‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 28 sur 56 · LIA A SA SOEUR · texte numérisé non relu

LIA A SA SOEUR

Paris.

Encore une fois séparées, ô ma chérie î je me trouvais si bien de sentir nos existences confondues de nouveau! Et cependant, je suis heureuse de me retrouver avec mes parents qui sont bien isolés pendant mon absence. Ne peut-on donc être pleinement satisfait en ce monde, et faut-il aller dansTautre pour jouir d'une félicité réelle ?le temps et l'espace y étant abolis, y sera-t-on éternellement cœur à cœur avec les siens?

J'ai retrouvé papa et maman un peu tristes, mais tout prêts encore à faire le sacrifice de la joie du foyer au bonheur de leurs filles. Chers et bons parents! ma sœur, cultive bien les dispositions de M. de Mizeray tendant à nous réunir tous dans une même maison. La santé de notre père s'affaiblit visiblement, et je le presserai de prendre sa retraite au premier symptôme d'aggravation.

Adieu, chère et véritable moitié de moi-même j

que le ciel et tes enfants te sourient sans cesse î couvre ces beaux chérubins de caresses à mon intention. Mes meilleurs souvenirs à ton mari si bon pour son imparfaite belle-sœur.

Lia Thurin.

P. S. — A propos de M. de M izeray, j'aurais bien à te dire quelque chose ; mais je ne sais comment m'y prendre, car pour rien au monde je ne voudrais t'affliger, et pourtant, ma conscience me crie que je ne dois pas me taire.

Il m'a semblé voir flotter des nuages dans votre azur, et situ les laisses épaissir, ils fondront sur vous en orage. Vous discutez sans cesse et sans motif sérieux, ne sachant avoir tort ni l'un ni l'autre. Ces puérils débats ne nuisent-ils pas à la dignité de votre intérieur? Nesapent-ils pas lentement mais sûrement, votre affection en diminuant votre estime réciproque ?

Peut-être ai-je tort de m'alarmer ainsi, moi qui ne connais rien aux choses du mariage ; mais j'ai dû te donner cet avis puisqu'il me semble impor-. tant, d'autant plus que tu ne le peux attendre de personne autre.

Embrasse-moi, ma sœur, pour m'absoudrc du déplaisir que je te cause.

MADAME DE MIZERAY A SA SOEUR

Nancy.

Tii as raison, Lia, et je dois avoir tort, car je suis mécontente de moi-même et des autres. Je ne puis me dissimuler, quelque envie que j'en aie, que riiarmonie n'est plus dans mon ménage, et avec toi seule qui as vu poindre ce commencement d'orage, je puis en convenir. Comment se peut-il faire que Silas et moi étant unis de cœur et d'esprit, d'idées et de sentiments, nous soyons si rarement d'accord dans les choses de détail ? Malgré mon sincère désir de ne pas troubler la sérénité de mon ciel, je ne puis cependant pas céder quand j'ai raison ''

Quel vide, toi et ma tante vous nous faites ! j'erre encore de chambre en chambre suivie de mes enfants, pour recueillir les souvenirs que vous avez laissés. A table, Silas et moi regardons vos places vides, et un nuage de tristesse passe sur notre front; sois tranquille, ma sœur, M. de Mizeray est aussi

désireux qlie toi de vous voir groupés tous autour de nous ; mais il lui faut encore deux années de prospérité dans ses affaires pour pouvoir, sans imprudence, détourner de sa banque la somme nécessaire à Tachât d'un joli petit château où nous vivrons tous ensemble. Comprends-tu, Lia? ne jamais nous quitter ! ! . . .

Adieu, je te charge d'entretenir la tendresse de nos parents pour la pauvre exilée.

Eve de ]Mrz,ERAY.

DES JEUNES FILLES. ni

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Nancy.

Marraine,

Bien que je vous aie tendrement aimée jusqu'ici, je dois avouer que je ne vous connaissais qu'imparfaitement; les trois mois que je viens de passer avec vous ont singulièrement ajouté à T affection et à la haute estime que je vous porte. Oh î ma tante, que vous êtes admirable au milieu des malheurs qui vous ont frappée ! quelle égalité d'humeur malgré les tempêtes intérieures, et quel complet oubli de vous-même en toute circonstance! aussi, je m'humilie devant vous en vous priant de m'initier à la complète abnégation, cette grande vertu des femmes. Elevez-moi à la hauteur où vous êtes parvenue, puis vous m'aiderez à m'y maintenir. Je reconnais que je suis trop occupée de mon propre bonheur, trop jalouse de le conserver , pour m'inquiéter beaucoup de celui des miens. Mes ennuis et mes

chagrins (si minimes comparés aux vôtres que je rougis rie les mentionner) m'absorbent outre mesure et jettent leur ombre tout autour de moi. Je ne sais pas puiser aux sources vives la force de les garder pour moi seule, et de faire rayonner sans cesse l'amour que je porte à ma famille et à mon prochain.

