MADAME DU RINCEAU A LIA
Nolian.
Comment, Lia, tu refuses ce commandant Mauchamp dont tu m'as dit tant de bien, et dont les assiduités ne semblaient pas te déplaire ! Ce refus m'étonne au dernier point, et je cherche en vain de quelle bonne raison tu peux l'appuyer. Je comprends parfaitement ton désir de rester auprès de tes parents, mais la grande loi de la succession des êtres te condamnant à leur survivre, il n'est pas dans Tordre de leur sacrifier ton avenir, et ils rejettent un pareil sacrifice. Quand tu ne les auras plus, cjue deviendras-tu seule en ce monde? Car ta sœur, se devant à sa famille, ne te donnera plus celte affection exclusive à laquelle tu es accoutumée. Ma clière enfant, nous ne sommes point des êtres privilégiés comme les hommes qui valent quelque chose par eux-mêmes. Pour eux, le mariage complète seulement leur existence, tandis que pour nous il en est l'unique intérêt. C'est le
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seul état qui favorise le développement de nos facultés et de nos vertus, au profit de la famille dont nous sommes le centre et le régulateur.
Les railleries dont on poursuit la vieille fille s'expliquent par l'inutilité de sa vie. L'on suppose qu'elle n'a pas su trouver dans son cœur la force d'aimer et de souffrir : l'on prend en pitié cette déviation de ses facultés aimantes sur les animaux dont elle s'entoure; triste parodie des meilleurs sentiments! Si l'on considère davantage la femme mariée que celle qui s'est vouée au célibat, c'est que la première a de sérieux devoirs à remplir, et que l'activité où ils tiennent son cœur étend sa bienfaisante influence surtout ce qui l'approche. Tu semblés craindre de ne pouvoir les remplir, ces devoirs de la mère de famille : ignores-tu donc que plus Dieu les multiplie autour de nous, plus il nous accorde la force de les pratiquer? Tu redoutes d'être mise en évidence : ma pauvre enfant, tu es dupe d'une illusion de conscience. La véritable modestie consiste à ne s'occuper de soi ni pour se mettre en évidence, ni pour se tenu' à Fécart comme tu le fais ; car dans ce dernier cas se retrouve, aussi bien que d^ins l'autre, le sentiment de ta propre importance : ce qui est évidemment contraire à cette rare vertu qui, en somme, n'est que le complet oubli de soi.
Tu ne sais rien des tristesses de l'isolement,
pauvre fille qui t'épanouis doucement sous les caresses de ta mère, et qui n'as encore eu qu'à te laisser aimer! mais tôt ou tard, le besoin d'un attachement réciproque se fait sentir, parce que Dieu n'a pas voulu que l'homme vécût seul; et la dérogation à cette grande loi est punie d'un amoindrissement de Têtre moral. L'isolement est malsain à l'âme, filleule! prétenderais-tu donc te réfugier dans l'égoïsme où les célibataires, à peu d'exceptions près, placent leur bonheur!
Pèse bien toutes ces considérations , Lia ; songe que les positions exceptionnelles sont difficiles à soutenir, et ne donnent pas une satisfaction proportionnée aux efforts qu'elles exigent. Marie-toi au galant homme qui recherche ta main, et si tu es arrêtée par l'espoir de t' acquitter envers tes parents en restant auprès d'eux, cela prouve que tu ignores tout ce que tu leur dois. C'est à tes enfants seulement que tu pourras payer cette dette sacrée dont tu ne connaîtras bien toute l'étendue qu'alors que tu seras mère toi-même, et c'est là précisément ce qiri fait la force et la sainteté de la famille.
Mais n'aurais-tu pas distingué dans votre monde quelqu'un qui te plut davçintage que le commandant Mauchamp ! Alors , pourquoi ne pas le dire à ton père qui , certes , approuverait ton choix , bien certain qu'il ne saurait être indigne ni de lui, ni de toi?
Adieu j pauure victime que nous voulons heureuse en dépit d'elle-même : Tends-moi tes jolies joues blanches (qui, j'en suis certaine^ se sont .empourprées plus d'une fois en Usant ces Ugnes), afin que je les embrasse,
Ta marraine, A. DU Rinceau.
MADAME DE MIZERAY A LIA
Nancy.
Ma chère Lia ,
J'ai été tellement alarmée dès les premiers mots de ta lettre, que j'ai cru à un tout autre malheur qu'à celui d'appartenir un jour à un homme distingué qui t'aime snicèrement. Oui, certes, je comprends que l'on veuille te marier, et encore mieux que 31. 3Iauchamp aspire au bonheur de l'appartenir. Qui donc plus que toi peut être une femme tendre et dévouée, et cela sans le moindre effort? Je comprends aussi tout ce qu'il t'en coûtera pour te séparer de nos parents qui n'ont pas leurs pareils au monde. Mais, vois-tu, ma sœur, il vient une heure où Ton sent le besoin d'une certaine indépendance dans les peths détails de la vie: où il devient nécessaire d'affirmer son individualité. C'est chose grave et en même temps pleine de charmes que de se sentir Tarljitre du bonheur de ceux qui
nous entourent, et de confondre son existence dans celle d'un être fort et protecteur. Si les devoirs de la femme sont multipliés, il y a aussi une grande satisfaction à les bien remplir ; et la conscience de notre utilité nous relève singulièrement à nos propres yeux.
