. Le pape s’informa s’il avait l’âge. Il répondit aflSi’mativement, puis après, quand la cérémonie fut faite, il demanda pardon à Sa Sainteté de lui avoir menti. Le pape s’écria :
— Questo giovane sarà un gran furlo^ dit Vouet à qui la contrainte et la mauvaise humeur firent oublier sa prudence ordinaire.
— Vous saviez l’histoire?
— Non, sire, à moins que cenesoitVotre Majesté...
— Vous me la donnez belle! Je ne connaissais que la traduction française : “ Ce jeune homme sera un grand fourbe. » Quand je verrai le cardinal, je rü*ai
LA FIANCÉE DE LESUEÜR. t71
bien à ses dépens. Je lui dirai que vous m’avez raconté cette anecdote.
— Ali! sire, je vous en supplie!... sa colère est terrible.
— Restez donc en place. Le cardinal n’a peur que des bons mots ; je le régalerai de celui-là de votre part. Son Éminence ne craint ni balles, ni boulets, ni pluie, ni Dieu, ni diable. Le pauvre homme n’a pas deux mois à vivre, et il sei'a damné après sa mort, ne croyant pas au diable. Y croyez-vous, maître Vouet?
— Si j’y crois !...
— Venez ici. »
L’artiste s’approcha vivement. Une secrète et involontaire espérance lui restait. Il se disait qu’un miracle s’accomplirait peut-être en sa faveur, par l'intercession du grand saint Luc, l’unique peintre canonisé, auquel il était bien facile, avec un peu de bonne volonté, de guider du haut des cieux la main royale. Mais l’espérance de Vouet fut de courte durée. Louis XIII avait très bien pu faire les portraits de mesdemoiselles de la Fayette et de Hautefort, de madame la duchesse de Luynes, et d’autres encore, à la condition d’avoir son maître pour collaborateur. Livré à son propre talent, le roi ne produisit qu’une ébauche assez informe, mieux réussie, pourtant, que les dessins au charbon tracés sur les murs par les écoliers de nos jours*
LA FIÂNCÉB DE LESUEUR
“ Qu’en pensez-vous ? dit-il bravement, n
Vouet n’eut pas le courage de complimenteT. Furieux de se voir ainsi travesti, il laissa échapper une grimace significative, et, oubliant Alice, Lesiieur, le roi, il s’enfuit avec colère pour ne pas voir ce désolant spectacle dont il faisait tous les frais.
« Vous vous sauvez! dit Louis XIII un peu courroucé.
— Non, sire... permettez... j’entends dans mon atelier comme une sorte de tumulte. Mes élèves sont des démons quand je ne suis pas là pour les régenter. Souffrez que j’aille voir ce qui se passe.
— Faites, répondit le roi qui se contenta de cette excuse, n
Vouet s’éloigna en courant. Il suffoquait.
Dès qu’il fut seul, Louis XIII ne tarda pas à s’ennuyer. N’ayant plus son modèle, il ne put continuer son travail et se mit à fureter partout. Il toucha les faïences, les coupes, les drageoirs, les aiguières, et d’autres objets précieux dont l’art du ciseleur avait triplé la valeur de la matière première. Il regarda même un à un les tableaux qu’il avait fait retourner contre le mur.
LA FIANCÉE DE LESUBUE
“ Je commets’ là une mauvaise action, pensa- t-il en hésitant un peu ; mais péché caché est à moitié pardonné, n
Puis, enhardi par la solitude, et discutant en luimême son cas de conscience avec une subtilité fort à la mode à cette époque, il fit ce beau raisonnement :
“ Il ne faut pas, dit-on, jeter les yeux sur certains tableaux capables d’engendrer des pensées coupables. Mais lesquels sont sans danger, lesquels sont pernicieux? Je vais examiner avec soin les œuvres de mon premier peintre, pour savoir quelles sont les toiles dont la vue est permise. »
Ses scrupules ainsi apaisés, Louis XIII inspecta tout sans rougir. Il s’arrêta même à un carton contenant ces estampes d’après Vouet : Vénus et V Espoir arrachant des plumes aux ailes de V Amour ^ Mercure et les Grâces^ V Enlèxement d'Europe^ lins coupant les cheveux de Bidon. Pendant ce temps, Alice se croyant seule parce qu’elle n’entendait aucun bruit, fit un mouvement derrière le rideau qui la cachait. Le roi se retourna, ferma vivement le carton, et cria :
“ Qui va là? n
La jeune fille n’eut garde de répondre à cette voix impérieuse et se blottit sous ses voiles.
