‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 23 sur 56 · LE U\?.E · texte numérisé non relu

LE U\?.E

l)ien délicat, mon trère, et tu assumes une efTiayante responsabilité, songes-y bien!

Gomment peux-lu t'abuser au point d espérer que ton fils réussira dans une protession pour laquelle il n'a réellement aucune aptitude? Ne crains-tu pas que, bouillant comme il Test, il ne cherche à noyer ses ennuis dans les excès? Enfin, mon ami, tu as deux enfants exempts de cet amour effréné de l'argent qui altère les meilleures natures, véritable plaie de ces temps-ci, et tu veux le leur inoculer! Frère, j'ai peur que tu ne voies pas le devoir là où il est. C'en est un pour moi, et même très-rigoureux, d'appeler ton attention sur les inconvénients que je te signale. N'oublie pas que l'instant où nous sommes jugés par nos enfants arrive tôt ou tard

Mon cher Thomas, je finis en te suppliant de te départir de cette roideur de caractère que j'ai tant et si inutilement combattue dans ton enfance; elle attirerait infailliblement le malheur sur toi et les tiens.

Ta sœur affectionnée, A. DU Rinceau,

DKS JWINF.S FILLES. liT

MADAME DE MIZERAV A MADAME DU RIXCEAL.

Nancy.

Chère tante,

Je me suis réservé le plaisir de vous apprendre que le ciel m'a donné une adorable petite fille. Tranquillisez-vous : je n'ai pas entrepris d'allaiter ce nouvel enfant, l'expérience ne ni'ayant que trop prouvé l'excellence de vos conseils et le tort que j'ai eu de ne pas les suivre. Je ne saurais me dissimuler que la santé de mon pauvre petit Rémi laisse fort à désirer, et qu'elle eût été tout autre si je l'avais confié a une bonne grosse nourrice. Je n'ai pas su éviter l'écueil que vous me signaliez : le moindre cri de l'enfant me bouleversait, et les émotions incessantes altéraient mon lait. Mais, hélas! je ne m'en suis rendu compte qu'après avoir sevré; car, tant que j'ai nourri, la passion qui s'abritait derrière le devoir était si vive, que le cher ange me semblait tout aussi fort, tout aussi

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irais qu'aucun autre enfant de son âge. O marraine, la conscience a d'incroyables subslilités ! ou plutôt Fesprit met au service de nos désirs mille ruses qui lu forcent de pactiser avec eux î J'avais une idée confuse du mal que je faisais au pauvre petit en continuant à le nourrir : je m'accusais d'égoïsme, et j'avais une vague perception de la responsabilité qui pesait sur moi. Mais une voix éloquente plaidait dans mon cœur eu faveur du sçntiment qui me guidait, taxant mes remords d'exagération, et j'écoutais complaisamment cet avocat subtil en dépit des murmures de ma conscience. Ma tante, qu'il faut donc être fort et sûr de soi pour se poser ainsi en face de son penchant et le maintenir dans de justes bornes! Cette double maternité a pu seule me faire croire à ce miracle do l'amour maternel qui augmente d'intensité en )'aison directe du nombre des enfants. Ah! ma tante! comme j'aime bien mieux ma mère, et comme je sens plus vivement le prix de ses soins depuis que je suis mère à mon tour !

Quelle merveilleuse corrélation existe entre les sensations de la mère et celles de son enfant quand elle le nourrit! Je m'éveillais toujours au moment précis où Kémi allait pousser son premier cii. Jl n'en saurait être ainsi de la meilleure nourrice. Je m'en suis convaincue auprès de celle de ma fille qui couche dans nion cabinet, dont la porte reste

toujours ouverte. Cette femme ne laisse jamais renfant crier deux fois; mais il faut quelle soit éveillée par son nourrisson.

