‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 16 sur 56 · XXX II · texte numérisé non relu

XXX II

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Ah ! chère tante ! vous ne Taviez que trop bien prévu ! la sérénité de mon ciel sur lequel il nie semblait impossible qu'un nuage put jamais s'élever, s'est enfin troublée ; les déceptions sont venues et m'ont enlevé toute ma sécurité. Non pas que mon mari ait perdu une seule des perfections qui vous ont trouvée incrédule, loin de là ! Chaque jour me fait découvrir en lui des raisons de le chérir davantage. Mais, ces perfections, il ne les rapporte pas toutes à moi, et je ne suis plus seule à en jouir. Cette ridicule métaphore de la lune de miel seraitelle donc juste?

Les embarras inséparables d'une importante installation : la nécessité de me faire connaître avantageusement de ma nouvelle famille : les visites à faire et à recevou' : les dîners et les fêtes donnés à l'occasion de mon arrivée à Nancy, et enfin l'incident du mariage refusé par ma sœur, tout cela avait détourné mon attention des modifications

que le temps apportait à raffection de Silas, et cette première année s'était écoulée sans secousses. Mais aujourd'hui que notre vie se régularise et qu'elle prend l'allure qu'elle doit conserver désormais, je m'aperçois avec effroi que je n'occupe plus exclusivement l'attention ni le cœur de mon mari. Il a des satisfactions et des ennuis dont je ne suis pas la cause, et chaque jour je lui vois remplir avec empressement des devoirs auxquels je reste étrangère. Il s'ensuit que dans les heures de solitude résultant de cet état de choses, j'analyse curieusement mon existence actuelle, si différente, hélas ! de celle que m'offraient mes rêves de jeune hlle! je songe à ce passé déjà si loin de moi, et je me demande avec amertume où sont les instants si doux et si bien remplis qui suivirent notre mariage ! Je suis obligée de reconnaître que les sujets de conversation nous manquent souvent, et mon mari s'endort quelquefois après dîner, soit de fatigue, soit d'ennui. Je n'ai pas autrement à me plaindre de lui, toujours parfait et prêt à faire tout ce qui peut me plaire, et pourtant je suis mécontente!

Marraine, si c'est là le bonheur conjugal tant vanté, j'ai peine à l'accepter comme tel. J'ai boudé, j'ai simulé la froideur avec M. de Mizeray, je Fai trouvé d'humeur aussi ('f}alc et aussi affectueuse que dans nos bons jours, avec une nuance pater-

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nelle de plus dont j'ai été blessée; car enfin, je ne suis plus une enfant! Je sais bien que dans les désaccords du ménage tout le tort retombe sur la femme; mais, quant à moi, je n'ai rien à me reprocher : j'aime Silas de toutes les forces de mon àme, et je suis fière de porter son nom qu'il a su rendre honorable et respecté. J'ai une foi implicite en son amour, et cependant je ne suis pas satisfaite! Je suis remplie d'une vague inquiétude, et, sans la certitude d'être mère bientôt, je ressentirais un vide affreux et tomberais dans le découragement.

Dites-moi, ma tante, comment il se peut faire que mon horizon s'assombrisse ainsi sans que je puisse dire de quel côté vient l'orage? Le mariage ne serait il donc pas en réalité cette fusion morale entière, absolue, que nous rêvons toutes en donnant notre main et notre cœur à l'homme que l'on nous a choisi? Combien est courte cette phase charmante et pleine de poésie, où notre mari oublie l'univers à nos pieds!... Bien certainement, aujourd'hui, je ne presserai plus Lia de se marier.

C'est à vous, marraine, que je m'adresse pour avoir la solution de ces questions si graves; car ma pauvre mère, avec sa frêle santé, serait trop vivement affectée si elle savait mon bonheur aussi profondément troublé. Ayez pitié de mon anxiété;

assisiez-moi de vos conseils; vous aurez un nouveau droit à toute ma reconnaissance.

Votre affectionnée filleule, Eve de Mizeray.