Je vous dois déjà beaucoup, marraine : vous avez redressé bien des erreurs que je caressais avec une amère satisfaction. Aidez-moi à faire encore quelques pas de plus dans cette voie de perfection où vous êtes si avancée, afin que mes enfants aient sous les yeux un exemple qui les encourage à vaincre leurs petits défauts.

Vous ne me refuserez pas cet éminent service, ma chère tante; s'il n'ajoute rien à ma tendresse pour vous, ce qui serait difficile, il doublera le bonheur que je vous dois déjà en partie.

Votre filleule tendrement affectionnée, Eve de Mizeray.

MADAME DU RINCEAU A MADAME DE MIZERAY

Nohaii.

Gomme j'ai bien raison de te dire que tu ne démens pas le nom de ta patronne, chère petite femme qui veux tout savoir ! En me demandant le secret du calme où je maintiens mon âme, tu appuies sur des plaies mal cicatrisées ; mais si la douleur que je ressens en les sondant de nouveau peut porter quelques bons fruits pour toi, je F endurerai volontiers.

Oui, ma chère Eve, j'ai beaucoup souffert, plus même qu'on ne l'a jamais su ; car, dans les malheurs qui ont troublé mon existence, je n'étais pas exempte de reproches, je te l'ai déjà dit. Les privations imposées par ma nouvelle position furent les moindres de mes souffrances, encore que je n'y fusse pas insensible*, j'ai vécu dans la gêne^ mot qui rend parfaitement le malaise qu'on éprouve en sentant chacun de ses bons mouvements arrêtés par la pénurie d'argent. Puis vint la mort de mon

mari que j'aimais tendrement, et qui me laissait nos deux fils encore enfants, auxquels je devais imprimer une bonne direction. 11 m'a donc fallu couloir pour eux, {vouloir beaucoup et toujours pendant le cours de leurs études : les pousser sans cesse vers le succès qui devait leur tenir lieu de fortune : les soutenir dans leurs défaillances : travailler, rire et pleurer avec eux ; en faire des hommes enfin, ce qui n'est pas une petite affaire.

Et puis, ma pauvre enfant, le cœur des malheureux est comme une pelote (passe-moi la vulgarité de cette comparaison) sur laquelle chacun plante son épingle à l'envi, sans le moindre scrupule; et ce sont précisément les amis les plus chers qui piquent les épingles les plus acérées , celles qui percent de part en part; et cela, avec une sécurité de conscience qui fait peur — car, naturellement, on se dit qu'en pareille occurence l'on a dû agir avec cette insouciante cruauté. Que de petites lâchetés Ton commet ainsi, sur lesquelles l'orgueil étend son voile !

Dans l'état de susceptibilité où nous met tout revers de fortune, on devient vulnérable aux moindres chocs, et ceux qui nous appliquent la grande loi providentielle de l'expiation sont souvent plus cruels qu'ils ne l'imaginent. Eh ! mon Dieu, croientils donc qu'on ignore les fautes commises ? Aussitôt que nous ressentons le coup du malheur,

la première opération de l'esprit n'est-elle pas de rechercher comment on eût pu l'éviter ? Et quand on découvre qu'il n'a tenu qu'à soi de conserver cette félicité perdue, ne se fait-on pas des reproches plus amers cent fois que ceux qui sont adressés sous le couvert d'une pitié affectueuse ! Aux cœurs droits, le malheur est bon conseiller, je t'assure.

J'acceptai donc humblement toutes les angoisses qui se sont si longtemps et si souvent renouvelées, en expiation de celles que j'avais peut-être infligées moi-même dans l'orgueil de la prospérité. Pouvais- . je répondre, malgré ma crainte instinctive de blesser qui que ce soit, d'avoir toujours agi et parlé dans une juste mesure? Et à cela il n'y a pas d'excuse valable ; car chacun de nous porte en soi la conscience du bien et du mal et peut toujours connaître la valeur de ses moindres actions.