Cet allaitement de mon fils si nettement improuvé par vous, marraine, m'a donné de très-grandes jouissances mêlées à beaucoup d'amertumes*, il devait en être ainsi puisque j'étais en faute. La moindre altération dans sa santé me jetait en des angoisses extrêmes. Tout en lui me devenait un sujet d'inquiétudes, même son paisible sommeil qui, parfois, me causait des terreurs folles. Car la nuit, tourmentée de craintes vagues, je dormais mal. Comment oser vous dire que je me levais alors pour m'assurer si l'enfant respirait encore ! et trop souvent (ah ! matante, absolvez-moi!), quand son sommeil était si protond et sa respiration si calme que je ne l'entendais plus, j'éveillais le pauvre petit pour me convaincre qu'il était bien encore de ce monde! Cette absurde préoccupation a duré jusqu'à la naissance de ma fille, laquelle a pacifié mon cœur et calmé cette espèce de folie. Je ne crois pas aimer Rémi davantage depuis que j'ai sa sœur, mais bien certainement je l'aime mieux. O marrame, quel doux avenir ces enfants me préparent ! comme ils me rendront ces trésors d'affection que je leur prodigue avec tant de bonheur î

Mais hélas! ainsi que vous me l'avez prédit, le remords s'est logé au plus profond de mon cœur,

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et pour toujours! J'en sens Faiguillon chaque fois que je vois les grands yeux mélancoliques de mon fils attachés sur les miens. Vous aviez raison de le dire, ma tante, cela fait mal, bien mal! Ne viendrez-vous donc jamais voir ma petite famille, chère marraine? Mon garçon, bien qu'il n'ait que deux ans, est vraiment un enfant remarquable, toute vanité maternelle à part. Quand je lui parle, on dirait que mon âme passe en lui pour éveiller la sienne. 11 tient ses beaux yeux fixés sur les miens, et il ne me quitte jamais sans que j'aie constaté un progrès dans le développement de sa jeune intelligence. Que de fois, veillant auprès de son berceau, j'ai fouillé l'avenir afin d'entrevoir la destinée qu'il lui réserve ! Il est beau, il est intelligent, et sera bien certainement un homme distingué. (De grâce, ma tante, ne riez pas !)

Donnez-moi Fespoir de vous voir bientôt, et laissez-moi vous embrasser tendrement.

Eve de Mizera\ .

MADAME DU RINCEAU A MADAME VERNET

Nohan.

Eh bien, Georgine, nous n'entendons plus parler de toi ni des tiens depuis ton mariage. N'as-tu donc rien à dire à la confidente de tes peines qui a tout fait pour qu'elles te fussent épargnées? Je t'avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur l'état de ton âme et sur la manière dont tu acceptes la vie qui t'est faite. Ta répulsion pour M. Vernet a-t-elle cessé devant ses bons procédés? Espères-tu pouvoir l'aimer un jour? Enfin, ton existence estelle coulante, sinon heureuse?

Parmi les écueils dont-v tu es environnée et que tu sauras éviter, j'en suis convaincue, grâce aux principes rigides dans lesquels tu as été élevée, il en est un pourtant où viennent échouer bien souvent les plus honnêtes femmes dans ta position. Je veux parler de l'irrésistible besoin de confier le malaise du cœur à des amies du même âge que soi et qui, sans calme et sans prudence

dans leurs conseils, sans discrétion dans leur intimité, compromettent la dignité de la pauvre femme qui leur donne sa confiance. Prends-y bien garde, ma chère î Ne te laisse pas aller au besoin décevant de consolations quelconques ! Ne recherche que celles qui aident à ton courage au lieu de l'amollir. Si tu veux déverser le trop plein de |

