LIA A MADAME DE MEZERAY
Paris.
Quel démon te pousse, ô méchante, à me vouloir marier pour rendre notre séparation plus complète encore? Ne te manquera-t-il donc rien le jour où je ne serai plus entièrement tif.nne? Ton cœur est-il maintenant si éloigné du mien qu'un degré de plus timporte si peu? Serait-il déjà effacé de ta mémoire, le souvenir de cet heureux temps où nous ne faisions qu'une seule et même personne? temps où tu étais ma gloire et mon orgueil, ma force et mon courage ? où je pleurais pour toi et ne souriais que par tes lèvres? Le temps, enfin, où tu exprimais ma pensée avant que je te l'eusse communiquée. Ta vie est donc bien remplie que lu ne regrettes pas même les douceurs de notre intimité passée!...
Non , ma sœur, non, je ne veux pas me marier! il me semble qu'un mari serait un obstacle dans ma vie. Mon bonheur repose entièrement sur le
ticD, sur celui de nos pareuts ; il ne saurait être déplacé sans courir le risque de périr; d'ailleurs, ma vie se complète par la vôtre, et cela me suffit. Je suis une pauvre créature dont le cœur n'est pas assez riche pour fournir à de nouvelles affections, et je me contente de celles qui le remplissent à cette heure. Il n'est pas aussi facile d'aimer qu'on veut bien le dire ; il faut une grande force d'âme pour éprouver, et surtout pouryj>7Yf?/^wer cette sainte tendresse qui supporte tout et fait abstraction de toute satisfaction personnelle. Aussi la rencontret-on rarement, même en famille, et on la confond trop souvent avec la sympathie. L'affection vraie, sentie et pratiquée comme elle le doit être, devient une vertu, car elle implique le sacrifice. Quand nos parents n'y seront plus, je te reviendrai; et alors, là où tu seras je serai, ce que tu aimeras je l'aimerai î
Tu sais bien, ma chérie, que je manque absolument de l'activité et même de la force qui font la bonne maîtresse de maison. Si je ne me maintenais en lutte perpétuelle avec mes tendances à la rêverie, je passerais ma vie à voir courir les nuages et à contempler les étoiles , en pensant à celui qui tient nos cœurs en ses mains. J'éprouve un indicible malaise s'il me faut donner un ordre; et quand je rencontre quelqu'un, mon premier mouvement est de fuir, même alors que cette personne me plaît,
tout contact iirétant douloureux. Et tu veux que je uîc marie avec de semblal)les infirmités ! Dans notre association, n'étais-je pas toujours l'être passif, et toute l'activité n'était-elle pas de ton côté? Je me connais bien, va î je n'ai pas le cœur assez vaillant pour remplir sans défaillance les devoirs compliqués du mariage; j"y vivrais en de perpétuelles appréhensions qui paralvseraient mes pauvres facultés.
Tranquillise-toi donc sur mon avenir et laissemoi le soin de l'arranger à ma guise. Je ne ressens pas le besoin d'une indépendance plus grande que celle dont je jouis maintenant; je doute fort que le mariaire me laissât tout aussi maîtresse de ma pensée que je le suis, et ma tendresse pour toi suffit à tenu" mon cœur en éveil et à le préserver de l'atrophie. Je suis tentée de croire, en vérité, que tu m'as déjà désapprise. As-tu donc oublié que, si je suis lente à la sensation et si je délibère longtemps avant de prendre une résolution, une fois prise, elle est inébranlable? Insiste donc auprès de papa pour qu'il fasse cesser cette lutte. Je ne céderai qu'à l'expression formelle de sa volonté, à laquelle j'immolerais alors tout mon bonheur.
Si je pouvais te garder rancune, je ne t'embrasserais pas, certes! mais suis-je plus libre de cesser de te chénr que de cesser de vivre !
Lia Thlrin.