‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 26 sur 56 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

MADAxME DU RINCEAU A MADAiME THURIN.

Nancy, Chère Caroline,

Quelque grand qu ait été votre sacrifice en cédant Lia à sa sœur, vous ne le regretterez pas quand vous saurez l'immense bonheur qu'ont vos deux filles à se retrouver ensemble. Elles sont revenues à ce temps où elles étaient tout l'une pour Fautre ; elles en sont d'autant plus joyeuses qu'il avait semblé que leur tendresse mutuelle se fût voilée depuis le mariage de Mme de Mizeray. Je crois vraiment que les enfants préfèrent Lia à leur mère qui, loin de s'en attrister, prétend que cela doit être puisque sa sœur, c'est encore elle, mais meilleure et plus vaillante.

Nous jouissons profondément de l'admiration que Lia fait naître à son insu Quels trésors renferme cette àme d'élite î Vous savez que sans rien perdre de cette timidité qui fait son plus grand

charme peut-être, elle sait, à l'occasion, montrer un rare courage; eh bien! Eve ne lui cède en rien de ce côté, ce que je n'aurais pas cru. Ecoutez ceci qui vous rappellera l'aventure du capitaine Mauchamp :

Hier, nous assistions aux débats d'un procès en séparation ; comme il s'agissait d'une femme justement célèbre, il y avait foule. Déjà les juges siégeaient, le silence se faisait, et l'audience allait s'ouvrir quand Eve avisa, sur la banquette placée devant celle que nous occupions, une dame seule sur laquelle se portaient tous les regards; étonnée de cette particularité puisqu'il n'y avait pas de place pour tout le monde, Mme de Mizeray s'informa du nom de cette personne, et sut que c'était la femme qui plaidait contre son mari. Sans se demander si cette femme était coupable ou non, votre fille se leva soudain, et, avec cette grâce qui lui est propre, elle alla s'asseoir auprès de la pauvre délaissée. Celle-ci croyant à quelque grossière curiosité, accueillit ce voisinage d'un air hautain; mais ayant rencontré le regard sympathique et doux qui répondait au sien, elle comprit et se montra très-toucliée de cette démarche courageuse chez une aussi jeune femme ; alors elle lui tendit sa belle main dégantée qu'Eve serra cordialement.

Un certain murmure parcourut l'assistance et ma nièce n'en fut nullement troublée. Moi qui l'étais

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beaucoup par la crainte qu'on ne sût point apprécier le sentiment de haute charité chrétienne qui avait inspiré cette action insolite, je jetai furtivement les yeux sur les magistrats, et croyant saisir dans leur regard une tacite approbation, je fus tranquillisée.

Mon premier mouvement avait été de suivre Mme de Mizeray ; mais le second fut pour lui laisser tout le mérite de sa bonne action ; et il était grand, certes, dans un monde où la véritable charité est si mal comprise.

Naus menons notre pauvre Lia dans le monde un peu malgré elle ; mais Eve est si heureuse et si fière des succès qu'y obtient sa sœur, qu'elle abuse un peu de son ascendant sur elle pour l'arracher aux douceurs de la vie intime que l'autre préfère à tout. Lia se montre 'si charmée de ce pays-ci que son beau-frère qui sent bien tout ce qu'elle vaut, s'est engagé à acheter prochainement une maison de campagne assez vaste pour vous loger tous commodément, et où mon frère viendrait prendre sa retraite; ce projet réalise votre rêve favori à tous, et vous seriez enfin réunis pour ne vous plus quitter.

Adieu, ma bonne Caroline; l'on vous aime tant ici que c'est à qui vous embrassera le plus tendrement. Partagez cette bonne affection avec mon frère dont Eve et Lia s'enorgueillissent d'être les filles.

Toute à vous, A. DU Rinceau.

MADAME VERXET A MADAME DU RINCEAU

Orléans.

Ma bonne tante,

Je vis en de perpétuelles angoisses. M. Vernet continue de recevoir ses amis, mais il ne me laisse plus finir la soirée avec eux, et me renvoie dans ma chambre aussitôt que je leur ai servi le thé ou le punch après avoir fait un peu de musique ; et comme cette pièce est située précisément au-dessus du salon, je les entends crier et se disputer en gens peu soigneux de leur dignité ; puis, vers le matin, mon mari remonte dans un état d'ivresse honteux, et quelquefois même il achève la nuit étendu sur le tapis du salon.

Oh î ma tante, si vous saviez quel courage il me faut pour cacher le dégoût qu'il m'inspire ! Les domestiques sont bien clairvoyants! je m'aperçois déjà qu'ils n'ont plus pour leur maître les égards qu'ils lui doivent, et le traitent fort irrévéren-

cieusement. Que signifie tout cela et qu'en adviendra-t-il?

Ma bonne tante, priez Dieu qu'il me soutienne dans ces rudes épreuves. Veuillez accueillir mes confidences avec votre affectueuse bonté et donnez-moi vos précieux avis ; vous soulagerez le cœur endolori de votre pauvre nièce.

Georgine Vernet.

MADAME DU RINCEAU A MADAME THURIN

Ma chère Caroline,

Notre temps est tellement pris par les visites, les dtners et les soirées que je ne sais où j'en suis, moi, pauvre solitaire, qui avais presque perdu le souvenir de toutes ces mondanités. Eve, voulant présenter sa sœur dans le monde, a donné un trèsbeau bal. De toutes parts on lui rend sa fête et ses magnifiques dîners ; et surtout c'est à qui renchérira sur le luxe qu'elle déploie.

