I.F. LIVRE
GEORC^INE A MADA^IE 1)1 HINCEAU.
* Orléans.
Ma chère tante,
Ainsi que vous le désiriez, j'ai sondé mon cœur avec la plus scrupuleuse attention; j'ai mis une orande bonne foi à cet examen ; je puis donc vous afTirmer en conscience que je n y ai rien découvert de ce que vous redoutez. Mais vous savez que de tout temps Eugène, le neveu de ma mère, et moi, semblions destinés l'un à Tautre. Elevés ensemble, je Tai toujours préféré à mon frère qui m'opprimait sans cesse, tandis que mon cousin prenait mou parti et me protégeait. Quoiqu'ayant quatre ans de plus que moi, il quittait volontiers ses camarades pour partager mes jeux d'enfant et se plier à toutes mes fantaisies.
A mon retour de pension, nous avons repris notre intimité fraternelle. Chaque soir il faisait la partie d échecs de mou père, et il y apportait une
patience que j'adiiiirais. Avant qu'il fût question de cet odieux mariage, il nous accompagnait toujours, ma mère et moi, dans nos promenades du dimanche, et nous parlions tous les trois de toutes choses en gens qui n'ont rien à se taire. Nous calculions minutieusement ce qui est nécessaire pour vivre modestement, et nous trouvions que le re- ^enu de son cabinet d'huissier, joint à ce que lui rapporte l'agence des assurances mutuelles suffirait, et bien au delà, pour faire bonne figure dans notre petit monde. Je disais comment je tiendrais nui maison et monterais peu à peu notre petit ménage, et Eugène trouvait que ma dot, placée dans les chemins de fer et dont le revenu serait employé à prendre de nouvelles actions, nous assurerait une modeste aisance pour nos vieux j©urs. Ma bonne mère souriait à tous ces enfantillages.
Comme mon cousin est un garçon parfait au dire de tout le monde, comme chacun vante sa loyauté et son amour du travail, je comptais bien passer ma vie avec lui dans une tranquille félicité; et je ne puis songer sans effroi qu'il me faudra être la femme de ce M. Vernet qui n'a l'air ni bon ni honnête.
Hier au soir, après son départ, mon père parla longuement de la fortune du notaire, de sa maison richement meublée, de son cheval et de son cabriolet. Contentement passe richesse^ liasaida ma
118 LE JJNRE
piluvre mère qui me voyait pleurer silencieusement. Mon père lui lança un coup d œil terrible, et, toute tremblante, elle tourna son liloir avec un redoublement d'activité.
Si jadis il y avait de fréquents orages dans notre maison, nous avions aussi nos jours sereins ; mais depuis que mon père nous a signifié si péremptoirement sa volonté, une morne tristesse pèse sur la famille ; les repas se passent en silence et nous nous fuyons pour ne pas éclater en sanglots. Eugène ne vient plus, sans doute pour ne pas se trouver avec M. Vernet qu'il n'estime pas.
Ma bonne tante, usez de toute votre influence sur papa pour détourner le coup qui nous menace. Si vous saviez combien il est cruel pour des enfants d'en venir à dmiter de la tendresse de leur père! Nous n'espérons plus qu'en vous, et encore cet espoir n'est-il pas tel, hélas ! qu'il puisse sécher nos larmes.
Votre nièce bien pénétrée de votre affection, Georgine Thurin.
xMADAME DU RINCEAU A M. THOMAS THUR1\.
Nohan.
Mon cher Thomas,
Les nouvelles que m'annonce ta dernière lettre m'ont causé une surprise extrême, car elles me semblent le renversement de tous tes projets antérieurs. Nous croyions tous que tu destinais Georgine au neveu de ta femme, brave jeune homme, fort intelligent et qui fera son chemin. Tu as donc des motifs bien puissants pour rompre le mariage sur lequel ces pauvres enfants ont du compter, puisque tu autorisais l'intimité qui régnait entre eux? Eugène aurait-il donc démérité, ou bien les jeunes gens ont-ils manqué de constance pour attendre l'instant propice à leur union?, car enfin, mon frère, il faut de solides raisons pour repousser raUiance d'un honnête îjarcon dont la conduite est irréprochable, çt que tu as toujours traité en fils.