Mais Louis XIII, comme tout bon chasseur, savait discerner et interpréter les moindres bruits. U s’approcha de la fenêtre où il avait vu quelqu’un remuer,
LA FIANCÉE DE LESUEUR
et, sans balancer, sans se tromper, il écarta d’une main assurée le rideau et la draperie qui recouvraient Alice. En la voyant, il recula, il ferma les yeux comme devant un éblouissement, et s’écria :
“ Qui êtes-vous ?
— Grâce, sire, grâce! dit Alice qui tomba à genoux en ramenant sur sa poitrine nue un des pans du damas. «
Le roi paraissait si irrité, que la première parole d’Alice fut pour demander grâce. Son attitude suppliante adoucit un peu Louis XIII, qui, toujours soupçonneux cependant, ajouta d’un ton rude :
“ Vous m’espionniez?
— Dieu m’en garde, sire ! «
Cette invocation à Dieu, faite sur un ton de grande sincérité, rassura un peu le roi. Cependant il resta cloué à la même place, les yeux fixes. Tremblante comme une feuille, muette et confuse, Alice attira à elle la lourde étoffe qui lui avait servi d’abri, et se déroba entièrement aux regards de Louis XIII. Ils restèrent ainsi un instant sans parler, le roi immobile et attentif comme à un affût, la jeune fille se cachant comme une biche traquée. Impatienté et curieux, le roi voulut bientôt éclaircir ce mystère, et vint agiter doucement les plis du damas.
“ Montrez-vous, dit-il ; si vous n’avez point de méchant projet, vous n’avez rien à craindre, w Puis, se reprenant presque aussitôt :
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•LA FIANCÉE DE LESCEUR
“ Non, non, ajoüta-t-il, ne vous montrez pas. *
Parlez-moi d’où vous êtes. Vous m'entendez?
— Oui.
— Je vous entends aussi. Comment vous nommet-on?
— Alice.
— Vous connaît-on au Louvre? Avez-vous des répondants?
— Je viens ici pour la première fois.
— Dans quel but ? Soyez véridique, ou je vous *
ferai punir comme sorcière.
— Maître Vouet m’a payée pour le laisser faire mon portrait.
— Ah! je comprends. »
La voix de Louis XIII perdit son accent sévère et saccadé. Il cessa de croire à quelque mauvais dessein, car l’explication de la jeune fille était vraisemblable et rendait sa présence toute naturelle.
« Je vous jure, sire, reprit Alice, que je ne soupçonnais pas ce que l’on attendait de moi. Sans cela je ne serais pas venue.
— Et vous eussiez agi en fille sage et avisée.
— Maître Vouet m’a tant répété qu’il souhaitait seulement de reproduire mes traits! J’étais même, par moments, un peu fière, car j’avais affaire au premier peintre de Votre Majesté.
— Ah! maître Vouet vous a attirée par traîtrise !
Vous êtes donc bien belle? «
Î7« LA FIANCÉE DE LBSUEÜR
Alice ne répondit pas.
“ Mais enfin, continua le roi, si Vouet a exigé plus qu’il n’était convenu, vous pouviez refuser.
— Ah! sire, j’ai prié, j’ai pleuré; tout a été inutile. Une femme s’est emparée de moi. Honteuse, demi morte, j’ai perdu connaissance. Je ne sais plus ce qui s’est passé. Sans doute, quand vous êtes arrivé, on m’a portée derrière ce rideau.
— Probablement. Consolez-vous; je ne vous ai pas vue.
— En revenant à moi, j’ai entendu quelques mots qui m’ont appris que Votre Majesté était ici. Un instant après, on a fermé une porte. J’ai écouté longtemps ; aucun bruit ne parvenait plus à mes oreilles ; je me suis crue seule et me suis levée pour aller reprendre, derrière un paravent, mes vêtements que la vieille femme y a, je crois, jetés.
