‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 10 sur 56 · EVE A LIA · texte numérisé non relu

EVE A LIA

Saint-Laurent-du-Pont.

Ah! chère sœur, quel merveilleux pays que celui-ci, et comme je voudrais le parcourir avec toi qui sens si vivement les beautés de la nature ! Nous avons descendu le Rhône jusqu'à Valence, et de là nous nous sommes rendus à Grenoble, Silas tenant à me faire connaître la Grande-Chartreuse.

Quand j'entrai dans la plaine entièrement enclose de montagnes où gît l'ancienne capitale du Dauphiné , et que je pus l'embrasser d'un seul coup d'œil grâce à l'extrême transparence de l'air, je fus saisie d'une admiration si profonde que ma vue s' en troubla. Le spectacle de ces montagnes si admirablement groupées et si merveilleusement éclairées me transportait dans un monde fantastique. N'y avaitil pas, derrière ces sommets éclatants de blancheur, des merveilles inconnues? Que ne pouvais-je les gravir avec Silas et plonger dans les gorges qu'ils nous dérobaient ! car j'aspirais à m'assimiler cette

nature puissante en face de laquelle je me sentais si peu de chose ! Je pensais tout haut en serrant la main de mon mari qui me regardait avec étonnement, et comme effrayé de mon exaltation.

Nous sommes restés quarante-huit heures à Grenoble, et j'ai passé tout ce temps à contempler ces montagnes dont la vue m'enthousiasmait toujours davantage. Ensuite nous nous sommes mis en route pour la Grande-Chartreuse en passant par Voreppe. A partir de cette ville nous montâmes sans cesse. C'était par une belle matinée. Rien, ma sœur bien-aimée, ne peut te donner une juste idée de ce ravissant pays, si bien cultivé à toutes les hauteurs, et d'aspects si variés. A chaque détour sur la montagne, c'était un enchantement nouveau. Les brumes matinales, en s' élevant peu à peu, nous laissaient voir la campagne inondée de lumière; ce qui, en lui donnant un air de fête, éloignait toute idée du travail et de la souffrance des hommes qui l'ont fertilisée, et me faisait penser à la splendeur des premiers âges du monde. Ces ravissements ont duré pendant les trois heures que l'on met pour arriver à Saint-Laurent-du-Pont, sale petite bourgade qui me semblait au soniy met dt la montagne.

Après un déjeuner meilleur qu'on eût du l'attendre en ce lieu, on amena devant ce qui s'appelle ici un hôtel ^' le mulet qui devait me porter à la

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Grande-Chartreuse. Mon mari niarcbail à pied, se tenant tout auprès de moi : car il voyait Lien que je n'étais pas trop rassurée en me sentant huchée sur le dos de cette maigre bête dont je ne soupçonnais pas toutes les solides qualités.

Nous descendîmes, et fort rapidement, au fond de la gorge étroite où coule iin torrent qu'on dit effrayant en hiver; pour le moment ce n'est qu'un lort ruisseau resserré entre ses rives élevées, et bordé d'une magnifique végétation. J'étais assise sur ma monture de facôii à voir l'abîme a mes pieds, ce qui me troubla bien un j)éù dans les premiers instants ; mais- tout ce que je voyais était si beau qUé j'eti oubliai ma frayeur. Après a voir franchi le torrent sur le pont d'une usine, nous commençâmes à monter dans uii sentier taillé dans le roc vif par les religieux eux-mêmes, au flanc d'une montagne presque à pic qui semble s'être eritr'ôuverte pour laisser passage au ruisseau que maintenant j'entendais sans le voir. De temps en temps je trouvais le courage de tourner la tête (faisant maintenant face au rocher) pour regarder la pente opposée à celle où nous étions Comme suspendus; elle était si élevée qu'elle semblait toucher au ciel. Les immenses sapins qui la couronnaient et descendaient aussi jusqu'au rUisseau ne paraissaient pas plus grands que des arbustes. Alors je me reposais de cet imposant spectacle qui

me donnait le vertige, en regardant devant moi le roc qu'effleuraient souvent mesgenoux, lantle chemin est restreint. Là, je découvrais parfois de ravissantes petites fleurs nichées dans une anfractuosité où le vent avait chassé quelques atonies de terre, et vivant de la goutte de rosée qui s'y dépose chaque matin. Les pauvrettes sont parfaitement abritées contre les vents furieux et les pluies diluviales qui dévastent si souvent la vallée. Elles accomplissent obscurément les phases de leur courte existence, et sommeillent ensuite pendant le long hiver particulier à cette contrée, jusqu'à ce qu'un rayon de soleil les rappelle de nouveau à la vie. Lia, dis-moi pourquoi j'étais songeuse en regardant ces humbles plantes, et pourquoi je me surpris à envier leur paisible obscurité?