Je ne suis pas moins étonnée de voir Gustave se mettre dans le commerce, lui si turbulent et qui ne rêve qu'uniforme et tambour depuis qu'il est au monde. Quelle idée a-t-il de s'étioler derrière un comptoir d'épicier? A quoi vont lui servir les éludes préparatoires qu'il vient de faire avec tant de zèle dans l'espoir d'être reçu cette année à Técole de Saint-Cyr, où tu étais assuré d'avoir une bourse pour lui?
Je ne comprends rien à tout cela, et j'en suis fort troublée. Donne-moi donc les éclaircissements que réclame mon amitié, cher frère, et puisses-tu me dire que tes enfants n'ont point agi légèrement dans une affaire aussi grave et qui décide de leur avenir. Dieu veuille que le caprice n'entre pour rien dans la détermination qu'ils ont prise.
Adieu, toute à toi,
Ta sœur, Amélie.
DKS JKUNKS 1-1I,LH:S. itl
XLIJI
M. THOMAS THUUIN A MADAME DU K1>CKAU.
Orléans.
Ma chère sœur,
Mes enfants n'ont point été appelés à donner leur avis sur la détermination que je viens de prendre à leur égard. En me décidant à donner ma fille au notaire Vernet, et à mettre Gustave dans le commerce, j'ai été mû par leur véritable intérêt dont je me crois meilleur juge qu'euxmêmes, et je n'ai pas d'explication à leur donner; car tu n'ignores pas, Amélie, combien je tiens à la discipline dans ma famille. Mais avec toi, ma sœur et mon aînée, je serai plus explicite.
11 est bien vrai que j'avais compté donner Georgine à son cousin aussitôt qu'il aurait la charge de son père, et je reconnais volontiers les bonnes qualités de mon neveu; aussi, la raison qui me fait rompre ce projet n'a-t-elle rien qui lui soit personnel. Tu sais que j'ai follement dissipé dans ma
i-22 LK LIVRE
jeunesse la petite fortune qui nie venait de ma mère, et je nai pu faire un mariage avantageux quand, jeune encore, ma jambe de bois m'a forcé à demander ma retraite. Ma fille n'a d'autre dot que les 20000 francs que lui a légués son grand-père. Ne serait-il pas insensé de la refuser à un parti qui, en lui donnant une grande aisance, la met sur un certain pied dans le monde, et lui sauvera ces privations de détail dont je connais toute l'amertume. Je ne puis nier cependant le trouble que me causent les larmes et la pâleur de Georgine ; mais je me roidis contre cette faiblesse, avant la conscience, en agissant ainsi, de remplir rigoureusement mon devoir.
Quant à mon fils, j'avoue que j'aurais été satisfait de lui voir porter l'épaulette : mais, ne pouvant rien ajouter à sa solde, dois-je, en le laissant •suivre sa vocation, le condamner à la pauvreté et aux humiliations qu'elle traîne après soi? N'est-il pas préférable de le mettre à même d'acquérir par son travail une petite fortune pour ses vieux jours? Et j'ai la certitude qu'il deviendra l'associé du négociant chez lequel je le place.
Tu ne saurais me blâmer, Amélie, toi qui après avoir connu l'aisance en es maintenant réduite à une grande gène. Aussi, je te déclare que ma résolution est inébranlable, et je l'appuie sur un autre motif encore : l'esprit de famille s'affaiblit tous les
J3ES JEUNES FILLES. it.î
jours, et les liens qui unissent les proches entre eux semblent prêts à se dissoudre. Bientôt les pères seront étrangers à leurs enfants, les sœurs à leurs frères. Il faut attribuer ce malheur, un des plus grands dont une société puisse être affligée, au relâchement de la discipline intérieure dans chaque maison. Si le chef savait se faire craindre en maintenant tout son monde dans un grand respect, les choses en iraient bien mieux. C'est ainsi que j'en ai toujours usé chez moi où personne ne s'est jamais avisé de me faire de l'opposition. Tu verras, dans les circonstances actuelles, quels bons fruits portera le respect de l'autorité paternelle !
Adieu, ma chère sœur; je désire que ces explications de ma conduite aient ton approbation, car je te tiens pour une femme de grand sens.
Ton frère aifectionné, Thomas Thuri.n.