— Si ce que vous dites est vrai, maître Vouet est bien répréhensible . Je le chasserai du Louvre . Le Poussin est habile, je le ferai venir à la. place dé Vouet.
— Ah! sire, je ne demande pas cela. Maître Vouet est peintre ; l’amour de son art le rend excusable, et je vous supplie de lui pardonner. D’autant mieux que, grâce à vous, je ne serai pas retenue. Votre présence me préserve, et je pourrai sortir librement du Louvre.
— Je vous le promets. Mais ne bougez pas encore, ; car je vous verrais. » I
LA FIANCÉE DE LESCBUR
Louis XIII eut un instant l’idée de se retirer. Mais il réliécbit qu’il ne convenait pas de laisser la jeune fille seule. Une autre raison retint le roi. Il trouvait qu’Alice possédait une voix bien douce, et il se plaisait à causer avec eUe. Cette aventure avait même secoué le lourd ennui que Louis XIII portait babituellement sur ses épaules, par dessus son manteau royal.
« Maître Vouet va revenir, dit-il. Je vais lui signifier que je vous prends sous ma protection. Mettez-vous en état de paraître devant nous. Vous m’avez compris?
— Oui, sire, mais...
— Mais quoi?...
— Puis-je aller chereber?...
— Allez. Je fermerai les yeux, n
Mais, craignant sans doute qu’une tentation ne les lui ouvrît, Louis XIII ajouta aussitôt :
“Non restez. Je vais vous donner moi-même ce qui vous manque. »
I.e roi alla prendre derrière le paravent ce que demandait la jeune fille. Il ne put s’empêcher de sourire en se voyant ainsi chargé de vêtements féminins. Mais sa gravité royale réprima bien vite ce court accès de gaîté, et il s’écria d’un tou bourru :
“ Or çà, la belle, qui me garantit que vous n’irez pas vous vanter partout d’avoir eu un roi de J^rance pour femme de chambre? n
LA FIANCÉE DE LBSDEUR
Un rire frais et sonore fut la réponse c ce. A
présent qu’elle n’avait plus peur, elle s’ar lit du
côté plaisant de sa situation. •
“ Riez, répliqua le roi brusquement, mais ^ec un accent assez enjoué. Votre hilarité me prou’ que je fais un métier de vilain, un métier ridicul Vous n’aurez pas vos hardes.
— Ah ! sire...
— Vous ne les aurez pas. «
Alice avait de l’esprit, comme en ont toi tes les filles dans les circonstances critiques.
« Sire, dit-elle de sa voix la plus caressante, comment oserais-je me vanter des services désintéressés de Votre Majesté? C’est un honneur dont je serai fière mais dont je garderai le secret. Pour dire que vous avez eu la bonté de me passer courtoisement mes hardes, il faudrait avouer auparavant que je les avais quittées.
— C’est juste. Tenez. Ne craignez rien. Je n’ai pas les yeux au bout des bras. HabiUez-vous en toute sécurité. Je vais regarder les gravures, n
Un instant après, Alice put abandonner sa retraite. La confusion récente de la jeune fille, ses
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LA FIANCÉE DE LESÜEUR
émotions, ses terreurs, ajoutaient un charme de plus à sou visage, où brillait encore un vif incarnat. Elle s’avança avec une grâce timide et jeune vers son libérateur. Comme elle faisait mine de s’agenouiller, Louis Xm lui prit les mains et l’en empêcha galamment.