Enfin nous arrivâmes au couvent dans lequel les femmes ne peuvent entrer. Nous allâmes à pied, montant toujours, jusque sur un point d'où l'on découvre le bel ensemble de cette immense demeure. Que la végétation est admirable sur le haut de cette montagne ! que ne t'avais-je auprès de moi pour m' aider à fourrager les fleurs que j'aurais voulu saisir toutes ensemble! mais j'oublie que tu les respectes à l'égal des êtres plus élevés, et que tu ne conçois pas le plaisir barbare selon lui, d'abréger leur existence. Silas , sans doute pour me plaire, cueillit une gerbe plus grosse encore que

celle que je pouvais porter à peine, et nous redescendîmes vers le couvent, cbercliant quelque coin bien frais, bien ombragé, pour nous reposer. J'eus la gloire de découvrir un délicieux petit réduit derrière quelques rochers en désordre, d'où coule un filet d'eau bien limpide, la source peut-être du torrent dont nous venions de suivre les bords. Là, je vis pour la première fois des balsamines sauvages ; aussitôt nos bouquets furent oubliés pour cette plante à la tige élevée, dont les feuilles sont d'un vert resplendissant. Sa fleur jaune brdlant et de forme charmante, est portée sur un pédicelle si délié qu'on ne l'aperçoit pas d'abord; de sorte que les fleurs a^^^itées par la momdre brise semblent des papillons sans cesse en mouvement. Ma Lia bien-aimée, je trouve quelque analogie entre toi et cette pudique fleur qui ne se plaît que dans la solitude, dont l'impérieuse devise latine que Silas me traduit signifiant : ne me touchez pas ! te convient comme à elle. J'aurais bien voulu t'en apporter au moins des graines ; mais elles ne sont pas mures, et puis d'ailleurs, comment les saisir?

Mais adieu, ma chérie; Silas m'appelle, et une femme soumise ne doit jamais faire attendre son •mari. Nous partons à l'instant pour Chambéryd'où nous irons à Genève. N'allez pas m'oublier à Pans. Votre souvenir plane sans cesse sur tous mes en-

chantements et ne me quitte jamais. Cest toi que je charge de faire mes plus tendres caresses à notre bonne mère et à papa ; de leurs deux filjes, ils ont gardé la meilleure, et mon absence leur en sera moins pénible.

A toi, Lia, bien à toi, Eve de Mizeray.

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Nancy .

Ma chère Marraine , ^

Qu'il s'est donc écoulé rapidement le mois passé dans la maison paternelle, et qu'il m'en a coûté de la quitter de nouveau ! Si seulement ma mère eut pu venir m'installer dans mon ménage ! mais sa santé ne lui permet pas le moindre déplacement, et je suis livrée à ma propre inexpérience pour organiser ma maison. Vous voyez, bonne tante, combien vos conseils me seront nécessaires.

Je suis parfaitement accueillie dans ma nouvelle famille, toute composée de 'gens distingués ; et ce n'est pas sans un secret orgueil que je vois qu'ils ont une déférence marquée pour mon. mari. On ne fait rien d'important sans prendre son avis, et j'en suis si flattée que je cherche à leur être agréable à tous. On a déjà donné deux bals et deux dîners en mon honneur, et mon mari tient à rendre ces fêtes.

Comment vais-je m'en tirer? Il y a beaucoup de luxe ici, surtout pour la table ; mais cela sent la province : tout est surchargé, et en général l'on manque de mesure pour toutes choses. Ce n'est réellement qu'à Paris que se trouve la véritable élégance; cependant je n'ai garde d'émettre une telle opinion à Nancy où elle serait blessante.

Ce qui m'occupe le plus en ce moment, c'est le service de ma maison. Je crains d'être obligée de changer souvent de domestique avant d'en trouver de bons : ils sont si rares! je m'aperçois que ceux que m'a choisis ma belle -mère ont mille défauts. Cela me fait comprendre combien maman a été heureuse dans ses choix, puisqu'elle garde ses gens aussi longtemps.

