‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 19 sur 56 · XXX IX · texte numérisé non relu

XXX IX

Gi:ORGl>E THIJRIN A MADAME DU RIISCEAL.

Orléans.

Ma tante, ma bonne tante, venez à notre aide, je vous en supplie ! Vous seule pouvez tenter de fléeliir mon père. Si vous n'avez pitié de mon frère et de moi, c'en est fait de notre bonheur! Gustave per:! la tète et parle de sVngager; et moi, mon Dieu! que deviendrai-je? Ma pauvre mère qui ne sait que pleurer devant la terrible inflexibilité de son mari, ne saurait nous être d'aucun secours. Ployée depuis longtemps sous ce joug de fer, elle y est si bien façonnée qu'elle n'en sent plus le poids. Elle se désole avec nous sans bien comprendre pourquoi, tant il lui semble impossible que mon père puisse errer en quoi que ce soit.

Mais je m'aperçois que, dans mon trouble, je ne vous ai point encore fait connaître la cause de mon désespoir; excusez-moi, ma clièrc ta me.

Hier, mon |)èr(' nous lit appeler^ Gustave et moi. En nous rentlani a cet appel insolite, le cujiir nours

battait a tout rompre ; car nous somines fort gênés en sa présence. Il signifia Tordre à mon frère cVentrei' clans le commerce, dont il allait faire Fapprentissage dans un magasin d épicerie en gros. Le malheureux garçon fut atterré, lui qui étudiait avec tant d'ardeur pour entrer à Saint-Cyr! Il essaya de dire qu'il ne se sentait aucune aptitude pour le commerce. Mon père l'écouta impatiemment, puis le congédia sans ajouter un mot.

Ce fut alors mon tour. Papa m'annonça que j'allais devenir la femme de M. Vernet, notaire. En entendant cet arrêt, je fondis en larmes, et tombai aux genoux de mon père sans pouvoir trouver une parole à lui dire , tant ma désolation était grande. Il m'ordonna sèchement de me retirer, disant qu'il abhorrait les scènes. Je ne sais où je puisai le courage de lui dire que ce mariage ferait notre malheur à tous. J'étais éperdue; ce peu de mots le mit dans une si grande colère que j'en tremble encore*

Jugez, ma tante, si notre dîner fut gai! Nous gardions tous le silence et nos yeux étaient gonflés par les larmes. Mon père seul parla et ne tarit pas sur la présomption des enfants qui prétendent mieux juger que leurs pères des choses et des gens : sur les jeunes gens qui, n'avant pas le sou, préfèrent parader avec Tépaulellej à gagner une honnête aisance par le tra^ail : et enfin sur les jeunes filles sans dot qui prétendent choisir leiir mari.

Je fus si blessée du ton méprisant qu'il prit en prononçant ces derniers mots, que j'en oubliai mes habitudes de soumission passive, et que je lui déclarai que le revenu des 20000 francs que m'a légués mon grand-père me suffisant pour vivre, je ne me croyais pas obligée d'épouser unhonmie que tous les honnêtes gens fuyaient à bon droit.

A ces mots, ma pauvre mère se leva spontanément et m'entoura de ses bras comme pour me défendre contre quelque danger inconnu, et regarda fixement son mari; il fut étonné de sa hardiesse, et je crus surprendre un profond attendrissement dans le regard qu'il attacha sur nous; puis il se leva de table en haussant les épaules et nous quitta.

Le soir il fallut bien iaire toilette pour recevoir cet odieux M. Vernet. Je l'observai avec la plus scrupuleuse attention, et je puis vous assurer, ma tante, que tout en lui justifie la répugnance qu'il m'inspire : son air est bas et faux, et Ton dirait qu'il ne pense qu'à machiner quelque fourberie. Je suis C(mvaincue que la fortune dont il se vante est mal ac(piise, et qu'il y aura honte à porter sou noiii.

Ayez pitié de nous, ma bonne tante, je vous en supplie; tâche/ de faire comprendre à votre frère (|u'il n'a aucune bonne raison de \iolenter ainsi deux enianls jusqu'ici soumis à sa volonté. 11 est

DES JRIINES FILLKS. 11 '.i

très-bon malgré son rnde caractère, et il nons aime beaucoup. Vous saurez vous faire écouter, vous qui êtes son aînée et qui Favez élevé. Mon bonheur est encore plus compromis que celui de Gustave; car enfin l'on peut changer d'état, mais on ne change pas de mari.... Soyez notre providence et usez de votre ascendant sur papa pour le ramener à des sentiments plus doux. Nous vous en conserverons une éternelle reconnaissance qui doublera, s'il est possible, le respectueuv attachement que nous vous portons.

Votre nièce bien désolée, Geokgine Thurin.

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