« Ah ! sire, dit-elle avec élan, je sais aujourd’hui tout ce que le cœur d’un roi renferme de bonté, n
Mais la contenance de Louis XIII fut froide et un peu gênée. Intimidée par ces apparences glaciales, Alice garda le silence. A présent qu’elle était sortie d’embarras et ii’était plus surexcitée par le péril, elle se trouvait mal à l’aise d’être ainsi en conversation avec le roi de France et de Navarre. Elle eût préféré sa solitude habituelle et paisible dans son modeste logis. Louis XIII l’engagea à rester; elle resta. Mais elle ne put se défendre de penser à Lesueur. Que faisait-il? Pourquoi ne revenait-il pas? Le roi, lui aussi, s’absorbait dans ses réflexions. Il s’intéressait vivement à Alice et il n’osait lui demander si elle était roturière, tellement il redoutait de voir cet intérêt diminuer. Il devinait que la jeune fille n’était pas de bonne famille, aussi ne l’interrogeait-il pas à ce sujet. S’il continuait à lui parler, à la regarder, c’est qu’Alice était jolie au plus haut degré, et que la beauté accomplie valait presque, même en ce temp^là, un titre de noblesse. Cependant Louis XITT n’était
S80 LA FIANCÉE DE LESUEUR
pas, en amour, niveleur comme son petit-fils Louis XV, aussi luttait-il vaillamment contre une de ces émotions intimes, invincibles, qui rapprochent les distances et confondent les rangs. Pour faire cesser des silences fréquents et qu’ Alice ne se permettait pas de rompre, il lui dit tout à coup :
“ Venez donc voir mon travail, n
Elle s’approcha et s’écria avec conviction ;
« Ah! c’est maître Vouetl
— Vous le trouvez ressemblant? dit le roi visiblement charmé. «
Puis il ajouta d’un air de défiance :
“ Vous êtes comme tous ceux qui m’entourent : vous me flattez.
— Ah! sire, je l’ai reconnu tout de suite. Mais, à vrai dire, mon opinion n’a pas de portée. Je ne suis qu’une ignorante.
— Non pas. Vous avez de l’esprit et du goût. Pour vous montrer que je sais apprécier vos qualités, je veux vous faire don de ce dessin.
— A moi, sire!
— Ce sera un souvenir de cette journée, que je n’oublierai pas non plus. Mais, en retour, je prétends que vous m’accordiez une faveur ; la permission d’assister aux séances nécessaires pour votre portrait. Ne m’avez-vous pas dit que Vouet devait le faire? Oh ! soyez tranquille ; il n’entreprendra rien au delà. Je lui parlerai, jj
LA FIANCRR DE LRSUBUR.
Alice, un peu surprise, ne savait que répondre au roi. Mais celui-ci était accoutumé à voir ses simples souhaits se transformer en ordres, sans qu’il eût besoin de les répéter deux fois. Aussi il poursuivit le cours de ses idées et dit à Alice :
“ Avez-vous de l’ambition?
— Obi non, sire. *
— J’en aurai pour vous. Je commencerai par vous tirer des mains de tous ces peintres qui sont plus
païens que chrétiens. Vous resterez vertueuse toute ^
votre vie ; et, pour vous y aider, je vous marierai à quelque gentilhomme vieux et laid afin que votre cœur n’ait point de part à cette union. Nous le reléguerons en province et, conune vous serez titrée, '
vous viendrez à la cour. Chaque jour il vous sera loisible de m’approcher. Vous assisterez à mes chasses. ♦
Quand il pleuvra, nous passerons notre temps à quelque jeu honnête, le volant ou les cartes. Vous me direz vos chagrins, je vous dirai mes peines. On glosera un peu sur votre élévation. Mais que m’importe? Je suis le roi. Vous me plaisez. Vous êtes petite, svelte, mignonne, accortc. Vous ne paraissez pas avoir une de ces santés rougeaudes qui sont des humiliations perpétuelles pour ceux qui, comme moi, sont toujours maladifs. C’est dit. Je me charge de vous. Dès demain je vous présenterai un mari de mon choix.
— Ah 1 sire, dit Alice qui écoutait ces paroles avec
m LA FIANCÉE DE LESUEUR.
un étonnement de plus en plus marqué, je ne puis accepter.
— Pourquoi?
— Je ne suis pas libre, répondit Alice qui considérait la promesse de Lesueur comme un engagement formel.
— Avez-vous des parents? Ils se réjouiront de votre fortune. Ne tremblez pas. Parlez-moi avec franchise. S’il existe des obstacles, je les briserai. Rien ne résiste à notre volonté royale.
— Je suis orpheline, sire.
