‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 18 sur 56 · LK LIVRE · texte numérisé non relu

LK LIVRE

MADAME DU RINCEAU A MADAJIE DE MIZEUAY.

Nolian.

Certainement, ma chère Eve, je ne t'épargnerai pas mes avis dans la crise très-grave que tu traverses, crise qui se résout si fatalement pour la plupart des jeunes femmes.

Je te rappellerai d'abord que tu as à ta portée tous les éléments d'une félicité durable. Ton maii est aimable et tendre; la fortune te permet mille jouissances en dehors de celles que tu trouves à soulager la misère, et ta position sociale est excelleiile. N'y aurait-il pas folie insigne à te jeter dans un monde de chimères, quand celui des réalités te présente de si précieux avantages? En persévérant (hiiis la voie où tu t'étais engagée, tu Fusses devenue tout à fait impropre à élever ta famille et à lui donner l'exemple, et tu n'aurais pu acquérir cette belle renommée de la femme fermement asservie à ses devoirs, précieux héritage qu'une bonne mère lègue a ses enfants.

jNc t'ajjuses donc pus ainsi, ma chère; M. de IMizeiay n'a pas changé ccjmnie lu persistes à le croire; son amour pour toi domine toujours ses autres' sentiments ; mais il se manifeste sous une forme nouvelle. 11 te veut riche et heureuse. En s'occupant activement de tout ce qui peut ajouter à sa considération et à sa fortune, il croit, et avec raison, te prouver combien tu lui es chère ; il serait bien surpris vraiment, s'il apprenait que tu trouves à redire à sa façon d'agir. Rassure-le promptement, mon enfant, en revenant à ta sérénité première, ^ois prévenante et accueille-le toujours le sourire aux lèvres. Les hommes sont fort sensibles à mille soins délicats dont ils seraient bien incapables eux-mêmes. Le premier devoir d'une femme est de donner la plus grande somme de bonheur à son mari, dùt-elle y sacrifier ses pen- . chants et y appliquer toute son inteUigence.

Que parles-tu de beau poëme! Eve, la belle, la grande poésie du mariage, c'est la fusion complète, absolue, de l'être physique dans l'être moral, si l)ien que ses exigences et ses mfirmités, ses vulgarités même en soient abolies.

Adieu, chère insensée. Sache donc être heureuse ! et rien ne l'est plus facile pour peu que tu y mettes de bon vouloir.

Amélie du Rinceai;.

LIA A >fADAME DU RINCEAU.

Paris.

Marraine,

Eve, arrivée depuis huit jours seulement, vient (le nous donner un beau petit garçon, et la joie que nous cause cet heureux événement serait extrême si ma sœur ne s'obstinait à nourrir son enfant. Je serais bien du même uvis qu'elle, car elle a une excellente constitution, et sa santé fut toujours parfaite; mais papa dit qu'elle se laisse trop facilement impressionner, et que son lait sera troublé par le moindre cri du pauvre petit qui deviendra victime de cet amour mal entendu.

Ma bonne mère hasarde tout doucement quelques observations que papa appuie de raisons excellentes. Eve les combat en regardant son mari qui semble l'approuver tacitement; et, forte de celte approbation, elle s'affermit dans sa résolulion qu'elle a déjà mise à exécution. Le courage nous manque à tous pour troubler cette joie (jui

DES JETIXFS FILLES. 10:i

tient (lu délire. L'on compte ici que vous, qui n'en êtes pas témoin, vous emploierez votre influence sur la jeune enthousiaste pour la faire n'noncer à une entreprise dont le résultat pourrait être si fâcheux pour Fenfant. Nous espérons beaucoup de votre intervention, cFautant phis que ma sœur dit vous avoir de i^randes obligations. Eve restera ici pendant deux mois, chère tante ; que ne pouvez-vous venir voir cette adorable petite créature! c'est le plus bel enfant qui puisse exister, et malgré ma partialité pour sa mère, je lui en voudrais beaucoup de compromettre le développement de ce cher ange.

Tout le monde ici ^ ous envoie les meilleurs souvenirs, et moi, ma tante, je vous embrasse tendrement.

Lia Thurin.

M)k l.K L1\RF.

MADAMï: du rinceau a madame de M1/.ERAY.

IV voilà chargée (Fune grande responsalûlité, ma filleule, et désormais tu ne l'appartiens plus. L'abnégation, le renoncement, Timmolation même, ces vertus d'une pratique si difficile dans les autres circonstances de la vie, vont devenir pour toi la source de jouissances ineffables. Mais comme tout ce qui tient à l'humaine natiire porte un cachet d'imperfection, Famour maternel qui fait notre gloire!, notre seule el vraie supériorité, est cependant sujet à erreur. Aussi ai-je appris sans élonnemenl, mais non sans peine, que tu dévies déjà de la ligne où il aurait dû te maintenir. Tu te fais un devoir riijoureux d'allaiter ton enfant sans examiner comment le pauvre petit pourra s'en trouvei*. Es-tu bien sûre, Kve, de ne pas l'echercher une satisfactiiJU personnelle en t imposant cette tache? n'y a-t-il pas là tnicore une illusion de conscience? Illusion dangereuse entre toutes.

