LIA A MADAME DE MIZERAY
Paris.
Ahî ma chère Eve, quelle scène! j'en suis encore toute bouleversée. L'on veut me marier! comprends-tu cela? Marier une pauvre créature qui n'a de force que ce qu'elle puise dans la tendresse dont on l'entoure. Me séparer de ma mère, de papa, de vous tous changer mes habitudes, déplacer mes affections.... mais c'est impossible! Comment ce IM. Mauchamp a-t-il eu la malheureuse idée de penser à moi ! En vérité, malgré toute l'estime que m'inspire son caractère, j'aurai bien de la peine à lui pardonner le trouble qu'il apporte dans ma vie. Certes, si je voulais un mari, je le préférerais à tout autre parce que je lui reconnais une grande élévation de sentiments, et qu'il admire sincèrement mon père. Mais je ne veux pas me marier, je ne le voudrai jamais î
Ma sœur, où est le bon temps où nous étions si heureuses l'une par l'autre qu'il nous semblait im-
possible de vivre séparées? Dois-je donc regretter déjà mon passé, moi qui n'ai pas vingt ans encore?
Console-moi, ma chérie, et surtout fais bien comprendre à mes parents, qui ne manqueront pas de te consulter dans cette grave circonstance , que je ne puis les quitter. Non, en vérité je ne le puis! je crois que j'en mourrais.
Je te serre sur mon cœur, cette moitié du tien.
Lia Thurin.
MADAME THURIN A MADAME DU RINCEAU
Paris.
Chère sœur,
Venez à notre aide, je vous en prie, pour déterminer votre filleule à se marier. Le commandant Mauchamp qui la recherche me semble si bien fait pour la rendre heureuse, elle qui n'aspire qu'aux douceurs d'une vie calme et retirée, que je ne puis comprendre son refus.
Aux premiers mots qu'a prononcés son père sur ce sujet, elle s'est jetée tout en larmes dans mes bras, le suppliant de ne jamais l'éloigner de nous et de ne pas lui imposer de nouveaux devoirs qu'elle ne saurait remplir convenablement. Votre frère a voulu dire quelques mots sur l'isolement où elle se trouverait après nous; ses pleurs ont redoublé, et notre trouble fut si grand que nous fûmes hors d'état d'insister.
Quand nous avons été un peu plus calmes, la
pauvre petite nous dit que, si pourtant nous Yej:igioiis, elle se marierait parce que son premier devoir est de nous obéir; mais elle nous supplia de ne pas user de rigueur avec elle si nous ne voulions la rendre malheureuse à jamais.
Et ses larmes ont recommencé.
Rémi nous quitta évidemment mécontent. Moi, je serrais dans mes bras ma pauvre fille qui sanglotait sur mon épaule. Je la berçai comme un petit enfant dont on veut apaiser le chagrin, en lui disant qu'elle n'était pas faite pour la lulte.
C'est bien pourquoi, me répondit- elle, je ne puis me charger de la responsabilité d'une famille. Je n'ai pas le cœur vaillant comme vous, chère maman, et je succomberais à la peine.
Je ne me fais pas illusion sur nos deux filles, Amélie : toutes charmantes qu'elles soient, il faut bien les reconnaître réellement incomplètes. Le seul fait de la manière défie de Lia calmait sa sœur qui, de son côté, l'électrisait et lui communiquait quelque chose de cette vivacité surabondante, tout à la fois son grand charme et son grand défaut. Elles s'équilibraient l'une par l'autre. Privées de ce contre-poids, leurs tendances vont se manifester sans obstacle. Eve se laisserait aller à son exaltation si son mari n'était là pour la modérer. Mais Lia persistant à ne pas vouloir se marier, va se livrer à la contemplation et vivra dans
ce monde comme si elle appartenait déjà à l'autre.
Tout cela m'agite et me tourmente, chère sœur. Je suis partagée entre le désir de marier ma fille et celui de la garder auprès de moi, elle qui fait toute la joie de notre intérieur. Vous savez à quelle triste vie nous condamne le déplorable état de ma santé : je crains qu'à mon insu un peu d'égoïsme ne se mêle à ma tendresse, et ne m'empêche de mettre dans mon insistance toute l'énergie nécessaire à la rendre efficace. J'ai donc recours dans ma faiblesse à votre ingénieuse affection. Votre haute sagesse saura dire avec avantage ce qui est convenable, et vous sonderez dans le calme cette âme si facile à ébranler. Je m'en repose sur vous, Amélie, et je vous bénis d'avance pour le service que vous allez me rendre.
Caroline Thurin.
-i LE LIVRE