J'ai pris complètement possession de ma maison, que je trouve très-confortable. Pourtant, M. de Mizeray veut en renouveler l'ameublement, prétendant que tout doit être frais et gracieux autour d'une jeune femme. Il aime beaucoup à recevoir, et le cœur me bat quand je pense aux mille devoirs -qui incombent aux maîtresses de maison. Pourraije jamais les bien remplir tous? me refuserez-vous votre avis sur toutes ces choses, marraine, et ne me dirigerez- vous pas un peu? et puis, il faudra bien qu'un jour vous veniez vous assurer si j'ai su mettre vos préceptes en pratique?

Je compte donc sur votre sagesse, ma bonne

DKS JEUNES FILLES. :>?

tante, pour venir en aide à mon inexpérience, et vous pouvez croire aux sentiments de parfaite gratitude de votre

Eve de Mizeray.

MADAME DU RINCEAU A MADAME DE MIZERAY

Paris.

Filleule, filleule, tu t'es déjà heurtée à l'une des plus grandes difficultés du ménage : la direction des domestiques! si tu es exigeante envers eux, si tu leur demandes une perfection relative, à laquelle des gens privés des bienfaits de l'éducation ne sauraient atteindre que par exception, tu vivras dans un trouble et un mécontentement perpétuels. Ma chère Eve, les gens qui nous servent doivent être le constant objet de notre sollicitude et de notre charité ; il ne faut point s'irriter de leurs défauts, mais chercher a les en corriger. N'oublie pas que ce qui, en général, fait le bon domestique, c'est le bon maître, celui qui sait ordonner clairement et avec méthode, qui ne défend pas un jour ce qu'il a toléré la veille. Cette tenue d'esprit avec des gens inférieurs à tous égards étant chose difficile, et il faut V appliquer une ferme volonté. jMais avec de l'équité et un peu d'affection, tu parviendras à faire de bons

domestiques des gens les plus médiocres; laisse beaucoup de choses à leur initiative; ils seront flattés de la responsabilité qui pèsera sur eux, et qui les relèvera à leurs propres yeux; sois plus sévère pour cette partie de leur service que pour l'exécution des ordres que tu donnes directement. Et surtout, mon enfant, ne manque jamais d'égards pour tes gens, quelle que soit l'impatience qu'ils te causent; car, si leur position subordonnée les oblige à la soumission, le développement de ton esprit t'impose beaucoup de ménagements envers eux : supériorité oblige^ et beaucoup, même! Pense, Eve, que si nous avons à souffrir des travers de ces pauvres gens, ils souffrent bien autrement des nôtres. Le seul moyen, vois-tu, d'arriver à cette paix indispensable au bonheur, c'est d'être équitable pour tous. Sache-le bien, ma nièce bienaimée, l'éducation d'une femme se continue après le mariage; l'on pourrait même dire qu'elle dure toute sa vie, car ses devoirs se modifient avec l âge, et son rôle pacificateur ne finit qu'avec elle. La nécessité qui va l'enseigner maintenant la ligne qu'il te faut suivre sera un maître plus rigoureux que tous ceux que tu as eus jusqu'ici. Tu vas cherrcher ta voie : tu vas te frayer un sentier qu'il faudra plus d'une fois abandonner après t'être déchirée aux ronces et aux épines dont tu auras voulu le débarrasser. Mais ne te décourage pas! avec un

sincère amour du devoir et une grande simplicité de cœur, Ton finit toujours par trouver la bonne route.

Je suis aussi heureuse que tes parents de l'accueil distingué que tu trouves dans la famille de ton mari, et de toutes les chances de bonheur qui s'offrent à toi. Ta place est restée vide au foyer paternel. Ta mère et Lia ne peuvent encore parler de toi sans larmes. Ta sœur, surtout, ne peut jeter les yeux sur tout ce qui fut à ton usage sans un trouble extrême ; elle n'a même pas encore ouvert le piano, elle qui aime tant la musique! ton père ne peut l'écrire tant il est occupé; car, outre ses travaux de section, il fait partie de plusieurs commissions. Quelle vie que la sienne, mon Dieu ! mes enfants, sachez -lui gré des fatigues qu'il prend à son âge, car c'est pour vous seules qu'il les supporte.