ton cœur, que ce soit dans celui de ta mère ; ou si 1 tu crains de l'affliger, viens à moi que tu trouveras toujours prête à t'écouter avec alTection. Tu seras ainsi bien certaine de ne pas avoir à subir cette pitié, tant soit peu moqueuse^ d'amies mieux partagées que toi; pitié qui, alors qu'on la recherche, enlève toute dignité au malheur. Je sais qu'il faut être fort pour souffrir sans se plaindre : et ce n'est pas la vertu de ton âge. Viens donc à moi avec abandon, ma chère enfant, sûre de trouver auprès de ta famille toutes les sympathies et le •econfort dont tu as besoin. Yois-tu, Georgine, les parents sont solidaires et ont le même honneur à soutenir : ce qui fait la force des liens de la famille et en rend les relations si sûres. Quelque rares que soient les rencontres, l'intimité se reprend toujours au point où on l'avait laissée; et l'absence, tant prolongée soit-elle, ne rompt jamais cette chaîne sacrée qui unit les gens du même sang. Voilà pourquoi les mésintelligences qui surviennent entre parents sont blâmables par-dessus toutes les autres.

Adieu, ma Georgine ; il me semljle impossible que tu n'aies pas besoin cVépancher ton cœur depuis bientôt six mois que tu es mariée. J ai cni devoir attendre jusqu'à ce jour tes con6dences; mais puisque tu semblés ne pas oser m'en faire, je les sollicite pour te donner les conseils rlont tu peux avoir l^esoin ; car j'ai pour toi une citfectinn toute maternelle.

Amélie du Piixceait.

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MADAME VERNET A MADAME DU RINCEAU

Orléans.

Mon Dieu ! ma bonne tante, je n'ai pas un seul instant méconnu votre douce sympathie, ni oublié votre chaleureuse assistance ; mais, avant de vous écrire, je voulais voir clair en moi-même. Puis, en formulant mes chagrins, je craignais d'afifaiblir mon courage; car, il faut bien le reconnaître, je n'ai guère qu'une force d'inertie ; je commence pourtant à me plier sans révolte intérieure aux exigences de ma position que j'envisage avec plus de calme.

Je n'ai rien à reprocher à M. Vernet qui n'a pas plus d'affection véritable pour moi que je n'en ressens pour lui; car, ma tante, je ne l'aime pas plus qu'au premier jour; il y a en lui quelque chose que je ne saurais bien définir, mais qui me repousse invinciblement. Je n'ai point à me plaindre de ses procédés ; seulement je me demande ce qui a pu le pousser à prendre une pauvre fille comme moi, et je ne trouve que l'honorabilité

de notre famille et le poste éminent qu'occupe mon oncle pour l'y avoir déterminé.

M. Vernet fournit amplement à la dépense de la maison que je dirige avec le plus grand ordre. Vous savez si j'étais à bonne école chez mon père! chaque fois que je lui présente mes comptes il en paraît satisfait. J'ai une pension plus que suffisante pour ma toilette, qu'il veut soignée pourtant : je n'ai point à rendre compte de cette somme, ce qui me permet quelques libéralités. Je ne vois guère mon mari qu'aux heures des repas, et quelquefois le soir, quand il amène ses amis; enfin nous allons au spectacle deux fois par semaine; alors il me laisse dans une loge et va parler à ceux de ses clients qui se trouvent là. Mais, que sont tous les agréments quand l'affection ne se trouve pas au foyer domestique ?

J'ai positivement refusé d'aller dans le monde où M. Vernet m'a présentée, et je vois que cela l'arrange fort. Je suis jeune, naturellement fort gaie, et l'excitation des salons aurait pu m'entraîner à quelque inconséquence regrettable et qu'on n'eût pas manqué de mal interpréter. Qui donc croit aux bonnes intentions de la femme que ne protège pas le saint amour conjugal î

Ma tante, j'ai fait bien des réflexions depuis six mois, et elles me tiennent lieu d'expérience. Les journées sont longues, passées ainsi clans la soli-