— Eh bien, qui vous arrête? »
Alice fut sur le point de raconter ingénument son amour pour Lesueur, sans soupçonner qu’elle pouvait irriter le roi et changer en courroux sa bienveillance. Mais Vouet rentra au moment où la jeune fille allait faire cet aveu.
“ Que Votre Majesté me pardonne, dit le vieux peintre. Je l’ai laissée seule ; mais mes élèves me feront damner. Je viens d’apprendre que l’un d’eux a été se battre en duel, celui qui m’est le plus utile.
— Lesueur ! cria Alice agitée par un pressentiment sinistre.
— Oui, Lesueur. Ah ! vous voilà, vous. Excusez la présence de cette jeune fille, sire. C’est...
— Nous savons qui elle est. Un duel ! comme des gentilshommes. Et vous me dites cela, à moi 1 Tâchez
LA FIANCÉE DE LESDEDR
au moins que le cardinal n’en sache rien. Vous savez qu’il est inflexible.
— C’est pour se battre qu’il nous a quittés, pensa Alice. 1)
Sa réserve habituelle disparut. La jeune fille se tourna vers Vouet, les yeux fixes, le front pâle, la bouche crispée, et lui dit d’une voix altérée :
“ Monsieur Lesueur s’est battu ! Mais il n’est pas blessé? Il n’est pas tué? Répondez, répondez-moi, de grâce.
— Est-ce que je le sais?
— Quel est son adversaire?
— Le comte du Chalard.
— Ah! Je comprends tout. Comme il m’aime! se dit Alice. »
Louis Xin avait écouté avidement ce court dialogue. Alice était encore en proie à ses douloureuses pensées, lorsque le roi la toucha du bout des doigts et lui dit d’un ton bref et dur ;
“ Que vous importe ce duel? Pourquoi vous troublet-il ainsi? Ne mentez pas. Que vous est le comte du Chalard? Que vous est ce Lesueur?
— C’est son fiancé, dit Vouet. n
Le roi se pinça les lèvres, et, s’adressant au peintre avec une colère mal contenue :
« Sachez où l’on s’est battu, dit-il. Apprenezmoi l’issue de ce duel. Si le comte est vainqueur, qu’il aille en paix. Si votre Lesueur vit encore,
LA FIANCEE DE LESUEUR
qu’on me l’amène. Vous entendez? Allez ! Allez donc ! n
Et le roi poussa Vouet dehors.
“ Que signifie ceci? pensa le peintre. Sa Majesté s’intéresse donc à quelqu’un, ou à quelque chose? n
Louis XIII ferma la porte et revint vers Alice en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
« Malheureuse fille, lui dit-il, vous êtes comme les autres, vous avez un amant.
— Et c’est pour moi qu’il s’est battu I s’écria Alice qui ne songeait qu’au danger couru par Lesueur.
— M’écoutez-vous? reprit le roi. Vous l’aimez donc bien, cet homme?
— Ah! sire, je n’aime que lui.
— C’est pour lui que vous me refusiez tout à l’heure?...
— Oui.
— Pour lui que vous renonciez à un rang, à la fortune ?
— Oui.
— A ma tendresse?
— A votre tendresse, sire?
Li HANCÉB DE LESUBUB. «85
— Faites donc l’innocente! Ne m’avez-voos pas deviné?
— Ah! sire, si vous saviez...
— Assez. N’allez-vous paS me faire le récit de vos amours? Vous m’avez trompé. Que voulaient dire vos doucereuses paroles? Vous étiez, pardieu! bien fondée à faire la prude et à vous plaindre de Vouet, vous qui ne rougissez pas de vous mettre en un état pareil, pour un homme. Vous voilà plus morte que vive parce que votre amant se bat.
— Mon fiancé, sire. Ah ! maître Vouet ne revient pas.
— Il n’est que votre fiancé, ce Lesueur?
— Oui, sire. Et si vous connaissiez toutes les raisons que j’ai de le chérir!...
— Je vous dispense de me les apprendre. Il faut l’oublier.
— Lui !
— A cette condition, j’oublierai moi-même ce dont vous venez de m’instruire.
— Maître Vouet ne revient pas. Vous lui aviez pourtant ordonné de se hâter.
— Ah! vous m’offensez. Vous ne songez...