Adieu, chère filleule. Encore un conseil, et suis-le religieusement, car ton bonheur à venir en dépend : quelque froissée que tu puisses être par les procédés ou les paroles de ton mari, ne te laisse jamais aller à lui répondre avec impatience. Si, oubliant un seul instant les égards que tu lui dois ainsi qu'à toi-même, une épithète blessante s'échappe de tes lèvres, tu ouvriras la porte aux mille vulgarités destructives de la dignité du ménage; il ne suffit pas que l'estime et l'affection soient au fond des cœurs pour la sauvegarder, cette dignité si pré-

cieuse, il faut encore y joindre un grand respect pour les formes.

Compte sur moi sans réserve ,

ta marraine affectionnée,

Amélie du Rinceau.

MADAME DU RINCEAL A SA NiÈCE GEORGINE THURIN.

Nohan.

Ma chère Georgine ,

Permets à ta vieille tante de te faire quelques observations tout amicales, et prends-les en bonne part; elles ne portent que sur des détails, il est vrai, car tu es au fond une bonne et charmante fille; mais le monde ne jugeant que les apparences, il faut toujours éviter avec soin de lui donner prise.

Pendant le séjour que j'ai fait chez mon père à l'occasion du mariage de ta cousine, j'ai été singulièrement frappée de l'assurance avec laquelle tu te présentes dans un salon, et que je ne saurais expliquer chez une jeune fille sortant à peine de pension. Et puis tu as des habitudes de physionomie fort disgracieuses, et que tu crois propres, sans doute, à donner plus d'expression à ta parole, laquelle ce-

pendant, ne gagne rien à ce jeu des muscles de ton visage. Serais-tu donc, par hasard, si indifférente à ta beauté qu'il t'importât peu d'en déranger l'harmonie? Je ne puis le croire; et d'ailleurs tu aurais grand tort, la beauté venant de Dieu comme tout le reste, on ne doit pas la négliger, sans pourtant en faire l'objet d'une préoccupation continuelle. Enfin, aussitôt que tu as vu Eve dont la rare élégance t'a frappée, tu as copié ses airs de tête, sa démarche, et jusqu'au son de sa voix.

Huit jours après je t'emmenai à Paris chez ton oncle, et là tu es devenue calme, sobre de gestes et de paroles, affectant une grande dignité dans ta démarche, imitant enfin la douce mélancolie qui fait le grand charme de Lia. Tu étais si gentille , ma Georgine , avant cette fièvre d'imitation! Reste ce que la nature t'a faite, ma chère, en cherchant simplement à t'améliorer, plutôt que d'être la ridicule copie de femmes qui ne doivent le charme qui t'a séduite qu'à leur extrême naturel. Il y a mille manières d'être agréable. Vois tes deux cousines! Nées à la même heure,, élevées de la mêmefaçonet nes'étant amais quittées, elles sont aussi dissemblables que possible; et pourtant, qui osera dire que l'une soit moins agréaljfie que l'autre ?

Tu as de l'esprit, Georgine, beaucoup, même ; mais tu t'en sers trop. Avoir de l'esprit est un dangereux avantage dont il est difficile d'user sans

éveiller aussitôt d'ombrageuses susceptibilités. Une jeune fille doit, avant tout, éviter de se mettre en évidence; et si elle a quelque supériorité, qu'elle la dissimule avec soin, car le monde ne lui pardonnerait point de s'en parer. D'ailleurs, est-il un plus triste succès que celui d'amuser son auditoire ?A ce jeu l'on s'enivre de ses propres paroles, et l'on arrive à ne plus en calculer la portée, en sorte que l'on blesse sans le vouloir bien des gens qui ne l'oublient plus; enfin, on finit par tout sacrifier au besoin de montrer son esprit. Que de bonnes natures ont sombré sur cet écueil? Sache être bête à propos, mon enfant, et tu t'en trouveras bien.

J'aurais laissé à ta mère le soin de te faire ces observations si elle eût pu te voir sous ta forme d'emprunt; mais, ne sortant jamais, elle ne connaît que le beau côté de sa fille ; et en la suppléant, je crois faire acte de bonne parenté. N'estu pas de cet avis, Georgine? J'espère que cette lettre ne troublera pas nos rapports affectueux, et que dans l'occasion, tu te rappelleras les sentiments dévoués de

Ta tante,

A. DU RiXCEAU.

DKS JEUNES FILLE?.

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