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tilde de ma chambre! si longues que pour ne pas me laisser dominer par mes tristes pensées, je me suis remise à Faquarelle; puis M. Vernet m'a donné le meilleur maître de piano de la ville; il exige que je travaille et que j'aie unta/e/tt. Le soir, quand ses amis sont au salon, il me fait chanter ou bien exécuter quelque brillant morceau pendant qu'ils jouent un jeu d'enfer; ensuite je leur sers du punch et du vin chaud. Mais, en dehors des politesses d'usage, ces messieurs me laissent travailler tranquillement dans un coin, et j'en suis bien-aise; car il n'y a pas parmi eux une seule figure qui me revienne. Ils parlent entre eux une espèce d'argot que je ne cherche pas à comprendre. En somme, je crois qu'eux tous, aussi bien que M. Vernet, me prennent pour une sotte, et je ne fais rien pour détruire cette opinion qui me vaut une certaine indépendance. Mon père se mêle quelquefois à tout ce monde-là qui est incapable d'apprécier ce qu'il vaut. Je le surprends, par instants, étudiant ma physionomie avec une sollicitude inquiète; car il sent bien que je ne suis pas là dans un milieu convenable; mais, en me voyant si calme, il reprend sa sérénité. Pauvre père ! il a mis liien des épines dans mon chemin et j'userai ma vie à l'en débarrasser. Il a cru faire pour le mieux, et je respecte trop son illusion pour lui donner jamais le cha^rm de croire qu'il ait pu se tromper.

Rassurez-vous, ma tante, je n'ai pas de confidentes. Mes amies qui n'ignoraient pas dans quelles tristes dispositions je me mariais, m'ont peu à peu délaissée, ne me trouvant pas, apparemment, assez expansive avec elles. J'ai été trop follement railleuse moi-mênie, pour livrer le secret de mes ennuis à ces jeunes têtes qui gouvernent si mal leur cœur, lequel vaut mieux, assurément. D'ailleurs, je suis bien trop fière pour rechercher la compassion d' autrui.

A vous seule, ma chère tante, j'ouvre mon cœur, ne voulant pas y laisser lire maman, de peur d'ébranler sa foi implicite en l'infaillibilité de son mari; je préfère m'imposer une plus grande contrainte, à troubler la quiétude de sa vie tout absorbée en celle de mon père.

Adieu, ma tante; priez pour moi : demandez à Dieu qu'il m'accorde la force de soutenir ces épreuves qui ne cesseront qu'avec ma vie. Si seulement je pouvais avoir un enfant !...

Croyez, je vous prie, à ma gratitude et à mon tendre attachement.

Georgine Vernet.

P. S . — Mon frère n'a pas mon courage et son irritation est toujours extrême. On est content de lui cependant, et on lui témoigne beaucoup de confiance dans la maison où il est.

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Nancy.

Ma bonne tante,

J'apprends deux nouvelles à la fois, l'une qui nie comble de joie et l'autre de tristesse. Vous venez de faire un bel héritage, et vous souffrez beaucoup d'un érysipèle à la jambe. Que je vous plains donc en cette circonstance de vivre seule ainsi , détachée de toutes choses, sans la moindre distraction du dehors ! Vous voilà retenue dans votre chambre solitaire, précisément à l'époque où la campagne revêt tous ses charmes. Seule toute la journée Mais c'est affreux! il faut une âme forte

comme la vôtre pour supporter cette claustration, et je vous admire comme je vous aime, du fond de mon cœur.

Comme c'est bien, à votre vieille marraine, d'avoir réparé l'injustice du sort envers vous qui méritez toutes ses faveurs au contraire ! Vous voilà donc

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riche enfin ! ou plutôt ce sont vos fils qui vont l'être.

Marraine, j'aurais bien quelque chose à vous dire à ce sujet, mais je ne Tose, de peur de vous offenser; vous ne pourriez cependant croire que j'en eusse jamais Tînteution; n'est-ce pas, ma tante ? Je vais donc vous dévoiler toute ma pensée : comme vous ne faites rien avec légèreté ni même avec indifférence, et que chacune de vos actions a son importance, il est tout naturel de désirer connaître les motifs qui vous font agir, puisqu'on a tout à y ga-

gner.