J'acceptai une douleur bien plus vive, celle d'avoir rencontré les limites d'attachements que je

croyais infinis

Je travaillai dès lors à abolir ce terrible moi qui nous induit si souvent à mal. Au lieu de tout faire converger vers moi, je m'attachai, au contraire, à rayonner sans cesse vers autrui. Je ne tardai pas à constater les bons effets de mon sacrifice en sentant mon âme affranchie de bien des petites servitudes; et si parfois l'on abuse de ma facilité, les exigences du dehors ne m'occasionnent ni confu-

sion, ni mécontentement de moi-même; car aucune importunité ne saurait égaler celle de notre propre personnalité.

Te dire que ma vie se passe exempte d'ennuis, de soucis, de défaillances même, serait t'abuser. Il n'est pas aussi facile d'être vieille femme que tu le penses. Jeune, on ne soufïre que pour soi ; mais dans la vieillesse l'on souffre pour tous; il n'y a donc pas de calme absolu possible; on prend le chagrin avec moins d'emportement, il est vrai, mais on s'en pénètre bien davantage.

Tu vois, ma filleule, que loin de mériter les éloges que tu me prodigues, je n'agis qu'en vue de ma propre satisfaction.

Mais en voilà beaucoup trop sur moi. J'aurais dû commencer parte dire combien j'ai été pénétrée des soins affectueux dont ton mari et toi m'avez entourée. J'ai remis Lia entre les mains de ta mère qui supportait mal son absence, quoi qu'elle en dise; seulement, elle craignait de troubler cette conscience délicate dans le plaisir qu'elle avait à se retrouver avec toi. La pauvre femme pressait les mains de sa fille, l'embrassait, pleurait, souriait, tout cela sans pouvoir dire un mot. Ton père était là, tant soit peu affaissé. Lia a raison, ils ne sauraient vivre sans elle. Inutile de dire qu'il a été question de toi, de tes enfants, de M. de Mizeray, (le ton ménage. Lia ne me laissait rien à raconter; •

elle t'a dépeinte comme un type de perfection, et ie n'ai oas manqué de faire chorus.

Pourtant, Madame^ une marraine doit la vérité à sa filleule, surtout auand cette filleule est diç-ne de l'entendre et que la marraine lui porte un amour quasi-maternel. Après la lettre qui m'attendait chez moi pour fêter ma bienvenue, ô flatteuse, il me faut du courage pour dire que j ai vu quelques ombres s'étendre sur tes mérites, et qu'il faut les dissiper atout prix. Sache donc que je t'aiobsersée, étudiée jusque dans les moindres détails ; car si je connaissais Eve jeune fille, il n'en était pas de même de Madame de Mizerav, le mariage modifiant les caractères. Aussi ai-je été bien surprise de te voir si malveillante pour la sœur aînée de ton mari, toi jadis si généreuse! Tu ne dissimules même pas ton éloignement pour cette excellente femme aquilon ne peut reprocher que d'innocents ridicules. Ton mari et sa mère souffrent visiblement du dédain que tu n'affiches que pour cette seule parente, alors que tu es charmante pour tout le monde, et sais si bien mettre en relief le mérite de chacun.

J'en use avec toi ainsi que le veut le poëte; j'ai déposé le miel sur les bords de la coupe qui contient la Hqueur amère. N'est-ce pas bien mal reconnaître la tendre affection dont tu me combles, que de porter le trouble dans ta conscience qui sommeille sans doute à l'endroit de ta belle-sœur ?

178 LE'LrVTVE

Mais en agir ainsi avec ma chère nièce, c'est rendre hommage à une supériorité que Ton ne d^it trouver en défaut sur quoi que ce soit.

Adieu, chère belle, je rêve souvent à mon séjour chez toi, et ce souvenir charme ma solitude.

A. DU Rinceau.

DKS JEUNES FILLES. 179

MADAME THURIN A MADAME DE MIZERAV

Paris.

Ma fille bien-aimée,

Je secoue un peu la langueur résultant de ma triste santé pour venir en aide à la détresse de ta sœur qui ne sait comment répondre à ta dernière lettre.