— Pardon, sire, pardon! D est blessé peut-être, il rend le dernier soupir. Il m’appelle, et je ne suis pas à ses côtés.
— Parlons de lui, puisque vous y tenez si fort, dit le roi avec un sombre regard.
LA F(ANCÉE DE LESDEUR
— Oui, sire, parlons de lui, pour faire passer plus vite cette heure funeste. Il est si bon, si tendre, et en même temps si dévoué, si respectueux.
— C’est dommage. Car, s’il n’est pas mort, il mourra.
— Que dites-vous?
-- Pleurez-le à votre aise. Je n’en éprouverai aucun dépit. Je vous suis tellement indifférent, que vous ne pouvez m’accorder une seule minute d’attention. C’est bien. A partir de ce moment vous me devenez complètement indifférente aussi. Les femmes sont toutes d’indignes créatures. Il y a longtemps que je le sais, et j’ai été bien malavisé de vouloir chercher en vous une exception. Mais vous vous êtes jouée de moi, la belle ; il faut que vous soyez punie. Je vous châtierai, vous et votre complice. Il se bat en duel; priez Dieu qu’il y meure, sans quoi vous aurez le chagrin de le voir décapiter en place de Grève.
— Dieu puissant! En place de Grève! Ah! sire, vous voulez m’effrayer.
— Ne connaissez-vous pas les règlements sur le duel?
— Il est si facile de fermer les yeux.
— Non, certes. Le cardinal est sévère. Il n’oublie pas que son propre frère a péri en combat singulier.
— Le cardinal ne saura rien.
— Il saura tout, et je ne pourrai empêcher...
LA. FIANCÉE DE LESDEDR
— Ah! sire, vous êtes roi.
— Vous vous en souvenez, à présent.
— Un peintre n’est pas un duelliste. Vous couvrirez Lesueur de votre clémence souveraine.
— En place de Grève ! s’écria le roi que ces supplications irritaient davantage. Je le livrerai au cardinal. Il n’a pas épargné le comte de Boutteville, qui appartenait à une branche des Montmorenci ; il ne ménagera pas votre peintre. »
Puis, s’approchant d’Alice et la regjirdant dans les yeux, Louis XIII laissa éclater un rire nerveux, strident.
“ Ah ! ah! dit-il, vous tremblez. Je vous fais peur, n
La jeune fille se redressa et resta calme dans une immobilité de marbre.
« Non, répondit-elle froidement, vous me faites horreur.
— Je lui fais horreur! Comme à la reine ma femme ! s’écria le roi avec de nouveaux éclats de rire qui indiquaient une sorte de démence.
— Vous êtes impitoyable, dit Alice avec un désespoir morne et résigné. Plus je vous implore et plus vous vous montrez cruel. Il en est toujours ainsi pour moi. Tout à l’heure maître Vouet a été aussi inflexible que vous l’êtes. Je suis folle de supplier. On me flatte, on me loue, mais c’est du bout des lèvres, et je trouve partout des cœurs de bronze. Ma destinée est maudite. Ma mère est morte de misère. Moi-même
LA FIANCÉE DE LESUgUR.
je cherche ma vie au hasard et je ne rencontre que des insultes. Je n’avais qu’un ami, un seul, et je lui ai porté malheur. Je le perds auprès de vous en voulant le sauver. Si son adversaire ne le tue pas, ce sera vous qui le tuerez. Vous le livrerez au bourreau comme un criminel. Faites-le donc, sire; vous le pouvez, vous êtes roi. Et moi qui croyais que la royauté c’était la clémence ! Je suis lasse de prier et lasse de la vie. Il m’est si difficile de vivre, et si facile de mourir ! «
La colère du roi était tombée peu à peu et faisait place à une tendre pitié.
« Reprenez courage, dit-il j je ne veux pas vous briser comme un frêle roseau. J’en ai le pouvoir, cependant ; sachez-le. Voulez-vous sauver la vie à ce peintre ?
— Comment?
— Vous renoncerez à le revoir.
— Une trahison !
— Il se consolera.
— Est-ce que je me consolerais, moi, si je le perdais !