Je ne puis me lasser d'admirer le tact parfait que cette jeune femme apporte dans le rôle si difficile de maîtresse de maison. Eve se considère comme responsable du bonheur de ses hôtes tant qu'ils sont sous son toit ; je ne saurais dire comment elle s'y prend : toujours est-il que chez elle chacun se trouve placé auprès de la personne qu'il préfère, ayant en outre, à sa portée, les choses qui lui sont le plus agréables. En entrant dans son salon, la femme la moins riche peut être certaine qu'il

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y aura une toilette encore plus simple que la sienne.

A ce premier bal, Eve présenta sa sœur comme une autre elle-même : vêtues Tune et l'autre de simples robes de taffetas blanc sans garniture aucune, elles ne portaient ni bijoux, ni ornements dans leur magnifique chevelure. Cette extrême simplicité rehaussait leur beauté déjà si frappante par le contraste. Oh ! ma pauvre amie, que n'avez-vous pu voir les deux sœurs se tenant par le bras, parcourir les salons, donnant de l'assurance aux timides, de l'esprit à ceux qui n'en ont guère : mettant en évidence les gens qui, par humilité ou par modestie, se tiennent à l'écart; prodiguant enfin leurs richesses à cette foule qui s'en aperçoit à peine, mais qui les quitte parfaitement satisfaite d'elle-même.

Cette petite femme a l'œil et l'oreille à tout. Si dans son salon quelque discussion menace de devenir irritante, elle vient se jeter au travers avec cette étourderie de jolie femme à qui rien ne résiste ; elle arrête le persiflage en faisant cause commune avec la victime. Un pauvre jeune homme se trouve-t-il engagé dans une partie dont Tenjeu progressif le met mal à l'aise, Eve aussitôt réclame de son obligeance quelque petit service et prend sa place, imposant un jeu modéré à ses adversaires.

A table, ses gens, attentifs aij moindre de ses regards, servent chacun avec le même empresse-

ment. Les altfentions les plus délicates sont pour ceux que leur position tient dans l'ombre. Personne n'a conscience de cette incessante sollicitude : seulement on sent que nulle part on n'est mieux que chez M. de Mizeray. Et comme les bonnes choses ont aussi leur contagion, tout le monde est bienveillant dans son salon, où l'on voit moins de délaissés que dans tout autre.

Votre gendre , homme positif, mais plein de cœur, a pour sa femme une extrême affection qui participe du respect, et il l'admire de bonne foi bien qu'il ne la comprenne pas toujours; il a le bon goût de ne jamais parler d'elle. Je le vois souvent retranché dans un coin du salon d'où, tout attendri, il la regarde à son aise.

Mais comme ce n'est pas une mince besogne que de communiquer esprit et bonté à tout le monde, vos deux filles ont grand besoin de repos le lendemain de leurs réceptions ; nous consacrons ces jourslà à de longues promenades en voiture.

Adieu, chère sœur -, on m'appelle pour faire des visites; je ne prends que le temps de vous embrasser, vous et Rémi, et de vous engager, l'un et l'autre, à rendre de ferventes actions de grâces au ciel qui, en vous donnant de telles filles, vous favorisa entre tous.

Votre affectionnée, A. DU Rinceau.

M. THOMAS THLRIN A MADAME DL RIXCEAU.

Orléans.

Ma chère sœur,

Un affreux malheur s'appesantit sur ma maison. Le mari que j'imposai à ma pauvre fille est un misérable. 11 a follement spéculé avec les fonds qu'il avait en dépôt, et son luxe apparent cachait une pénurie réelle. Déjà, quand il épousa Georgine, il ne possédait rien en propre, pas même son étude!!! Hier, M. Vernet est venu me dire d'un air déliljéré que ses affaires étant momentanément embarrassées, il comptait sur moi pour le ti^erde ce mauvais pas; mais que, ne voulant m'occasionner aucun embarras, il se contenterait de ma signature.

Je tins à juger par moi-même de l'état des choses, et je me rendis immédiatement à l'étude. Il ouvrit ses livres devant moi avec une telle assurance que je ne devais pas m'attendre à trouver la

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situation si désespérée, et, il faut le dire, l'honneur si gravement compromis.

J'ai refusé net de jeter dans ce gouffre le peu de bien qui me reste, et de prendre ma part de la honte. N'est-ce pas déjà trop des 20 000 francs que notr» père avait légués à Géorgine, et du nom taré qu'elle est condamnée à porter !

Cet homme, exaspéré par mon refus, m'accabla d'injures grossières que je ne daignai pas relever. Je montai à la chambre de ma fille où nous emballâmes à la hâte tout ce qui est à son usage personnel, et je la ramenai chez moi. Désormais elle vivra avec nous comme par le passé ; seulement la pauvre enfant aura fait un mauvais rêve.

Amélie, approuves-tu ma façon d'agir en cette circonstance critique? Géorgine semble avoir yecouvré sa tranquillité en mettant le pied sur notre seuil; mais la mienne est à jamais perdue.

Plains-moi, ma sœur, car je suis bien malheureux.

Thomas Thlrin.

P. S, — J'apprends à l'instant que M. Vernet est en fuite et qu'on a tout saisi chez lui.

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