Tu lui demandes pourquoi il te faudrait céder à ton mari, même alors que tu crois avoir raison ? Mais tout simplement parce que c'est ton mari, et qu'il est de ton devoir de le rendre heureux jusque dans les moindres choses. Et d'ailleurs, est-il bien prouvé que tu aies raison? Etl'eusses-tu réellement, quel plaisir peux-tu trouver à convaincre M. de Mizeray de son tort, lequel, au contraire, devrait te rendre plus confuse que le tien propre? Ce mécontentement de toi-même, que tu avoues, n'auraitil pas dû t'éclairer sur les inconvénients de ces tristes victoires qui amoindrissent ton mari a tes yeux ?

180 lf: livre

Ma fille, tu te fais une bien fausse idée des rapports entre époux, si tu crois que la femme soit jamais l'égale de son mari. Bien loin d'avoir à lutter contre lui, elle doit s'appliquer sans cesse à débarrasser son chemin de tout obstacle.

Crois-moi, mon Eve chérie, renonce à ces discussions irritantes : que sont, je te le demande, ces vaines satisfactions d'amour-propre au miheu de ton bonheur! Crois-tu en avoir une grâce, un mérite de plus ? Le mariage est un état si austère que peu de femmes sont capables d'en remplir les obligations. Mais toi, ma fille, songe à la responsabilité qui pèserait sur moi si tu les comprenais mal !

Embrasse-moi bien vite ma chérie, et comprends ce qu'il m'en coûte de te donner tort.

Ta mère bien tendre, P. Thlri?<,

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Nancy.

Non, chère tante, ma conscience ne sommeille pas ; souvent même elle murmure. Mais que voulezvous ? La vue seule de ma belle-sœur m'agace et me donne l'envie de lui être désagréable, ce qui d'ailleurs la trouve assez indifférente; car, bien qu'elle ne manque pas d'esprit, elle ne daigne jamais répondre aux mots piquants qui m'échappent. Du reste, marraine, lisez et jugez entre nous.

Aux dernières élections, les voix étaient partagées entre son marieftle mien. Elle se remua si bien que mon beau-frère fut élu, tandis que j'étais retenue près du berceau de mon petit Rémi qui avait la rougeole ; d'ailleurs, M. de Mizeray m'eût interdit toute démarche de ce genre : il a des idées fort arrêtées sur ce point.

Depuis ce grand triomphe^ sa sœur prend avec nous des airs que je ne puis endurer. J'en ai touché quelque chose à Silas qui a ri et restelemême avec

elle. N'a-t-elle pas eu le mauvais goût de lui offrir une préfecture ? Et puis, elle me protège ouvertement dans le monde !!!...

Vous conviendrez, ma tante, que ce sont là des façons intolérables ! N'avez-vous donc pas remarqué ses prétentions au savoir et au bel esprit, ainsi que son affectation à suivre de près toutes les modes nouvelles ? Ajoutez à cela qu'elle n'est pas mal dénigrante; ce qui chez elle est, j'en conviens, plutôt un travers d'esprit qu'un défaut du cœur qu'elle a excellent. Mais il n'en est pas moins vrai que ce travers enlève tout charme à son intimité : aussi n'a-t-elle pas d'amis. Enfin, que vous dirai-je? Chacune de ses paroles sonne faux à mon oreille !

Vous voyez bien, ma bonne tante, qu'il m'est impossible d'aimer une telle femme. Et pourtant, je le répète, ma conscience n'e^t pas en repos quoique je n'aie pas le moindre tort en tout cela.

Eclairez-moi et ne cherchez pas à déguiser l'amertume de vos remontrances. Je suis digne de les entendre, et surtout très-disposée à y faire droit ; car, marraine, je vous aime et vous vénère.

Eve de Mizerav.

MADAME DU RINCEAU A MADAME DE MIZERAY

Nohan .

Que de choses à dire sur tout ce que tu m'écris, ma filleule, et qu'il faut donc se tenir humble devant Dieu puisqu'une femme telle que toi tombe en de semblables erreurs !

D'abord, je ne retrouve pas ton équité ordinaire dans cette affaire d'élection. Sonde ton cœur, et clis-moi sincèrement si, à la place de ta belle-sœur, tu n'aurais pas agi de même ? Peux-tu affirmer que le succès ne t'eût pas porté à la tête et que, te parant de ton triomphe, tu n'eusses pas cherché à la protéger aussi ? C'était donc une bataille où le vainqueur devait nécessairement abuser de la victoire.

