‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 27 sur 56 · MADAME DI RINCEAU A SON FRERE · texte numérisé non relu

MADAME DI RINCEAU A SON FRERE

Nohan.

Tu as agi fort sagement, mon cher Thomas, en ne compromettant pas ta petite fortune dans les mauvaises affaires de ton gendre, qu'elle n'eût point d'ailleurs, suffi à rétablir.

Quoiqu'il y ait inhumanité à appuyer sur ta plaie si récente, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas que cette terrible leçon soit perdue, et que j'espère qu'à l'avenir tu seras moins absolu dans l'exercice de ton autorité. Ta ne dois pas regarder la triste intervention de M. Vernet dans la destinée de ta fille, simplement comme un mauvais rêve; c'est une affreuse réalité qui lui coûte le bonheur de sa Tie entière. Ne te fais aucune illusion à cet éorard.

Ta, sœur toute dévouée, A. Di Rinceau.

MADAME VERNET A MADAME Dl RIIVîCBAU.

Orléans.

Ma bonne tante,

Mon père n'aura pas manqué de vous instruire des tristes événements qui viennent de se passer; mais ce qu'il n'a pu vous dire, c'est l'immense bonheur que j'éprouve à me retrouver dans ma chambrette de jeune fille, si modeste mais si riatite, si tranquille. Quand je suis, assise à ma fenêtre et que je regarde le jardin tout fleuri, quand J'entends les oiseaux gazouiller sous les tilleuls, j'oublie tout à fait que je suis Mme Vernet.

J'avais une répugnance instinctive pour le luxe de mon mari ; il me semblait faux comme lui et ses amis, et je me trouve heureuse d'en être délivrée et de respirer à l'aise dans cette pure atmosphère de la maison paternelle. Mon pauvre père est plus profondément atteint par ce coup que moi-même; il ne comprend donc pas de quel supplice je suis délivrée !

Comme je liens à ne pas être entièrement à la charge de mes parents, je veux utiliser le talent que j'ai acquis dans mes heures de solitude. J'ai déjà trouvé quelques élèves; mais pour me créer une clientèle de choix, ne serait-il pas bon que j'allasse dans le monde où je cultiverais les anciennes relations de notre famille et m'en ferais de nouvelles ? Puisque je puis sans inconvenance sortir seule, je ne vois pas pourquoi, libre, et ne devant compte de mes actions qu'à moi-même, je fuirais les distractions qui peuvent s'offrir.

Je surprends souvent les yeux de mon père attachés sur moi comme au temps des soirées de M. Vernet ; mais pas plus qu'alors je ne lui laisse voir ce que jéprouve. Que ne m'a-t-il mariée à Eugène î nous serions tous heureux maintenant.

Mais à quoi bon revenir sur un passé irrévocable! je suis résignée à mon malheur, et ma gaieté naturelle prendrait facilement le dessus si le chagrin de mon père ne me préoccupait pas autant.

Et moi qui désirais si ardemment un enfant ! un pauvre petit qui n'eut eu en partage que la pauvreté et un nom flétri !

Toute à vous , ma tante , et du fond de mon âme .

Georgine Vernet.

MADAME DU RINCEAU A ^MADAME VERNET

Nolian.

Ma chère enfant,

Je vois que tu acceptes courageusement les faits accomplis, et je ne saurais trop t'en louer. Tu n'as pas trouvé clans ton cœur un seul reproche pour ton père; c'est bien, cela, Géorgine î Ta respec« tueuse affection pour lui ne t'a pas permis de douter qu'il ait cru agir pour le mieux. Ses habitudes militaires lui ont donné une idée exagérée des avantages d'une sévère discipline ; et le pauvre homme croit devoir lutter sans cesse contre le besoin d'échanger avec vous tous les témoignages d'une tendresse mutuelle; c'est là son seul tort.

Tu fais bien de travailler pour ajouter à l'aisance de la maison ; mais tu aurais grand tort de chercher en dehors de la famille quelque distraction à tes ennuis. C'est précisément parce, que M. Vernet n'a pas su rendre honorable le nom

qu'il ta donné, que tu es obligée d'observer la plus grande réserve jusque dans tes moindres démarehes : car ce nom ne saurait plus te servir de sauvegarde. Tu peux compter d'ailleurs que la médisance n'épargnerait pas une jeune et jolie femme se présentant seule dans le monde qui, tout égoïste et tout frivole qu'on le croit, n'en est pas moins fort rigoureux en ses jugements. N'oublie pas que ta position est infiniment plus délicate qu'alors que tu étais chez ton mari; et pourtant tu as eu la prudence d'y vivre fort retirée; aussi ton sacrifice a-t-il porté en lui sa récompense en te donnant une parfaite sérénité d'âme à défaut de bonheur.

Mon enfant, il faut avoir la dignité du maliieur et tenir à distance les compassions indiscrètes. Tu as parfaitement compris ton rôle auprès de ton mari que tu n'estimais pas, et tu as dignement porté ta lourde chaîne ; mais elle n'est pas brisée, cette chaîne ! Ainsi donc, pour ne par ternir la réputation de sagesse que tu t'es si justement acquise, continue à vivre dans la retraite; tu jetteras quelques fleurs sur les derniers jours de tes parents, et Dieu bénira tes efforts.

Adieu, ma Géorgine, nous te sommes tous plus affectionnés que jamais.

A. DU Rinceau.

DES JELlNES FILLES. 1«7

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