MADAME DL RINCEAU A LIA
Nohan.
Tu as beau dire, mon enfant, je ne puis prendre mon parti de te voir cheminer seule sur cette voie douloureuse qu'on appelle la vie. C'est précisément parce quM te faut une affection exclusive que tu dois te marier; car dans le lien du mariage seulement l'on peut arriver à une identité parfaite d'intérêts et de sentiments. Défie-toi de l'isolement du cœur, lequel s'appauvrit aussitôt qu'il n'exerce pas ses forces. Et, bien que je reconnaisse le tien pour être un des plus riches, bien que ton âme soit forle et pure, je ne le crois pas à l'abri du danger que je te signale. Si tu limites ainsi tes affections, tu en arriveras à te concentrer en toi-même et à n'avoir plus de communication au dehors; et dès lors tu ne produiras plus aucun bien. Ton intelligence refusant de s'exercer sur les clioscs cxléricures, tu
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t en tiendras aux pliénomènes intimes de Tàme sans leur permettre de se manifester dans le monde matériel qu'elle a pourtant mission d'éclairer de cette lumière qu'elle reçoit directement d'en haut. Tu comprends et tu aimes le beau dans les idées et dans les choses : tu en as le sentiment à un haut degré, et tu pratiques le bien. En vivant seule, tu tomberas drais les aberrations de la vertu spéculative, vertu stérile, Técueil des gens parfaits qui, ne pensant plus qu'à leur propre perfectionnement, ne s'occupent que d'eux-mêmes; mieux vaut une franche immolation aux imperfections d'autrui! Fais donc ce que l'on souhaite de toi, Lia; as-tu bien réfléchi aux conséquences de cette résistance aux vœux de tes parents?
Ma chère petite, l'importance des femmes en ce monde égale celle des hommes tout en en différant. Ne sont-elles pas chargées du gouvernement de la famille, de l'éducation des enfants, du bonheur du mari? Ne sont-elles pas les gardiennes de l'honneur et de la dignité de la maison ? Je ne trouve donc aucune excuse à une personne de ta valeur, pour s'affranchir des devoirs qui placent notre sexe si haut.
Médite de nouveau sur toutes ces choses et distoi que, si tu n'avais été qu'une femme ordinaire, je n'insisterais pas ainsi pour te faire renoncer à tes résolutions. Dieu t'a favorisée, filleule; et ne serait-
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ce pas aller contre sa volonté que de rendre inutiles tant de dons précieux ?
Ta tante affectionnée, A. DU Rinceau.
LIA A MADAME DU RINCEAU
Paris.
Mais, chère tante, mon immolation ne profiterait à personne ! Si vous me croyez parfaite, c'est que vous ignorez mes misères. Comment pourraisje remplir le programme que vous me présentez clans l'état de malaise où je suis sans cesse, moi que le plaisir et la peine ébranlent également ? Je suis esclave de mille susceptibilités, sauf celles de Tamour-propre cependant, et je ne puis les vaincre, même par la prière î Si mes regards se heurtent à des angles trop répétés : s'ils sont éblouis par une lumière ou des couleurs trop éclatantes, je soulTre. Je suis vulnérable aux moindres négligences des gens que j'aime, et une partie de mes forces est employée à dissimuler cette faiblesse; c'est bien là une des principales raisons qui me font fuir le mariage. Vousignorez, marraine, mes défaillances dans la pratique des moindres vertus : par exemple, il me faut un courage que je ne trouve pas
toujours, pour affronter les gens vulgaires. Le langage et les émanations des pauvres que j'assiste offensent mes puériles délicatesses, et je dois me faire forte pour aller à eux, tandis qu'Eve y court avec élan. Quand je sens les atteintes de cette lâcheté, j'élève mon âme à Dieu, source inépuisable de courage et débouté. Enfin, que vous dirai -je? si j'ai quelques rares instants de paix avec moi-même, l'idée que cette quiétude n'est due peut-être qu'à un sentiment d'orgueil vient me tourmenter aussitôt. Comment voulez-vous que je ne sois pas préoccupée de mes imperfections quand je les sens si bien !
Vous connaissez toute ma tendresse pour ma sœur : eh bien ! cette affection si profonde ne me donne plus un bonheur sans mélange. Son mari réclame la meilleure partie de son cœur, et, certes, je n'en suis pas jalouse; mais faisons-nous quelque retour sur notre passé de jeunes filles, je sens toujours M. de Mizeray entre nous, et j'en souffre plus que je n'ose vous le dire; ^qu'Eve n'en sache rien, surtout!) je suis loin pourtant de me joindre à ceux qui reprochent injustement auxfemmesleur incapacité à ressentir la véritable amitié; car je comprends fort bien qu'une fois mariées, elles ne sauraient donner entièrement leur cœur et surtout leur confiance à une amie.
Comprenez-vous maintenant, ma bonne tante, que, dans mon indigence, je sois tout à fait im-
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propre à celte vie à deux où la femme doit donner infiniment plus qu'elle ne reçoit ? La vie active n'est point de mon fait : je ne suis qu'une pauvre rêveuse qui, pour vivre heureuse de l'épanouissement que Dieu mit en elle, aurait l)esoin de la constante harmonie des choses et des gens.
Voyez, marraine, quelle triste organisation est la mienne. Qu'est-ce qu'un mari ferait d'une pauvre créature comme moi, je vous le demande?
A vous seule je dis que je ne prends point mon parti de 1 absence d'Eve. Ici, l'on croit que le temps fait son œuvre et qu'il use mou chagrin ; mais, hélas ! il est entré en moi comme ces épines qui disparaissent si bien dans les chairs qu'il devient impossible de les en extraire ; elles y entretiennent une sourde douleur qui s'avive sous l'empirede certaines circonstances. Je n'avais le cœur vraiment à l'aise qu'avec ma sœur. D'ailleurs, je ne suis pas assez forte pour supporter l'absence en général ; elle projette autour de moi des ombres fâcheuses qui dénaturent tout et me plongent en de cruelles incertitudes. Je vous en prie, ne me blâmez plus de vouloir suivre solitairement ma route en ce monde, moi qui ai le bonheur si fragile, et laissez-moi décliner la responsabilité de celui d'un mari.
Adieu, chère et bonne tante; que ne suis-je forte comme vous!
Lia Thurin.
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