Admettons cependant que tu eusses évité cet écueil, crois-tu que ce soit une raison suffisante pour manquer de charité ? Que deviendrions-nous si Dieu se montrait aussi rigoureux à la moindre offense? Sois généreuse, chère nièce, et tu n'y auras pas grand mérite ; la supériorité reste

toujours du coté tle qui reçoit roffense. Ne coniprends-tu donc pas qu'eu te montrant vulnérable aux petites malices de ta belle-sœur, tu alimentes le mauvais plaisir qu'elle y trouve, et que tu y as ainsi ta part de complicité ? Et tout mauvais sentiment nuisant à Tâme qui le recèle, ne dois-tu pas en délivrer la sienne au plus tôt ? Laisse donc là toutes ces puérilités et hâte-toi de rétablir Tharmonie dans ta famille. Outre le plaisir qu'en ressentira M. de Mizeray, tu feras cesser les railleries du monde qui, sois-en certaine, n'épargne ni toi ni ta belle-sœur : et cela mérite considération.

Que t'importent donc les prétentions de cette pauvre femme ? En quoi son affectation nuit-elle à ta simplicité et son pédantisme à ta grâce ? Tu lui reproches son amour pour des modes nouvelles : mais nous autres vieilles femmes, ne sommes-nous pas obligées de les suivre ? Ne nous faut-il pas endosser cette ridicule machine appelée crinoline, et ne nous fait-on pas des chapeaux qui ne garantissent pas le visage ? Et pourtant l'on s'y résigne : car pour se poser en exception, il faut être fort, bien fort ! et la vieille femme qui voudrait prendre un costume approprié à son âge se livrerait en pâture aux railleries des oisifs; or, le mieux est toujours de passer inaperçue.

Je ne sache pas de travers plus inoffensif que les prétentloîis . Partagerais- tu donc déjà l'opinion du

DES JEUNES FILLES. i8§

monde qui tolère la médisance, voire mOme la calomnie pour peu qu'elles Famusent, et qui ne peut souffrir les prétentions, chacun ayant sans doute celle d'occuper à lui seul Fattention de tous ?

Allons, filleule, oublie-toi un peu dans tes rapports avec la sœur de ton mari : qu'un rayon de ton affection aille réchauffer son cœur, à elle qui, dis-tu, n'a pas d'amis, et ne t'inquiète plus des airs qu'elle peut prendre; cette cure vaut la peine d'être tentée. Prends garde, Eve, prends garde à la vanité, cett-e ennemie vigilante et acharnée dont nous devenons promptement l'esclave si nous ne faisons bonne garde !

Je livre ces lignes à tes méditations.

Ta tante, A. DU Rinceau.

MADAME DE MIZERAY A SA MERE. '

Nancy.

Mère bien-aimée,

J'ai courageusement sonclé mon cœur, et j'y ai trouvé, tapi dans le coin le plus obscur, cet odieux amour-propre qui s'enflait et Teùt bientôt rempli. Alors je me suis iniposé une grande expiation : j'ai montré à Silas vôtre lettre, celles de ma tante et de ma sœur, qui me grondent très-fort et battent en brèche cette vanité dont je me croyais si bien exempte. Il m'a d'abord regardée avec étonnement : puis il me prit la tête, et, les yeux pleins de larmes, il m'embrassa avec effusion.

Ne vous ai-je pas toujours dit que Lia était mon bon ange ! Oh ! quand vivra-t-elle sans cesse auprès de moi ? Livrée à mes propres forces, je ne puis qu'errer, vous le voyez. Mais quand son clair regard plongera chaque jour au fond de mon cœur, qu'aurai-je à crafndre !

Merci, ma mère, et bénissez votre fille,

Eve de MrzERAV.

MADAME DE MIZERAY A MADAME DU RINCEAU

Chère tante,

Quelles grâces n'ai-je pas à vous rendre! Vous m'avez, il est vrai, traitée à la façon dont les chirurgiens en usent avec leurs malades, employant le fer et le feu pour extirper le mal; mais la cure a réussi. Pénétrée de vos observations J j'ai abordé ma belle^sœur avec simplicité, sans préventions, sans parti pris, et j'ai été immédiatement récompensée de mes efforts par la satisfaction qu'en a M. de Mizeray. Il faut vous dire que je trouvais la charité bien pénible à exercer envers les proches, à cause de la supériorité qu'elle donne sur eux. O suggestion de l'orgueil ! et que vous aviez donc raison d'éveiller ma méfiance contre cet ennemi acharné.