MADAME DU RINCEAU A MADAME DE MIZERAY

Nohan.

Ma pauvre enfant, tu t'étais fait une part trop belle dans cette existence à deux, et quelque dur qu'il te puisse être de Tentendre dire, il est vraiment heureux que cet enchantement réciproque ait pris fin, car c'eût été Tannihilation de toute vertu en vous. Cherche de bonne foi dans tes souvenirs, et dis-moi si, pendant cette phase amèrement regrettée, tu as sérieusement pensé aux personnes qui t'aiment et au prochain qui souffre? Tu n'as pas même eu conscience du chagrin qu'éprouvèrent ta mère et ta sœur en se séparant de toi ! Tu étais si enivrée de ton bonheur que tu voyais tout travers son prisme brillant, oubliant ainsi que, pour nous autres femmes, il n'est solide et durable qu'autant que nous savons le faire rayonner autour de nous.

Ma chère nièce, le dépit que tu ressens de n'être plus l'unique objet des pensées de ton mari, le seul

mobile de ses actions, prouve combien ton affection pour lui manque de désintéressement et ton cœur de générosité. Au lieu d'être heureuse et fière de donner plus que tu ne recois, tu t'en montres blessée, et tu voudrais M. de Mizeray reconnaissant du moindre de tes sacrifices. Ne sens-tu donc pas que ces sourdes exigenc'fes manquent de délicatesse et t'amoindrissent à ses yeux? Il a bien raison de te traiter en enfant : autrement, il le trouverait trop coupable envers lui. Comment as-tu pu descendre à simuler la froideur pour l'effrayer! O ma chère Eve, que ce manège est bas! il enlève toute dignité à la femme qui l'emploie, et les succès qu'elle peut lui devoir portent des fruits amers. En pleurant à l'écart, tu manques à la confiance que tu dois à M. de Mizeray. et tu détruis votre intimité dont elle était le charme en même temps que la force. Sache bien qu'il n'y a ni repos ni bonheur en ménage sans une confiance absolue; elle seule amène cette fusion que tu demandes. N'oublie jamais que la femme doit donner beaucoup et toujours^ sans exiger le moindre retour; si elle l'obtient, qu'elle en soit reconnaissante.

Je ne saurais trop te dire combien je suis effrayée de voir ton bonheur aussi compromis, prêt à t'échapper même. En le plaçant dans tes satisfactions personnelles, tu as failli à la mission de dévouement que le ciel nous a départie, voulant qu'il n'y ait.de

felicilé réelle pour nous que dansTacconiplissement de nos devoirs. Or, Tun des plus pressants qui nous soient imposés, c'est de réchauffer le cœur de nos maris pour les garantir des atteintes morbides du dehors. Sainteprotection, toutintime etmystérieuse î

Le mariage est un état si austère, que le moindre sentiment égoïste chez la femme en détruit la sainteté. Gomment une personne de ta valeur n'a-t-elle pas compris que la vie d'un homme ne peut être resserrée dans les limites de la tendresse conjugale? qu'elle a besoin d'être plus sérieusement intéressée ? Laisse donc M. de Mizeray s'occuper de tout autre chose que des satisfactions de ton cœur; renonce une bonne fois à tes rêves de jeune fille; aborde iranchement, eu femme vaillante, la vie dans toute sa réalité, sans tourner la tète vers cet Eden à jamais fermé pour toi. Lutte éuergiquement contre ces désenchantements inévitables, et surtout aie assez d'humilité pour admettre en principe qu'une femme ne doit pas absorber à son profit toutes les lacultés de son mari. Tu as été tant soit peu gâtée sous le toit paternel, filleule; il le faut expier le facile bonheur dont on t y entourait.

N'avais-je pas prédit que mes sermons le soi nient encore nécessaires? et comme tu ne peux douter qu'ils soient dictés par la plus franche affection, espérons qu'ils ne resteront pas sans eflicacilé.

A. Dl RlXCKAl'.

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