Chère petite sœur bien-année, si tu savais combien il est doux de se dévouer cà son mari, dVtre éclairée de ses lumières et de s'appuver sur lui avec confiance pour traverser la vie ! On est si fière de porter le nom d'un homme que chacun estime et de se sentir sous sa protection ! Le dévouement, Fabnécration. le renoncement même, tout devient un bonheur. Comment peux-tu concevoir l'idée d'entrer dans la triste phalange des vieilles filles, toi dont le cœur chaleureux ne saurait se passer d'affection? S'il s'agissait d'un simple mariage de convenance, je n'insisterais pas autant ; car, enfin, tu ne seras jamais seule en ce monde tant que je vivrai. Ma maison est la tienne, et si maintenant nos existences sont séparées, nos cœurs n'ont pas cessé d'être unis. Mais ne faut-il pas que chacun ait sa part de bonheur ici-bas, et le commandant Mauchamp n'offre-t-il pas toute sécurité pour h tien? Epouse-le donc, ma chérie, afin que nos destinées se poursuivent parallèlement ainsi qu'il en fut jusqu'au jour de mon mariage. Nées le même jour , n'est-il pas bon que nous suivions la même
route en priant Dieu de nous rappeler en même temps ?
Adieu, ma sœur, la meilleure' partie de moimême ; songe au plaisir que tu feras à nos parents en te rendant à leurs vœux.
Ma pensée reste avec toi.
Eve de Mizeray.
xxvni
LIA A MADAME DU RINCEAU
Paris.
Et VOUS aussi, marraine, vous vous joignez à mes chers persécuteurs! Vous en qui j'avais si bien compté trouver un appui! j'aurais cru pourtant que, plus désintéressée dans la question, vous eussiez deviné les raisons qui me confirment dans mon éloignement du mariage. Je vais donc vous les dire, à {fous seule ^ ma tante*, vous entendez bien !
Ne savez-vous donc pas, chère marraine, que, depuis le mariage d'Eve, la santé de notre mère décline de plus en plus? Je surprends souvent son œil humide attaché sur moi, tandis qu'un soupir, difficilement comprimé soulève sa poitrine. Papa est soucieux et grave ; il ne sent plus comme naguère le besoin de communiquer avec nous, et il échange avec maman des regards d'une navrante tristesse. Le déchirement causé par cette séparation est le même qu'au premier jour. Et vous voudriez, ma tante , me voir livrer leur vieillesse à cet isole-
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ment qu'ils recloutent instinctivement, et qu'après avoir consacré leur vie entière à leurs filles , ils ne trouvassent pas en elles le dévouement dont ils furent si prodigues? Oh! non, marraine, vous ne pouvez pas le vouloir, loin de là ! Vous me soutiendrez contre leurs tendres obsessions. Je ne veux pas, je ne dois pas les quitter : c'est une résolution fermement arrêtée, sur laquelle je ne reviendrai jamais. Croyez bien, d ailleurs, que je n'y ai pas le moindre mérite, carie mariage m'inspire un grand éloignement : et pour vous tranquilliser entièrement je vous dis sans embarras que, si j'eusse voulu me marier, personne ne m'eût mieux convenu que M. Maucliamp.
Pourquoi vous effrayer de mon avenir au cas où j'aurais le malheur de perdie mes parents? La maison d'Eve ne me sera-t-elle pas ouvei^te? Qui peut assurer qu'elle soit toujours assez forte pour lutter contre les difficultés de la vie, et qu'il ne faudra pas une affection jdIus désmtéressèe que celle d'un mari pour aider à son courage? Les natures enthousiastes comme la sienne se laissent facilement abattre. 11 faut donc que je reste libre de toute autre obligation, afin de pouvoir lui prêter en tout temps l'appui de mon ineffaiile tendresse.
Quant au ridicule que le monde déverse si légèrement sur les pauvres vieilles filles, je n'y suis point vulnérable, je vous assure. La gi^ande famille
des déshérités occupera suffisamment l'activité de mon cœur sans que je me rabatte sur les angoras et sur les canaris. Le monde m'honorera moins, sans doute, mais Dieu me recevra en grâce; car moi aussi j'aurai rempli ma mission, et la seule à laquelle je sois propre, je le sens bien.
Soyez donc rassurée, marraine *, je trouverai toujours quelqu'un à aimer, et j'échapperai au vide de l'isolement que vous redoutez pour moi. Qui donc mieux que vous doit savoir comment on le remplit? Ne réchauffez-vous pas tout, autour de vous, aux rayons de votre vivifiante charité, quoique confinée dans la solitude depuis tant d'années!
Allons, chère tante, mettez- vous de mon côté, sans pourtant dévoiler à mes parents les raisons qni me font agir contrairement à leur volonté ; car leur désintéressement ne les admettrait pas. Vous satisferez ainsi le vœu secret qu'ils n'osent se formuler à eux-mêmes, soyez- en certaine ; et ce premier tumulte apaisé, nous retrouverons tous dans notre bonheur une sécurité qui le doublera.
Adieu, ma bonne marraine; je me repose sur vous de ma tranquillité, et je vous prie de croire à ma tendresse toute filiale.
Lia Thurin.