Vous avez toujours blâmé hautement les parents qui se dessaisissent de leur fortune en faveur de leurs enfants, disant qu'il n'est pas séant aux vieillards d'être placés ainsi au second rang : vous en faites même une question de dignité. D'ailleurs, ajoutez-vous, le père de famille s'ôte ainsi la possibilité de venir en aide à celui de ses enfants dont la position peut être compromise par suite de circonstances malheureuses.

Et pourtant, marraine, à peine en possession de ce bienheureux héritage, vous l'abandonnez sans réserve à vos fils.... Il ne m'appartient certes pas de juger vos résolutions ; mais éclairez-moi, je vous prie, afin que j'aie une raison nouvelle de vous admirer.

Si j'outrepasse les limites de l'affectueux res-

pect qui vous est dû, grondez-moi, ma tante, mais ne me retirez pas la tendresse dont je suis si fière.

Eve de Mizeray.

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MADAME DU RIISCEAU A MADAME DE MIZERAY.

Nohan.

Ah ' que vous êtes bien la digne fille de notre mère commune d'indiscrète mémoire, petite femme inexorable qui voulez tout sonder, tout connaître î

Pour répondre à cette interrogatoire en forme^ je commence par te dire qu'il n'y a pas lieu à m 'admirer, et que je ne vis pas dans le renoncement dont tu me fais honneur, loin de là! je me surprends souvent, non sans grande confusion, appréciant fort mille petites jouissances qui deviendraient des sensualités si je n'y mettais ordre. Ainsi, le soir, quand je suis bien installée dans mon grand fauteuil, les pieds au feu, devant ma table où fume une tasse de thé parfumé, près d'un bon livre tout ouvert, j'éprouve une satisfaction où l'àme a peu de part, il faut bien l'avouer. Si l'on vient à me déranger, même pour rendre un service, j'en éprouve une vive contrariété, et la réflexion seule me fait rougir de ce mauvais mouve-

ment. J'aime mon frugal repas que j'attends avec une certaine impatience; enfin, chaque soir, je m'endors dans une espèce de béatitude en me disant que mon temps d'épreuves est encore abrégé d'un jour. Et c'est mal, cela! Pourquoi se refuser à la fatigue de vivre tant qu'il reste du bien à faire? Vois, ma chère enfant, comme le moi^ ce Prolée qui revêt toutes les formes, est subtil et se produit en toute occasion, quelque soin qu'on ait de l'annihiler !

Ne me plains pas, Eve, d'être clouée sur mon lit depuis un mois, et d'y devoir rester autant encore, peut-être. Qu'importe cette immobilité forcée, puisque rien ne peut comprimer l'essor de la pensée qui ne connaît ni réclusion ni distance ! Ne puis-je donc pas évoquer l'univers dans ma cellule? Et, bien qu'en dépit de mon âge le spectacle de la nature me ravisse encore comme au temps de ma jeunesse, la privation que je ressens en ce moment n'est point telle que tu l'imagines. La mémoire aidant, je me transporte dans les plus beaux sites que j'ai vus, et le souvenir leur prête un charme tout particulier que je ne sus pas leur trouver alors qu'ils étaient sous mes yeux; car le grand air, le beau soleil, les mille senteurs de la végétation, le concert enfin de tous les êtres vivants, tendaient à divertir mon attention ; tandis qu'entre quatre murailles il est facile de concentrer la pensée et la

sensation. Modère donc ta pitié à l'endroit de ma réclusion, qui me sera très-profitable en ce qu'elle me contraint au recueillement et à résumer mon petit bagage d'observations; chose salutaire, mais difficile au milieu des tracas quotidiens de la vie.

Quant à cette petite fortune qui m'est échue si inopinément, la question est plus grave, et je conviens qu'on est en droit de me trouver peu conséquente avec mes principes; mais j'invoque le bénéfice des circonstances atténuantes.