Ma chère amie, ii ne suffit pas d'aimer ses en-

DRS JRIJNF.S I ILLRS. lO-i

iaiits, il faiil encore que eel amour leur soit profitable. Tu n'as jamais réfléchi à TefTet de réducation qui, en surexcitant nos facultés, augmente notre aptitude à la souffrance. Pour qu'une femme du monde puisse nourrir sans inconvénient pour son nourrisson, il faut qu'elle ait une solide organisation, une imagination calme surtout. Et ce n'est pas par là que vous brillez, chère rebelle! Aussi étes-Yous moins propre qu'aucune autre à remplir celte haute fonction sans compromettre Tavenir de votre poupon qui, de fort qu'il était en naissant, deviendra frêle et chétif. Comment pourras-tu lui donner un lait nourrissant dans l'état d'ébranlement nerveux où tu es perpétuellement, et que ses cris augmenteront encore? Veux-tu donc le condamner à traîner une vie languissante et inutile? Ne désires-tu pas qu'il tienne dignement sa place en ce monde? Et comment le pourra-t-il faire s'il manque de force et de santé ? car Fàme et l'intelligence ne pouvant se manifester que par les organes mis à leur disposition, resteront inactives si ces organes sont défectueux; sans compter la piie des nécessités à quoi réduit l'étal maladif : celle d'être sans cesse occupé de soi-même.

Tout cela est bien grave, ma nièce, et luérile qu'on y pense. Suis donc les conseils de personnes dont lu ne saurais suspecter les lumières ni la tendresse. Fais-toi suppléer dans les soins que réclame

ce premier âge par quelque bonne grosse nourrice, que le trop d'esprit n'incommodera pas. En la gardant auprès de toi, tu gouverneras ton enfant à ta guise, et lui aura le bénéfice de tes soins éclairés en même temps que celui d'un lait sain etabondant . Ménage tes forces pour le temps où il faudra développer l'esprit et le cœur de ton fils et féconder son âme ; devoir autrement rigoureux que celui de l'allaitement, et qu'il est bien plus dangereux d'abandonner à des mains étrangères !

Adieu, bienheureuse mère; que le ciel t'inspire! Mais, crois-moi, ne place pas un remords dans ta vie, cela fait trop de mal.... car, vois-tu, là où il y a faute, il y a nécessairement souffrance. Dieu Ta ainsi réglé dans sa sagesse; et plus l'àme est foncièrement honnête, plus cette souffrance est vive.

A. DU UlXCEAI .

MADAME DE MF/ERW A MADAME HIJ RINCEAU

Paris.

Oliî pour cette fois, ma tanle, je ne ine rendrai pas à vos conseils. Vous me le pardonnerez, je l'espère, et ne m'en croirez pas moins touchée de votre sollicitude. Mais ne comptez pas que jp cède jamais à une étrangère le droit d'allaiter mon enfant. Me priver de ce bonheur serait un sacrifice au-dessus de mes forces; et d'ailleurs ma conscience est en repos, ayant pour moi l'assentiment de mon mari.

Gomment, marraine, vous voudriez me voir renoncer au doux privilège dont jouit la plus pauvre des femmes! et cela sous le prétexte spécieux du dérangement possible de ma santé ! En quoi donc compromettrais-je celle de mon fils en lui donnant un lait pur de tout mauvais germe, avantage dont une nourrice ne m'offrira jamais la certitude? Et c'est vous, vous, ma tante, qui m'engagez à me priver des premières caresses de mon petit Rémi !

J08 LK LIVRK

qui me tlénlr/ le dioil iVapaiscr ses cris et do culmer ses souffrances! vous si dévouée à vos enfaïUs dès leur premier jour ! C'est là une véritable aberration, permettez-moi de vous le dire, avec tout le respect que je vous dois. Oh ! ne craignez pas que je décline la responsabilité de mes actes en me reposant sur le témoignage de ma conscience. Je me sens les forces nécessaires pour m'occuper de mon fils dans toutes les phases de son enfance, quelque pénibles qu'elles puissent être. N'en serai-je donc pas trop tôt privée quand les nécessités de fédution viendront le ravir à mon influence ?

Du reste, marraine, tranquillisez-vous : le petit Rémi n'a pas encore crié, quoiqu'il ait bientôt un mois, et il dort toute la nuit ; je puis donc le nourrir sans grande fatigue. Comme il me fait bien comprendre que la tendresse que Ton ressent donne plus de bonheur que celle que l'on inspire !

Vous voyez qu'il porte le nom vénéré de mon père qui est son parrain. N'est-ce pas d'un excellent augure? 11 lui ressemblera, soyez-en sùie, et comme lui saura commander l'estime et le respect.

Je n'ai ])u retenir un sourire eu lisant vos recommandations ù l'endroit du remords, pauM'e marraine ! comme si vous saviez ce que c'est quun lemords, et quel tourment il peut donner !

Vous ne me garderez pas rancune, dites, chèr(?

DKS JRUNKS FILLES. 109

tante? et cette petite réijellion ne me privera pas de vos conseils à l'avenir, je vous le demande en

grâce.

Eve de MiztiiAV.

Page 1