Silas qui me parle volontiers de sa sœur maintenant, m'a cité d'elle plusieurs traits qui, à ma grande confusion, la placent bien au-dessus de moi. Gomme je la jugeais légèrement! Ainsi, celte femme que

je trouve si ridicule soigne elle-même^ sans effort, et depuis dix ans, un cousin de son mari, un vieillard morose, exigeant, acca])lé des infirmités les plus rebutantes. A force de patience affectueuse elle est parvenue à le reconcilier avec l'humanité qu'il décriait sans cesse ; elle sait l'égayer et lui faire oublier le dégoût qu'il inspire etquialassé la charité de toute sa famille. Enfin la digne femme a réussi à lui faire accepter ses maux humblement, et veille sur lui avec une admirable sollicitude; tout cela, il est vrai, en posant toujours. Mais je répète après vous, et la rougeur au front: qu'est un travers en regard d'une vertu ! Laissez-moi vous raconter encore un autre trait de cette femme qui me causait ime si grande répulsion :

Je rencontre souvent chez elle une Mme Habert qui lui semble très-dévouée. J'apprends de mon mari que cette personne qui est de notre monde, était mariée à un ofEcier supérieur. A son arrivée ici elle fut adressée à ma belle-sœur qui l'accueillit avec empressement, et la produisit chez toutes ses connaissances. Loin d'être touchée de cette bienveillance, Mme Habert riait des travers de sa nouvelle amie avec qui voulait l'entendre; et elle la contrefaisait si bien que cela lui valut plus d'un succès auprès des gens frivoles. Ma belle-sœur, enfin avertie, cessa de la voir.

Quelques années après, la mort du commandant

DVS JEUNES FILLES. 189

Habert laissait sa veuve dans la détresse. Aussitôt la sœur de Silasse mit en campagne pour lui obtenir un bon bureau de tabac. Elle réussit, lui en porta elle-même la nouvelle, et la remit en grâce avec les gens de son intimité.

Cette femme s'humilia devant tant de générosité, et avoua noblement ses torts en remerciant son amie d'avoir purifié son âme de tout mauvais levain.

Ma tante, je ne vous bénirai jamais assez pour tout le bien que vous me faites.

Eve de Mizeray.

190 LE LnRE

MADAME VERNET A 3IADA3IE DL RINCEAL .

Orléans.

Ah ! ma chère tante, quel terrible orage vient d'éclater sur nous ! Mon frère qui, malgré son aversion pour le commerce, travaillait cependant et avait obtenu la confiance de son patron, allait en recette à certains jours du mois et rapportait des sommes importantes à la caisse.

Hier au matin, il est sorti pour aller en recouvrement de huit mille francs, et il n'est pas rentré!... Dans l'après-midi, M. Lallier, chef de sa maison, est venu conter la chose à mon père. Si, comme moi, vous aviez été témoin de l'effet produit par cette révélation, vous auriez cru le pauvre homme à sa dernière heure ! Ma mère et moi nous sommes précipitées vers lui pour le soutenir en l'entourant de nos bras. Il nous repoussa doucement, et s'étant un peu remis, il supplia M. Lallier de ne point ébruiter cette fâcheuse affaire, l'assurant qu'il serait remboursé avant la fin de la journée. Il ajouta

qu'il lui serait bien reconnaissant de motiver l'absence de Gustave, ce qui lui fut accordé de la meilleure grâce.

Mon père sortit alors sans mot dire ; il alla chez son notaire qui lui avança huit mille francs sur le prix de son petit domaine qu'il met en vente.

Ma bonne tante, écrivez-lui quelques mots de consolation, à ce pauvre père, je vous en conjure. Il est si malheureux! Ses traits sont tellement changés depuis vingt-quatre heures que ma mère et moi sommes en des transes mortelles. Sa robuste constitution résistera-t-elle à ce coup terrible ? Il faut que sa souffrance soit grande pour que de tels ravages se soient produits en si peu de temps ; il ne nous a pas encore parlé.

Qne de tristes événements dans notre maison depuis deux ans ! Voilà donc où en est cette famille qui naguère se trouvait si heureuse dans son obscurité !

Que Dieu vous préserve de tout malheur, vous et les vôtres, ma tante ! C'est le vœu bien sincère de votre nièce,

Georgine Vernet.

Page 1