Sache, d'abord, qu'au fond de presque tous les malheurs se cache une faute, et, partant, un remords ! Il arrive rarement que l'on n'ait pas provoqué ces injustices du sort dont on se plaint hautement. Je n'ai que trop aidé aux malheureuses circonstances qui m'ont privée de ma fortune. Il ne suffisait pas que la succession de ma marraine vînt soustraire mes fils à cette gêne honorable, lot de tout employé du gouvernement qui ne peut rien ajouter au modique revenu de sa place : il fallait encore tranquilliser eux et le public sur l'avenir de cet héritage qui doit faciliter leur établissement. Je dus donc m'en dessaisir immédiatement, mon passé n'offrant pas assez de garantie pour donner une entière sécurité. C'était un aveu pénible à faire; mais doiton jamais reculer devant une expiation quelque difficile qu'elle soit ! je n'ai suivi en tout cela que

l'impulsion de ma conscience, me soumettant humblement d'ailleurs au jugement du public.

Etes-\ous satisfaite, madame Eve la curieuse, et faut-il que je vous embrasse pour compléter cette satisfaction?

A. DU Rinceau.

P. S. — J'aisous les yeux la lettre où tu me parles du bonheur que te prépare la tendresse de tes enfants, juste retour de celle dont tu les entoures : laisse-moi détruire encore cette illusion, pauvre femme ; cet échange, ou plutôt cette circulation de tendresse entre la mère et l'enfant a beaucoup d'analogie avec celle du sang qui, généreux, sort à flots du cœur et porte la vie dans toutes les parties du corps, et puis revient lentement et appauvri d où il était parti, pour se régénérer de nouveau ' et le cœur n'en bat que plus vite. Seulement cet amour de la mère qui vivifie son enfant et ne lui revient que fort attiédi, se régénérera dans le cœur de celle-ci devenue femme, mais seulement au profit de la famille qu'elle va créer. Elle adorera ses enfants comme elle fut adorée de sa mère, et leur payera la dette qu'elle a contractée envers elle. Notre récompense, à nous autres mères, n'est-elle donc pas dans ce beau privilège d'aimer sans fatigue et sans fin!

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RIXCEAU.

Nanc .

Ma bien chère tante,

Pouvez-vous me rendre un service auquel j'attache le plus grand prix? Depuis longtemps je presse Lia de venir chez moi où elle n'a fait qu'une courte apparition, et je voudrais l'avoir pour le carnaval qui doit être très-brillant. Nous serions si heureuses de passer deux ou trois mois ensemble ! Maintenant que me voilà bien assise dans ma position de femme mariée, je pourrai consacrer mon temps à ma sœur, et nous retrouverons quelque réminiscence de notre douce vie de jeunes filles.

Mais, marraine, encore que je sois une très-respectable mère de famille, je n'ai que vingt-quatre ans, et le monde a des rigueurs qu'il faut subir et respecter ; il trouverait étrange de me voir servir de chaperon à ma sœur. La santé de ma pauvre mère ne lui permet pas de prendre ce soin ; et d'ailleurs,

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elle ne consentirait jamais à quitter mon père qui est accablé de travail et ne sort pas le soir.

Vous seriez donc bien aimable, ma bonne petite tante, d'accéder au vif désir que nous avons de vous recevoir dans notre petit ménage; vous accompagneriez votre filleule, et ma mère vous saura un gré infini de cette complaisance. Lia ignore la démarche que je fais auprès de vous; peut-être s'y futelle opposée, partagée qu'elle est entre le besoin de nous rapprocher et la crainte de laisser nos parents bien-aimés abandonnés à eux-mêmes. La pauvre chère fille n'est M^aiment heureuse qu'alors que nous sommes tous réunis ; chose trop rare, hélas ! son cœur tiraillé en tout t-ens communique à sa physionomie une douce mélancolie qui la rend plus charmante encore.

Chère marraine, je suis si sûre de votre dévouement, j'v compte si bien, que j'écris à ma sœur de se tenir prête à partir, et que je vous attends la semaine prochaine.

Votre nièce bienlieureuse, Eve de MrzERAY.

P. S. — Silas me charge de vous dire combien il sei'a satisfait de vous faire les honneurs de sa maison.

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