— Il faut donc, à ce compte, que ce soit moi qui me résigne à l’abnégation? Eh ! par Dieul je suis le roi et je n’aime pas qu’on me résiste. Vous me feriez croire, à l’instar de ma mère, de ma femme, de mon frère, du cardinal, que je ne suis qu’un pauvre sire sans sceptre ni couronne, qu’un triste moribond
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LA FIANCÉE DE LESUEDB
n’ayant plus la force de faire exécuter sa volonté. Obéissez à mon désir : épousez un gentilhomme de ma cour, promettez-moi d’être assidue auprès de ma personne, et je vous donne ma parole royale que ce peintre aura la vie sauve. Je ne vous demande pas de forfaire à l’honneur. C’est une amie que je souhaite pour oublier auprès d’elle les hypocrites et les traîtres.
— Lesueur vivra ?
— Oui, je vous le jure.
— Il vivra pour m’accuser, pour me maudire.
— Vous le protégerez,
— Le protéger, moi ! Et vous croyez qu’il accepterait ma protection, sachant que je suis parjure et méprisable ! Ah! sire, vous le jugez donc bien lâche? Ah 1 malheui’euse, au moment où je songe à le trahir, il est peut-être mort pour moi 1
— Si vous me bravez, ajouta le roi d’une voix sourde et implacable, vous le tuez. »
La porte s’ouvrit.
Vouet fit entrer Lesueur le premier et s’avança ensuite. Lebrun, Mignard, d’autres élèves, la vieille Maxelende et deux ou trois domestiques se pressèrent curieusement à la porte, où la présence du roi les arrêta.
“ C’est ce Lesueur? demanda le roi en considérant le jeune peintre.
— Oui, sire ; Votre Majesté m’ayant ordonné de le lui conduire... n
LA FIANCÉE DE LBSDBUR
Alice resta à l’écart, sans perdre Lesueur dt feux. D’une main elle s’appuyait sur un fauteuil et de l’autre elle comprimait les battements de soi ;œur. Vainement elle se résignait à mourir. Sa jei e nature se révoltait, et le danger que courait I sueur faisait passer des frissons rapides, de subites léfaillances dans tout le corps de la jeune fille. Elle ’osait regarderie roi. Elle devinait qu’il était réso a à se venger, à répandre le sang faute d’avoir pu satisfaire un caprice. Devant cette sombre résolut on de Louis XIII, elle hésitait, elle s’interrogeait, ( lie se demandait s’il n’était pas de son devoir de se sacrifier pour sauver les jours du jeune peintre, sauf à mourir ensuite, accablée du poids de son mépris.
« Monsieur Lesueur, dit Louis XIII froidement, vous ne bougerez de cette salle jusqu’à ce qu’un capitaine aux gardes se soit saisi de votre personne. Vouet, vous me répondez de lui. Il est notre prisonnier. »
Ahce couvrit son visage de ses mains, et tomba à genoux en murmurant :
“ En place de Grève !
— Eh bien, dit le roi tout bas en la relevant, consentez-vous? n
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LA FIANCÉE DE LESUEUR
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Une douloureuse émotion s’empara de tous les assistants.
« Prisonnier ! s’écria Lesueur. Pourquoi?
— Vous venez de vous battre, dit Louis XUl.
— Non, sire. »
Le roi fit un mouvement de surprise. Alice se rapprocha pour mieux entendre. Elle n’osait encore espérer. Quant à Vouet, son visage expressif témoigna d’un étonnement mêlé de crainte lorsque le roi parla de faire Lesueur prisonnier. Mais, à la surprise de Louis XIII après la réponse du jeune peintre, Vouet fut ravi de voir que celui-ci allait se tirer d’un mauvais pas.
“ Que me disiez-vous donc, maître Vouet, reprit le roi d’un ton sévère, en m’apprenant que ce jeune homme avait un duel? Que signifiaient vos sottes paroles ?
— Sire, je croyais... «
Et, s’adressant à son élève, le vieux peintre ajouta :
“ Mais parle donc. Explique-toi.
— Sire, dit Lesueur, je devais me battre en effet.
— Avec le comte du Chalard?
— Précisément.
LA FIANCÉE DR LESUEUR